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Liban

Les réfugiés palestiniens, cet épouvantail qu’« on » agite...

Analyse

Une lecture des derniers événements relatifs au dossier palestinien à la lumière de l’histoire et des enjeux régionaux est plus que jamais nécessaire.

05/08/2019

Le dossier des réfugiés palestiniens a fait, au cours des dernières semaines, un grand retour au premier plan de l’actualité.

Ce retour s’est opéré à travers notamment la décision prise par le ministre du Travail Camille Abousleiman portant sur le droit au travail des étrangers, qui n’a pas été sans provoquer un vaste mouvement de contestation dans la rue palestinienne et des réactions passionnées des deux côtés du spectre de l’opinion publique libanaise – et, plus récemment, un réveil des affrontements entre différentes factions à l’intérieur des camps.

Les deux dynamiques (l’action du ministre et cette situation sécuritaire dans les camps) ne sont pas isolées, quand bien même l’association entre elles n’est pas évidente au premier plan. Pour les comprendre, il convient de les replacer dans un cadre plus global mêlant le local au régional, et les enjeux géopolitiques actuels aux vieux démons de l’histoire qui ont la vie dure.



(Lire aussi : Bilal Arkoub, chef d’un groupe radical, abattu à Aïn el-Héloué)



Le jeu subversif de Damas
Depuis 1975, le dossier palestinien a été exploité par le régime Assad pour justifier son intervention au Liban. En 1976, Hafez el-Assad arguait de la défense des forces chrétiennes du Front libanais, mises à mal par le Mouvement national et les forces palestiniennes, pour intervenir sur le territoire libanais… après avoir envoyé lui-même des forces palestiniennes pro-syriennes sous le couvert de la Saïka pour envenimer le conflit interlibanais lié à la liberté d’action de la résistance palestinienne à partir du Liban.

À partir de 1990, logique du Léviathan oblige, la tutelle syrienne n’a eu de cesse d’exploiter l’épouvantail des réfugiés palestiniens dans les camps pour justifier, tant sur le plan local qu’international, le maintien de ses troupes au nom de la sécurité face aux appels successifs et de plus en plus larges au fil des ans en faveur du retrait des troupes syriennes et du rétablissement de la souveraineté libanaise. Ce faisant, Damas profitait de l’état d’inimitié manifeste entre Palestiniens d’une part et chiites et chrétiens de l’autre.

Le dialogue interlibanais pour panser les plaies de la guerre, qui aurait débouché sur une réconciliation nationale et donc une possibilité de restitution de l’unité, garant de la souveraineté, était de facto interdit par l’autorité de tutelle, qui s’instituait en seul administrateur des conflits entre les parties. Il en était de même avec les Palestiniens. Consolider les lignes de démarcation psychologiques héritées de la guerre était nécessaire, la haine des autres étant le moteur justifiant et légitimant la présence de l’arbitre-despote. Damas allumait les feux de la discorde par le biais de ses puissants services de renseignements et les éteignait ensuite, jouant sur toutes les contradictions présentes au sein du tissu socio-communautaire et socio-politique libanais. Des groupuscules palestiniens, comme des cellules islamistes du reste, faisaient partie de l’arsenal large aux mains d’Assad lui permettant de jouer au pyromane-pompier pour mieux dominer le pays par la peur et le besoin de sécurité. Le sinistre souvenir de l’assassinat des quatre juges de Saïda en 1999 par « Abou Mahjane » est l’exemple type de l’instrumentalisation des camps palestiniens par Damas – de même que son « écho » islamiste, la cabale meurtrière du groupe al-Takfir wal-hijra, début 2000, à Denniyé, contre l’armée libanaise – avec les services syriens toujours en filigrane.


(Lire aussi : L’assassinat-message du fils d’un cadre du Fateh à Aïn el-Heloué)


La connexion Damas-Téhéran
En dépit de l’insurrection du 14 mars 2005 et le retrait des troupes syriennes du Liban, la carte palestinienne est restée stratégique pour le régime de Damas et ses alliés. C’est pourquoi, dès 2006, une tentative s’est mise en place, principalement sous l’égide du Premier ministre Fouad Siniora, pour la ramener sous l’autorité du Liban officiel… en dépit de la résistance du Hezbollah. Lors de la conférence de dialogue national de 2006, le parti chiite et les forces du 8 Mars globalement s’étaient ainsi opposés au désarmement des groupuscules palestiniens pro-Assad hors des camps, comme le FPLP-CG d’Ahmad Jibril ou le Fateh intifada.

