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Nos Lecteurs ont la Parole

Le dernier potier de Beit Chabeb

par Nada BEJJANI RAAD
OLJ
21/08/2019

La réalité parfois dépasse en beauté le rêve. À Beit Chabeb, au village de la soie et de la dima, des cloches et des églises, et celui de la poterie, vivait un vieux potier. C’était le dernier d’une tradition si longue qu’il lui devait son nom et celui de son quartier, en bas du village. Avant lui, ils étaient quarante, à alimenter plusieurs fours chacun. Aujourd’hui, ils ne sont plus qu’un seul, accablé par les ans. Devant son four unique et sans âge, Faouzi Fakhoury, chaque année, veille sa fournée à la fin de l’été, sept jours et sept nuits, tel un démiurge. Il a collecté l’argile quelques mois plus tôt, au début du printemps. Une argile de si haute qualité qu’elle est réputée dans tout le pays.

À l’été 2019, guidés par Kamal Nakhlé, un enseignant érudit, nous sommes entrés dans son antre comme dans le ventre de la terre. Aux parois sombres et au sol en terre battue. Faouzi au teint bis, à l’esprit vif et alerte, tournait autour du pot. Une main dans son ventre et l’autre à la taper, il s’employait à lisser la peau d’une amphore et à l’arrondir. Plus tard, il lui fera une bouche et des oreilles. Elle est née sur son tour et il est le dernier héritier d’un savoir-faire ancestral, transmis de siècle en siècle comme on passe un témoin. Il en a vendu des dizaines comme elle à des producteurs d’arak. Mais il est le dernier potier du village et personne pour lui succéder.

Pour apprendre ce métier, il faut coucher ici, à même cette terre féconde, connaître ses rythmes et ses saisons et la malaxer comme on pétrit une chair. La question a fusé :

- Que faut-il faire pour sauver ton métier ?

D’abord fataliste, Faouzi a répondu :

- Il me faut un apprenti et trois ans de salaire, pour le rétribuer.

Pour perpétuer le pacte entre l’homme et la terre et un patrimoine en danger, il suffisait d’une poignée de dollars. Mais où les trouver ?

Puis il y eut ce dîner, dans la semaine, de 80 personnes que l’on ne connaissait pas. Une seule j’ai abordée. Elle s’appelait Mireille, nous avons conversé. J’ai conté mon histoire. Elle dit :

- Mon mari est propriétaire du domaine des Tourelles. Il produit l’arak Brun.

Une rencontre comptait et ce fut la nôtre. Une personne importait et nous l’avions trouvée. Il n’y a pas de hasard mais seulement des destins. Celui d’Élie Issa, son mari, un homme volontaire et intègre, originaire de Zahlé. Pierre Brun, dernier descendant de l’ingénieur français qui fonda à Chtaura la distillerie vinicole, était son ami. À sa mort, Élie a acheté le domaine avec Nayla Kanaan Issa-el-Khoury et repris le flambeau. Aujourd’hui, il exporte du vin et de l’arak dans le monde entier.

À Beit Chabeb, capitale de toute une région à l’époque ottomane, quand les cloches naissent, elles ont une voix, tandis qu’ailleurs, elles viennent au monde muettes. On les entend tinter partout, de Syrie en Égypte, et au village où elles sont nées, étagé avec ses toits rouges à flanc de colline et ponctué d’églises plus souvent qu’à son tour. Ce village qui danse à l’ombre des mûriers. Ici l’argile est une matière vivante et qui respire et l’arak y vieillit, comme le grand vin dans les fûts de chêne. Un arak doux et rond, qui ne donne ni soif ni mal à la tête. Élie a dit :

- Faouzi est mon ami. Et je vais l’aider.

C’était l’adéquation du flacon et du philtre et le premier, ici, qui nous donnait l’ivresse. Même si tout reste à faire, servie par un grand cœur, au village de mon père, l’histoire ne déménagera plus à la cloche de bois.


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