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Liban

Stratégie nationale pour l’eau : Le Liban n’a réalisé que 10 % de ses objectifs

Interview

Mettre fin au gaspillage des ressources hydrauliques est aujourd’hui une urgence, indique à « L’Orient-Le Jour » le DG des ressources hydrauliques et électriques, Fadi Comair, lors d’une interview exclusive.

09/09/2019

Aujourd’hui, le Liban peut compter sur des ressources en eau renouvelables de 2,7 milliards de m3 par an en moyenne. Une exception dans la région.

Mais la gestion non durable de cette véritable richesse, ainsi que les effets néfastes du réchauffement climatique et de la croissance démographique découlant de la présence de réfugiés syriens, ont entraîné un déficit en eau pour l’année 2018 de près de 690 millions de m3. Et si rien ne change, ce déficit pourrait dépasser 1 milliard de m3 par an d’ici à 2040.

En cette période d’étiage, alors que près de 1,2 milliard de m3 d’eau se déversent chaque année dans la mer, et qu’est pratiqué le pompage excessif des aquifères, répondre à la demande croissante en eau des Libanais pose des défis de taille. Défis liés à la volonté politique et la bonne gouvernance, d’une part, et défis techniques, d’autre part. Chargé des grands projets d’infrastructure hydrauliques, le directeur général des ressources hydrauliques et électriques au ministère de l’Énergie et de l’Eau, Fadi Comair, tire la sonnette d’alarme, dans une interview à L’Orient-Le Jour.


Seulement 20 millions de m3 stockés
« La stratégie nationale pour l’eau a été mise en place il y a 20 ans déjà. Et pourtant, le Liban n’a réalisé que 10 % de ses objectifs, relève d›emblée M. Comair. Non seulement la qualité du réseau de distribution de l’eau potable est d’une grande vétusté, mais le pays du Cèdre n’a réussi à stocker qu’environ 20 millions de m3 d’eau (dans les barrages de Chabrouh, Kwachra, Yammouné et Qaysamani). Il aurait pourtant dû en stocker 850 millions de m3. Il s’est donc rabattu sur ses nappes phréatiques qui constituent une réserve stratégique pour le pays ». C’est dire le retard accumulé en l’absence de volonté politique d’œuvrer pour une gestion réussie des ressources en eau. Une gestion qui, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (UNEP), requiert idéalement la participation et l’interaction des gouvernements, des agences locales et internationales, du secteur privé, des organismes caritatifs et de la société civile, dans le cadre d’une gestion intégrée des ressources en eau (GIRE) au niveau des bassins hydrogéographiques. L’objectif étant de réaliser le Programme de développement durable à l’horizon 2030 et d’assurer ainsi la sécurité alimentaire des Libanais.

« Le problème réside dans le fait qu’au Liban, les questions de développement durable sont sujettes à dispute. On ne pense pas à la survie des citoyens. On fait juste de la politique. Sans compter que la gestion des ressources hydrauliques est morcelée. » Tel est le constat amer de cet ingénieur, docteur en énergétique, académicien à l’Académie des sciences d’outre-mer, diplômé des universités américaines du Texas et de Harvard, de l’École nationale des ponts et chaussées en France et de l’université Claude Bernard de Lyon I. Autrement dit, plusieurs ministères et institutions (ministère de l’Énergie et de l’Eau, Conseil du développement et de la reconstruction, Conseil du Sud…) se partagent la responsabilité du dossier qui comprend les réseaux de distribution d’eau, les barrages, les infrastructures, les eaux usées, les cours d’eau, etc. « À titre d’exemple, le barrage de Bisri n’est pas chapeauté par le ministère de l’Énergie et de l’Eau, mais par le CDR, révèle M. Comair, qui s’interroge sur la prise en compte du processus classique de conception des barrages, avec respect des normes techniques, dans la construction de ce barrage. Les infrastructures hydrauliques sont pourtant du ressort du ministère qui doit mener les études préalables des sols, sismiques, géologiques, géophysiques, écologiques, et analyser les impacts environnementaux avec le concours d’experts internationaux, avant d’entamer le projet. » Ce morcellement est également palpable au sein du ministère, puisque la direction des ressources hydrauliques est distincte de celle de l’exploitation qui gère les établissements des eaux.



(Pour mémoire : Gestion de l’eau au Liban : des efforts, de l’argent, des résultats décevants)



De l’urgence d’un comité interministériel
Afin parvenir à une gestion durable des ressources et remplir les objectifs de développement durable présentés par la communauté internationale en 2015, « il est impératif de mettre en place un comité interministériel pour la gestion de l’eau, avec nombre de technocrates, et de réagir aux menaces qui guettent le Liban et le bassin méditerranéen », insiste celui qui a présidé l’Office du Litani en 1993, à son retour au pays. « Car une crise hydrique est à craindre », lance le DG, qui affirme tirer la sonnette d’alarme depuis plus de 20 ans.

