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La Dernière

« Aidez-moi, je vais devenir folle ! »

Photo-roman

En observant la relation d’une adolescente avec son portable, je pense à la manière dont ces appareils ont changé notre rapport au monde...


19/08/2019

C’est au son de cet appel au secours qui avait secoué la maison en entier que je me suis empressé de m’envelopper d’une serviette de bain et de bondir de la douche en héros fougueux, trempé de la tête jusqu’aux pieds, pour constater le désastre et accourir à l’aide. Alors, je découvrais Y., dix-huit ans, avec qui je partageais la semaine dernière cette maison de vacances, la mine alarmée et alarmante, pliée en deux, rampant à même le sol et scrutant tous les recoins du salon à la recherche de quelque chose qui semblait être de la plus haute importance. Je n’avais pas eu le temps de lui demander ce qui lui arrivait, qu’elle avait déjà émergé d’en dessous du sofa, brandissant son portable qui s’était visiblement glissé entre les coussins : « Ça y est, je l’ai retrouvé, j’ai eu la frayeur de ma vie ! »

« Pardon, tu disais ? »

Sans doute à cause de l’effroi que j’ai pu lire dans son regard à l’idée de son portable perdu, ai-je passé tout le dîner à observer cette millennial dont ledit appareil me paraissait tout à coup un prolongement de ses doigts. Une fois installés à table, elle s’est assurée de bien le disposer à portée de doigts et d’yeux, aligné avec son assiette, comme s’il s’agissait là du couvert le plus indispensable du repas. La moindre notification, la moindre vibration, le moindre clignotement ou semblant d’appel lui suffisait pour s’interrompre et tout lâcher, sa fourchette, une bouchée ou un début de phrase, et plonger dans le soleil bleu de son écran qui l’aimantait tout entière. À peine essayais-je d’enclencher une conversation avec elle, l’interrogeant sur ses vacances, ses amis, ses amours, ses soirées estivales ou son état d’esprit à la veille de ses études à Washington, bref, le genre de sujets censés intéresser une adolescente de dix-huit ans, qu’un message ou un appel venait se mettre en travers de notre tentative d’échange. Aussitôt, elle me faisait « attends » du doigt puis, une fois le coup de fil terminé et ayant visiblement perdu le fil de ses idées, me lançait d’un ton désemparé, totalement absent : « Pardon, tu disais ? » Rien à faire, je me rendais compte que le portable de 15x7 cm l’avait largement emporté sur ma personne, moi qui tentais dérisoirement d’arracher quelques instants à Y. que j’avais connue haute comme trois pommes et qui, aujourd’hui, s’apprêtait pour son grand envol. De son côté, pianotant sur son clavier, Y. était occupée à effeuiller des fêtes qui se tenaient ce soir-là dans les alentours. En l’espace de quelques mouvements frénétiques de l’index, Instagram, WhatsApp et autres applications incongrues pour le garçon désuet et dépassé que je suis devenu, elle avait tout vu, tout su, tout détaillé : où se trouvait chacune de ses copines, si la soirée était cool ou pas, si le DJ mettait de la bonne musique ou s’il fallait penser aller ailleurs.

Mon portable rudimentaire

Ensuite, une fois le plan concocté en quelques clics, à mesure que je la regardais disparaître vers l’entrée où l’attendait, sans surprise aucune, son petit ami, je n’ai pu m’empêcher de revoir ma jeunesse défiler devant mes yeux. Je fais partie d’une génération dont l’avancée technologique n’a fait éruption qu’à l’âge adulte. Avant cela, quand j’étais amoureux, c’est au téléphone de la maison que j’étais contraint de me coller des après-midi entières, quémandant qu’on libère la ligne dans l’espoir d’un coup de fil qui tardait à arriver. L’attente me plantait des papillons dans le ventre que les millennials d’aujourd’hui ne connaîtront sans doute jamais. « Tu crois que c’est lui ? », « Elle a enfin appelé », se disait-on en décrochant car chaque sonnerie apportait son lot de surprise. Je me souviens du lourd combiné en bakélite noir que je prenais le soin de soulever en douce pour ne pas réveiller la maison le cliquetis de son cadran que je tournais avec l’index pour composer un numéro, et son long fil auquel il me fallait prudemment frayer un chemin jusqu’à la salle de bains où je passais de longues heures, en cachette, le corps et le cœur palpitants, et d’où je ressortais avec la joue rougie et marquée des formes de l’appareil réchauffé. Je me souviens des farces qu’on faisait, simplement en prenant la voix de quelqu’un d’autre, bien avant l’heure des caller IDs. Et de ces encombrants carnets d’adresses que je parcourais de lettre en lettre pour retrouver un contact égaré… Un numéro changé, et voici une connaissance qui se perdait en chemin. Je me souviens de quand il fallait attendre que la ligne « arrive », à l’époque de la guerre notamment et même après. L’attente, la hâte, la découverte, la surprise, le manque, ces termes si lointains, maintenant que tout s’offre à nous, que tout est à portée de clics. Je me souviens de la voix de l’opératrice qui me « donnait » une ligne internationale comme on nous ouvre les bras du monde. Ou des appels qui nous parvenaient (par surprise) de l’étranger et dont les silences grésillants me racontaient des villes et des paysages que je déchiffrais à grand-peine. En fait, je me souviens de quand, naïvement peut-être, le monde me semblait encore trop large pour être contenu, tout entier, dans un appareil de 15x7 cm…

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...



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Marie-Hélène

Tres doux a mon coeur et a mes souvenirs perso ,cet article

Eddy

L'Homme devrait guider les machines, mais je constate que'il est guidé par les machines.

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