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Culture

Paola Yacoub : l’art, un jeu sérieux

L’artiste de la semaine

Ni photographe, ni « installationniste », ni architecte, ni même archéologue. À la galerie Marfa’ où elle expose jusqu’au 30 décembre, la chercheuse polyvalente se définit comme une artiste tout court. Comme quelqu’un qui pratique l’art avec ses médiums, ses complexités et ses positionnements.

21/09/2019

Paola Yacoub présente son dernier ensemble de travail sous l’intitulé Radical Grounds à la galerie Marfa’. Ces photographies – prises entre 1990 et 2012 dans une région qui s’étend du Liban au Kurdistan – de sols travaillés ou délaissés, traumatisés ou oubliés, s’inscrivent dans cette pratique artistique qu’elle a choisie dès le début de son engagement dans l’art. « Je ne me prétends pas photographe. Mais avec cette exposition-là, j’ai fait le choix de montrer, en photos, le sol du pays et du Moyen-Orient en abordant l’engagement politique ainsi que l’histoire d’une manière plus subtile qu’auparavant. J’ai pu ainsi condenser ma pratique. On peut appeler ça une maturité », souligne-t-elle en riant.

Pour l’artiste, c’est toujours l’intention en amont d’un corpus de travail qui s’exprime par un médium ou un autre. Un aller-retour entre la théorie et la pratique, mais aussi entre la pensée et la technique. « Dans cet ensemble de travaux, je cherche à faire une pratique photographique en ouvrant un champ nouveau. Je ne fais pas que documenter un sol. J’agis sur le sol. Je suis présente et je fais une action. Je montre en effet qu’entre les photos de surplomb et les photos des drones, la différence est que mon point d’appui se trouve sur le sol. Ainsi, même si on ne me voit pas, on perçoit que je suis ancrée au sol. »

Ce sol formé de cailloux plats ou inclinés, de pierres blanches ou noires, évoque en profondeur les douleurs et les traumatismes d’une région. Il est également, à l’évidence, un prétexte de jeu avec l’orientation de prises de vue de l’artiste. « Un jeu sérieux », précise-t-elle.


La technique et l’intention
L’artiste plasticienne diplômée de l’Architecture Association de Londres, après des études à l’Académie libanaise des beaux-arts (Alba), s’intéresse très vite au concept des automates en architecture et en photographie. De retour au Liban, elle contribue en 1995, en tant qu’architecte, aux fouilles archéologiques de l’Institut français d’archéologie du Proche-Orient (Ifapo), dans le centre-ville de Beyrouth. De cette période naîtra plus tard une collaboration avec la manufacture des Gobelins à Paris, où elle réalise un tapis illustrant un dessin de fouilles. « J’appartenais à cette mouvance artistique qui est née après la guerre. » Paola Yacoub reçoit par la suite une bourse d’État en Allemagne. Elle a d’ailleurs installé un atelier à Berlin, où elle est établie actuellement.

La rencontre à Beyrouth même avec Michel Lasserre, artiste plasticien français, est une rencontre essentielle pour elle, « ainsi que le moment de cette rencontre qui s’est faite à une période cruciale du Liban. J’étais déjà dans l’expérimentation et dans la pratique, et Michel Lasserre, avec qui je collabore encore sur certains projets, est venu juste après la guerre, alors qu’il y avait déjà une scène artistique bouillonnante ».

À partir de 2000, tous deux collaborent à une pratique artistique sur les notations des variations d’aspect de territoires dans les situations de guerre et d’après-guerre. Ils travailleront plus tard sur la perception des territoires immergés dans les flux d’informations. Leurs lectures publiques seront réunies dans la monographie Beyrouth est une ville magnifique : tableaux synoptiques publiée par la Fondation Antoni Tàpies en 2003 et ils exposeront plus tard à plusieurs biennales, dont celles de Venise, Berlin ou Rotterdam. Mais l’artiste, toujours dans l’expérimentation, expose également en solo. Elle crée un programme de recherches à l’Alba, l’Artistic Research Practices (ARP), en collaboration avec le musée Sursock, qu’elle dirige jusqu’à aujourd’hui. C’est dans ce cadre de recherche que se situe son exposition à la galerie Marfa’a.

« Il y a certainement une expérimentation dans toutes ces recherches, mais qui est rattachée à l’histoire de l’art. Car dans l’expérimentation, il y a toujours quelque chose de vrai, mais il y a aussi, toujours, une enquête. » L’artiste précise qu’il n’y a pas de sa part une stratégie visant à conditionner le regard, mais surtout une intention : « Je ne sépare jamais la théorie de la pratique. Tout le monde peut voir ce qu’il veut dans un travail artistique, mais j’ai bien envie qu’on veuille m’accompagner sur cette intention-là. » Comme un laborantin qui effectue des tests dans ses fioles, Paola Yacoub a tout le sol comme champ d’action, où elle tente d’élargir et sensibiliser le regard. Si elle ne se dit « pas assez » dans le militantisme, elle est pourtant dans l’action constante de la vie civile et artistique.


1966

Naissance à Beyrouth

1993

Diplômée de l’école de

l’Architecture Association à Londres

1995-1999

Elle contribue aux fouilles archéologiques de l’Ifapo au centre-ville

2000

Rencontre et collaboration avec l’artiste plasticien Michel

Lasserre

2005

Lauréate, avec Lasserre, de bourses et résidences, dont celle de la DAAD (Office allemand d’échanges universitaires) à Berlin

2013-présent

Elle dirige le programme de recherche ARP (Artistic Research Practices) de l’Alba

2016

Exposition collective « Pencil of Culture » au Centre Pompidou et à la Biennale de Taipei.


http://galeriecherifftabet.com/fr/alterner-home/



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