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Lifestyle - Photo-roman

« Ça, c’est la saveur de l’été au Liban ! »

Que sont devenus, au fil du temps, les étés où l’on disait encore : « On monte estiver ? »


Photo Ayla Hibri, extraite du livre « Lebanese Home Cooking » de Kamal Mouzawak.

Je viens de rentrer d’un week-end passé entre Faqra et Faraya où je me suis pris à observer, longtemps et d’un œil interloqué, le comportement des enfants qui y passent leurs vacances. Par-delà leurs allures tout droit sorties d’une campagne de Bonpoint et qui ne ressemblent en rien aux tenues d’été de mon enfance – ces casquettes flanquées d’une marque de soda et auréolées de boue et de sueur refroidie, ces short Lacoste dont le soleil redessinait les formes approximatives sur nos jambes rosies, ces tee-shirts, trop larges et mouchetés de taches de mûres qu’on arrachait aux arbres en se noircissant les coudes – par-delà leurs quads aux vrombissements menaçants qu’ils chevauchent à douze ans seulement et qui remplacent le doux bourdonnement de nos vélos rouillés, par-delà leurs portables qui tintinnabulent « un sunset à la piscine de mon chalet », « une rave ce soir à la boîte telle », une scène a particulièrement retenu mon attention : alors qu’ils détaillaient leurs plans de voyage du mois d’août, « On va à Poros pour des cours de ski nautique », s’accordaient-ils à dire, une horde d’adolescents faisaient la queue devant un stand de hamburgers dont j’ai compris qu’il s’agissait en fait de la filiale d’un restaurant huppé de Beyrouth.


Le marché sur la place du village
Là, tout à coup, je n’ai pu m’empêcher de songer à mes étés adolescents, à l’époque où l’on disait encore : « On s’en va sayyif/On monte estiver ! » en même temps que l’on enveloppait la maison de ville dans un silence de naphtaline. Étés au cœur de ces villages tristement devenus, aux mains du temps, des répliques miniatures de Beyrouth, avec leurs enfilades de restaurants, leurs bars et leurs boîtes de nuit, leurs buffets du dimanche, leurs centres commerciaux et leurs cinémas, et où les enfants, semble-il, préfèrent les quads aux vélos. Nous avions l’habitude de sayyif dans un appartement à Baabdate, meublé au hasard avec des choses dépareillés dont la maison de ville ne voulait plus. Tous les jours ou presque, au terme de nos déjeuners dont les tables en plastique ornés de nappes fleuries, partenaires de la sempiternelle balancelle, recensaient tout ce que les potagers autour avaient pu nous offrir, quand le soleil tapait trop fort pour qu’on joue en extérieur, je me souviens qu’on avait l’habitude de se rendre à la place du village où se déployait un petit marché, à l’ombre de parasols Pepsi. Sur les stands, s’empilaient feux d’artifice, jabal nar, comment oublier cette appellation géniale, qu’on lorgnait du coin de l’œil, pétards Pop Pop qui claquaient quand on les larguait au sol, ballons de plage vendus dans des sacs en filet de pêche, cordes à sauter, friandises et autant de choses qui portaient le nom crypté de « non, c’est non » pour les parents.


Les pêches de Bickfaya
Plus loin, Ramez le légumier étalait sa marchandise sur laquelle il semblait avoir plu du soleil. Son chapeau de paille où s’accrochaient encore des feuilles ou un peu de terre, ses mains crevassées, et puis sa manière de tutoyer les concombres ou de cajoler la tomate, suffisaient à nous garantir que c’est à la sueur de son front qu’il avait tout planté, puis cueilli, puis apporté ici sous nos yeux. Parfois, puisque nous étions parmi ses bons clients, Ramez nous emmenait à l’arrière de son échoppe où il conservait l’arrivage frais de pêches de Bickfaya qu’il brandissait comme un trophée. Il me suffit aujourd’hui de fermer les yeux pour que me revienne leur odeur gourmande et hélas impossible à retranscrire ; pour que je ressente la texture veloutée de leurs joues que l’on pensait poilues et qui nous racontaient la rotation du soleil. Qu’elles soient claires ou foncées, pour peu qu’on les scrutait, pour peu qu’on les caressait en se piquant presque les doigts, on pouvait deviner de quel côté il s’est levé et duquel il se couche. En les tranchant au couteau, Ramez nous disait dans son accent rocailleux, après un silence solennel : « Ça, c’est la saveur de l’été au Liban ! » Voilà la saveur de mes étés d’enfance que je sais disparus, maintenant que les enfants ont remplacé les pêches par des stands de burgers, qu’ils dévorent sur leurs quads, avec leurs portables qui tintinnabulent…

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...



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Je viens de rentrer d’un week-end passé entre Faqra et Faraya où je me suis pris à observer, longtemps et d’un œil interloqué, le comportement des enfants qui y passent leurs vacances. Par-delà leurs allures tout droit sorties d’une campagne de Bonpoint et qui ne ressemblent en rien aux tenues d’été de mon enfance – ces casquettes flanquées d’une marque de soda et...

commentaires (5)

TRES PRES DU COEUR. ON SE REMEMORE SON ENFANCE ET SES BEAUX JOURS.

L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

16 h 13, le 29 juillet 2019

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Commentaires (5)

  • TRES PRES DU COEUR. ON SE REMEMORE SON ENFANCE ET SES BEAUX JOURS.

    L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    16 h 13, le 29 juillet 2019

  • À faire pâlir Fifi de jalousie.

    FRIK-A-FRAK

    15 h 40, le 29 juillet 2019

  • "Un silence de naphtaline" :)

    Tina Chamoun

    09 h 23, le 29 juillet 2019

  • Très vrai!

    NAUFAL SORAYA

    07 h 45, le 29 juillet 2019

  • A une époque au liban, avant guerre : Des familles déménageaient carrément leurs meubles pour toute la saison d'été et+ ( souvent 3 ou 4 mois ) : Ils "fermaient" carrément leur domicile beyrtouthin pour passer ces 4 mois "là haut" Nous voyions des camions entiers transporter frigos et canapés. Aujourd'hui, je ne crois pas que ce soit encore le cas.

    radiosatellite.online

    00 h 54, le 29 juillet 2019

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