Dans ce contexte, l’État doit d’abord prendre en considération le réchauffement climatique. « Dans le cas de figure le moins grave, une élévation des températures de deux degrés Celsius équivaudrait à 30 % d’eau en moins, compte tenu de précipitations neigeuses moindres et d’un taux d’évaporation plus élevé, tout en sachant que le pays du Cèdre est favorisé par rapport aux pays de la région », explique Fadi Comair. « Or, observe-t-il, le pays n’est pas préparé à opérer une transition, à passer d’un climat tempéré à un climat semi-aride. »

« Le Liban doit, de plus et impérativement, mettre un terme au gaspillage des ressources hydrauliques », poursuit l’expert. D’une part, « les réseaux et infrastructures d’eau potable sont si défectueux que le gaspillage atteint 50 % (48 % plus exactement, selon les chiffres de la Banque mondiale) ». D’autre part, « l’irrigation pompe 80 % des eaux renouvelables, vu que les agriculteurs continuent de pratiquer les techniques traditionnelles d’irrigation de surface, qui nécessitent d’importantes quantités d’eau, alors que le goutte-à-goutte et l’aspersion sont tout aussi efficaces, mais nettement moins gourmands en eau ». Sans oublier « que 1,2 milliard de m3 d’eau d’excellente qualité se déverse chaque année dans la mer, parce que non stockée ».

Le pays doit, par ailleurs, faire face à une troisième menace, constituée par la croissance inattendue et soudaine de sa population. « Depuis la crise syrienne, le Liban est confronté au transfert massif d’un million et demi de réfugiés syriens qui ont déséquilibré la balance hydraulique du territoire, note M. Comair. En temps normal, cette balance aurait dû rester positive jusqu’en 2030, mais depuis 2018, les chiffres sont négatifs avec un déficit de 690 millions de m3. Et si rien ne change, ce déficit pourrait dépasser un milliard de m3 par an d’ici à 2040. »

Le DG évoque enfin les dangers de la pollution. Pollution des cours d’eau, des vallées et des nappes phréatiques à cause de l’enfouissement des déchets, du déversement de déchets industriels et d’eaux usées dans les rivières et enfin des infractions et constructions sauvages le long des cours d’eau.



(Pour mémoire : L’eau au Liban : une richesse au compte-gouttes)



Une stratégie nationale, basée sur l’aspect technique et la gouvernance
Le Liban a pourtant signé des accords de partenariat euro-méditerranéen sur la question. Son Parlement a aussi adopté le code de l’eau en mai dernier. Et comme l’eau est un sujet « de sécurité nationale », lié à la « sécurité socio-économique et alimentaire », « le ministère a présenté une stratégie nationale, avec une composante verticale, technique, et une composante horizontale, basée sur la gouvernance », souligne Fadi Comair. « L’eau, l’énergie, l’alimentation et l’écosystème ne peuvent être traités séparément, martèle-t-il. Ils sont étroitement liés selon le concept de Nexus (adopté lors de la conférence de Bonn en 2011, NDLR). »

Techniquement parlant, cette stratégie envisage l’élaboration de projets de retenue d’eau (barrages et lacs), de production d’énergie hydroélectrique, d’aménagement de stations d’épuration et de potabilisation, d’exploitation des résurgences d’eau douce en milieu marin et de traitement des eaux grises (eaux usées domestiques faiblement polluées), et enfin la réhabilitation des cours d’eau. Quant à la gouvernance, elle est basée sur l’application du code de l’eau réalisé en collaboration avec les plus grands experts internationaux, sur les partenariats publics-privés, sur les campagnes de formation et sur la protection des écosystèmes.

« Lutter contre la crise hydrique est un combat national sur tous les fronts qui doit à la fois concerner le stockage de l’eau, la recharge des nappes phréatiques, l’amélioration du rendement du réseau de distribution et la gouvernance », insiste le responsable.


Monnayer l’eau, pour limiter le gaspillage
Réagissant par ailleurs à certaines critiques du code de l’eau (dont il est l’un des auteurs), liées notamment à la non-gratuité de l’eau, à l’autorisation de forages de puits et à la construction de barrages, Fadi Comair explique qu’on ne peut plus considérer l’eau potable comme une ressource gratuite, comme cela se faisait jusqu’aux années soixante. « Pour traiter l’eau, il faut investir dans des techniques coûteuses. Et pour limiter le gaspillage, il est nécessaire de donner une valeur économique à l’eau », estime-t-il. Il soutient à ce titre que si le principe du pollueur-payant avait été appliqué au fleuve Litani, on n’aurait pas atteint ce stade alarmant de pollution.

