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Idées

Nous, Palestiniens, avons aussi des devoirs vis-à-vis du Liban

Point de vue
Hicham DEBSI | OLJ
10/08/2019

Le processus démocratique institutionnel au sein de l’Autorité palestinienne est bloqué par les divisions en cours depuis 2006. La transition de la démocratie des fusils à une démocratie moderne, démocratique, institutionnalisée, s’en remettant aux règles de l’État de droit et soumise au principe de l’imputabilité et au retour périodique aux urnes, notamment lorsque cela s’avère nécessaire, n’a pas été parachevée.

Cela – entre autres facteurs – explique que la capacité du pouvoir central palestinien à diriger et exercer une influence déterminante dans les camps de réfugiés au Liban s’est affaiblie. Aussi les camps ont-ils continué à être tenus captifs d’un passé chargé de conflits et d’un présent soumis à l’hégémonie des armes.

Face à cette réalité grandissante, le discours palestinien au Liban tend à insister sur la question des droits et à accorder peu de place à celle des devoirs, et ce de manière superficielle, sans vision claire ni formulation précise.


(Lire aussi : La question du permis de travail des Palestiniens bientôt aux mains du gouvernement)



L’État doit ramasser nos armes

Nous décrivons souvent notre statut de réfugié comme « forcé », sans guère prêter attention au fait que ce qualificatif s’applique également au pays hôte qui nous a officiellement accueillis alors que d’aucuns exprimaient une réserve ou une franche objection. Cela n’est pas sans renforcer la responsabilité de l’invité face aux appréhensions du pays hôte, qui a édifié son État et construit son mode de vie selon un modèle dont il faut respecter le caractère unique et la particularité. C’est notamment au nom de ces considérations que je considère (et espère que certains n’en seront pas surpris…) que notre premier devoir, en tant qu’invités palestiniens, est d’exiger nous-mêmes de l’État libanais qu’il ramasse nos armes, aussi bien dans les camps qu’à l’extérieur de ces derniers, et fasse respecter la souveraineté de la loi sur son territoire. Il s’agit aussi bien du droit que du devoir de l’État libanais.

Déclarer sans cesse que nous reconnaissons l’autorité de la règle de droit alors que les armes s’accumulent dans nos camps est inutile – et ce quels que soient l’autorité de référence de ces camps, les objectifs et les fonctions de ces armes, qui ne sont pas nécessairement toujours palestiniens. Le cas s’est posé de cette manière dans le camp de Nahr el-Bared en 2007 et explique ce qui se produit périodiquement dans le camp de Aïn el-Héloué.

N’est-ce pas en partie ce qui explique la situation dans plusieurs camps, témoins d’une augmentation de la construction de murs en béton et de l’installation de fils de fer barbelés tout autour, alors que la misère s’installe en profondeur pour constituer la cause principale de l’immigration clandestine ?

En mai dernier, le Comité de dialogue libano-palestinien lançait une nouvelle initiative en faveur d’un chantier de travail commun visant à unifier les visions sur les droits et les devoirs. Notre délégation était unie dans la forme mais divisée sur l’approche, entre partisans et opposants à la légalité palestinienne, alors même que certains ne la reconnaissent déjà pas en pratique... Cela augmente les craintes de voir la divergence des points de vue palestiniens provoquer l’échec de cette chance historique de dialogue, ce que nous n’espérons pas.

De plus, il est nécessaire de dire que notre devoir au niveau du dialogue bilatéral nous impose d’abandonner la logique du troc, de la recherche d’un gain rapide ou de l’intimidation. Et pour cause : la question des droits de l’homme appartient à une échelle de principes moraux avant d’être politiques. Ce qui requiert de notre part d’élever le dialogue au niveau des valeurs morales qui conviennent à la justesse de notre cause et à la place qu’elle occupe dans les sphères arabe et internationale, sans oublier l’espace d’un instant que tous les Libanais ont offert plus qu’ils ne le pouvaient pour la Palestine. Ils ont subi des horreurs et des fardeaux énormes. Pouvons-nous nous élever au niveau de cette responsabilité au sein du nouvel atelier de dialogue ? La question s’adresse à tous les directoires palestiniens locaux.