Concernant l’autorisation de forage accordée d’emblée aux propriétaires de puits dont la profondeur ne dépasse pas 150 mètres et dont les prélèvements n’excèdent pas 100 m3 d’eau par jour, le DG note que ces normes sont en conformité avec les lois. « Au-delà de 150 mètres de profondeur, les nappes souterraines nationales constituent alors les réserves stratégiques de l’État », indique-t-il. Répondant enfin aux opposants à l’édification de barrages, l’expert assure que l’édification de barrages et le stockage sont indispensables, vu l’hydrologie spécifique de chaque pays et le réchauffement climatique qui risque de transformer le climat méditerranéen en un climat semi-aride. Ces structures font partie d’une stratégie globale de l’eau, si les normes techniques internationales sont correctement respectées. « La France a construit 4 000 barrages et digues, dont 600 ouvrages sont gérés par EDF, et assuré ses besoins en eau, affirme-t-il. Il est regrettable que le Liban demeure à la traîne sur tous les plans. » Et de préciser qu’après avoir adopté le code de l’eau, les autorités semblent aujourd’hui décidées à le réviser.


Tout n’est pas perdu
L’échec des autorités libanaises dans la gestion de l’eau est certes patent. « Il est en revanche récupérable, si nous nous réveillons de notre état comateux », observe l’expert. Mais il ne peut exclure certains facteurs extérieurs, notamment les menaces du voisin israélien. Ce dernier empêche notamment le pays d’améliorer ses infrastructures hydriques au niveau des fleuves du Hasbani et du Wazzani qui font partie du bassin du Jourdain. D’où le lancement, par M. Comair, du concept « d’hydrodiplomatie », repris par les Nations unies, qui vise à un partage équitable de l’eau entre les pays riverains du bassin méditerranéen – Liban, Syrie, Jordanie, Palestine – afin de prévenir la militarisation de conflits liés à l’eau. « Une politique d’anticipation à long terme, conclut M. Comair, avec pour objectif de créer une dynamique de développement au niveau des bassins transfrontaliers de la région. »



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Irene Said

"...10% de ses objectifs..."

Avec les lumières qui dirigent ce malheureux pays...vous vous attendiez à mieux ???

La plupart des "concernés" par ce problème, savent-ils seulement d'où et comment nous parvient l'eau qui coule...éventuellement...dans nos robinets ?

Qu'ils aillent demander conseil à nos cousins-voisins du Sud...ils ont l'air de savoir pas mal se débrouiller avec leurs divers problèmes d'environnement.
On ne sait jamais...ils peuvent être utiles ?!?

Quitte à nous attirer les foudres de ceux qui ne sont intéressés que par les guerres de drones, missiles et autres engins bénéfiques à leur survie !
Irène Saïd


LA VERITE

Nos politiciens n'ont pas pu trouver une societe etrangere qui accepte de payer des pots de vin pour resoudre meme une partie du probleme

DONC PAS DE CONTRATS DANS CE DOMAINE CAR NON JUTEUX

Ce n'est ni le premier ni le dernier projet (indispensable pour le Liban ) qui dort dasn les tirroirs en attendant des fournisseurs corrompeurs

HIJAZI ABDULRAHIM

A tous ceux qui nous parle d'ETAT,voilà un exemple qui confirme bien que de l'état il n'y a qu'une vitrine. Derrière cette vitrine, il y a des mafias qui se partagent le reste....le citoyen.. Pauvre Liban....sans rigoler

Sissi zayyat

On revient aux problèmes récurrents de ce pays.
Ils noient le poisson avec leurs chamailleries et occultent les problèmes existentiels des citoyens.

C'est un projet de très grande envergure et qui coûte beaucoup beaucoup d'argent.
Donc un manque à gagner pour nos dirigeants qui regardent en premier ce qu'un projet leur apporte à eux personnellement en pot de vin etc...et d'autres qui font la course a l'armement pendant que notre voisin du sud transforme ses déserts en champs agricoles et exporte dans le monde entier des fruits et des légumes pour renflouer les caisses de leur état et assurer le confort de leurs citoyens.

Alors on laisse couler l'eau dans la mer et on remet les projets de panneaux solaires et de barrages aux calandres grecques en prétextant le manque de moyens.

Et certains, simples d'esprit ne jurent que par leur honnêteté et leur bonne foi de resistants incontournables dans un jeu de dupes

Stes David

La photo du fleuve de Nahr el-Bared et ses déchets, est bien triste ... mais la lutte contre la pollution est très difficile.

Stes David

Il y a un institut "World Resource Institute" qui dit que le Liban est au niveau du Qatar en termes de "Water Stress", ce qui me semble difficil à croire. https://www.wri.org/blog/2019/08/17-countries-home-one-quarter-world-population-face-extremely-high-water-stress Le Liban serait le #3 sur la liste. Mais l

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