(Lire aussi : Les réfugiés palestiniens, cet épouvantail qu’« on » agite...)



Harmonie

Nous en sommes au début de notre dialogue avec notre hôte libanais. Aussi est-il nécessaire pour nous de dire, après tout ce que notre hôte a subi et ce que nous avons subi au cours des dernières décennies, et après tout ce qui s’est déroulé entre nous, que, sur la scène libanaise, nous ne sommes pas exclusivement des « victimes », comme certains d’entre nous aiment à répéter constamment. Nous avons aussi, et surtout, des opportunités d’agir, dans la mesure où nous partageons avec les Libanais les mêmes préoccupations dans cette région du monde, et où nous avons accumulé ensemble des pertes difficiles à comptabiliser. Par conséquent, il est nécessaire de rechercher, sous le préau des valeurs, le point d’intersection entre l’intérêt particulier palestinien au Liban et l’intérêt national libanais, tel que le perçoit et le détermine la légalité libanaise. Tout positionnement qui ne garantirait pas la réalisation de cette harmonie ne servira à personne, et pourrait même entraîner des conséquences dangereuses.

Il va sans dire que cette prise de conscience de nos devoirs vis-à-vis du Liban, patrie et État, s’inscrit dans le cadre du développement d’une démarche d’ouverture et de réconciliation et de la nécessité de la diffuser à tous les niveaux, en particulier populaires, comme condition nécessaire pour progresser ensemble vers la consolidation des droits comme des devoirs. Il s’agit là d’un processus interactif positif visant à assurer notre salut commun et d’une noble quête en faveur d’un avenir meilleur pour les deux parties.

L’on pourrait reprocher à cette analyse sa dérive vers un idéalisme qui fait défaut aux schèmes dominants. Mais cette prétendue faille pourrait aider éventuellement à mesurer la distance entre l’espoir et la réalité de la situation, afin de ne pas nous leurrer et de tromper les autres par de quelconques illusions. Ce qui est requis et espéré, c’est l’harmonie entre deux droits et deux légalités, dans la mesure où cette harmonie constitue un devoir moral – et non une faveur d’une partie à l’autre.

Directeur du Centre Tatwir pour les études, ancien responsable de la communication au sein de l’OLP au Liban


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Naji Khoury

Monsieur vous imposez le respect et vous nous faites ici une grande leçon d'humanisme et de pragmatisme. Les politiciens arabes en général, Libanais et Palestiniens surtout, ont beaucoup à apprendre. Mais s'ils savent lire et entendre, est ce qu'ils savent écouter? Tous les peuples ont droits à la paix et devraient oeuvrer vers l'harmonie dans leur société.

gaby sioufi

a se demander si l'auteur de cet article avait pour but de nous narguer nous autres libanais !

Eleni Caridopoulou

Le Liban c'est un petit grand pays . Vive le Liban

LA VERITE

Surprenant article
c'est la premiere fois que le realisme l'emporte

Esperons que cette personne ne sera pas menace par ses pairs pour avoir ose dire la verite a ses correlegionnaires
Merci et que votre parole porte a une revision de la situation des Palestiniens au Liban

NAUFAL SORAYA

En effet, excellent! Merci pour votre réalisme!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PALESTINIENS, RAMASSEZ ET LIVREZ VOUS-MEMES VOS ARMES A L,ETAT LIBANAIS. VOUS AVEZ FAIT TANT DE MAUX A CE PAUVRE PAYS.
JE VOUS FELICITE, CHER MONSIEUR, POUR VOTRE ARTICLE.

de Tinguy Corinne

Félicitations pour le courage et la justesse de l’auteur de cet article.
C’est la première fois que je lis un texte très judicieux (écrit par un Palestinien ) qui souligne les devoirs et les fautes des Palestiniens envers le pays hôte qu’est le Liban.
Bravo !

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