La mise en place d’un comité de dialogue libano-palestinien s’est également heurtée à l’époque à l’opposition du Hezbollah. Ce fut ensuite le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui instaura des « lignes rouges » à l’armée libanaise lorsqu’il fut question, en 2007, de venir à bout du groupuscule palestinien islamiste Fateh el-Islam – né du Fateh intifada pro-Assad – dans le camp de Nahr el-Bared (Tripoli). Sous le couvert d’une solidarité fallacieuse avec les Palestiniens, le Hezbollah protégeait ainsi les intérêts déstabilisateurs de Damas, tout en montrant une volonté nette, d’ailleurs évidente depuis la guerre de juillet 2006, de la part de Téhéran de se saisir de la carte maîtresse constituée par la cause palestinienne.

De son côté, Assad tentera de proposer ses bons et loyaux services à Israël concernant une reprise en main de la carte palestinienne au Liban dans le cadre de négociations bilatérales en 2006, dans une volonté manifeste de come-back politique au pays du Cèdre… Si bien que les autorités israéliennes continueront d’envisager un feu vert à un tel come-back au Liban… jusqu’en 2011 et la révolution du peuple syrien…


(Lire aussi : Lettre ouverte de Camille Abousleiman à ses détracteurs)

Le conflit Fateh-Hamas
C’est à la lumière des expériences du passé qu’il convient de lire l’actualité.

De prime abord, les réactions qui ont suivi la décision du ministre Abousleiman paraissent justifiées des deux côtés. D’une part, le ministre du Travail affirme qu’il n’a fait qu’appliquer la loi et, dans la vague de surenchère ultrachrétienne alimentée par le chef du Courant patriotique libre au sujet des réfugiés syriens, une grande partie des milieux politiques et populaires chrétiens, que ce soit d’un point de vue de rivalité mimétique avec le CPL, de haine affective des Palestiniens en raison d’un travail de mémoire qui n’a toujours pas eu lieu ou de sursaut souverainiste et étatiste, voire d’une combinaison ou d’une imbrication entre ces facteurs, ont vivement applaudi à la décision du ministre. De l’autre, les Palestiniens et les milieux politico-communautaires qui soutenaient autrefois le Mouvement national ont réagi en criant à la surenchère et au racisme, et la rue palestinienne s’est réveillée dans les camps. Les députés du Hezbollah, eux, ont joué la carte de la manipulation et de la subversion lors du débat sur le budget à la Chambre, l’objectif pour le parti chiite étant de continuer à faire de la surenchère au sujet de la cause palestinienne.

Mais comment donc une mesure qui n’était pas dirigée contre les Palestiniens, de l’aveu même du ministre Abousleiman, a-t-elle débouché sur un tel mouvement passionnel de rue, à la suite d’un incident survenu le premier jour de la mise en application de la loi sur les travailleurs étrangers dans le Koura, et en dépit des tentatives immédiates du ministre de régler l’affaire et de calmer le jeu, selon ses propres dires ? Plus récemment, les parties palestiniennes ont refusé de participer à une réunion de dialogue à l’initiative du Premier ministre Saad Hariri pour trouver une solution et décrisper la tension. Pourquoi ?

C’est là qu’il est impossible de dissocier les phénomènes actuels sur la scène locale des enjeux stratégiques régionaux.

Dans le cadre de la confrontation en cours avec les États-Unis, l’Iran souhaite, via le Hezbollah, s’instituer aujourd’hui en dépositaire unique du dossier palestinien comme carte de négociation avec l’Occident. Cela expliquerait aussi l’attitude du Hamas, d’Ansar Allah et des groupuscules palestiniens pro-Damas, hostiles à tout dialogue libano-palestinien. Téhéran et ses alliés locaux cherchent à déconstruire le processus établi depuis 2006 : en clair, ôter le dossier des mains de l’État et le mettre entre les mains du Hezbollah. Il faut ajouter à cela l’existence d’une tentative syrienne, via ses services de renseignements, de reprendre en main le contrôle de la scène palestinienne, en misant sur la rivalité entre le Fateh et le Hamas…

Cela expliquerait le boycott palestinien, surenchère des groupes acquis à Damas et Téhéran oblige, des tentatives d’accalmie menées par le gouvernement. Cela expliquerait aussi la paralysie du comité de dialogue libano-palestinien, chapeauté par la députée Bahia Hariri, et qui céderait actuellement à la surenchère des parties pro-iraniennes, aux dépens de Saad Hariri. Le boycott et la surenchère constitueraient en fait une manière de procéder à une escalade pour empêcher le dialogue – y compris au sein même du camp palestinien, pour déborder le Fateh.

La décision d’Abousleiman a donc servi de prétexte au Hamas pour exploiter le ras-le-bol, la frustration et le désespoir de la rue palestinienne, la radicaliser et la mettre sous son emprise. Cela est devenu plus facile au moment où l’élément de modération et de dialogue constitué par le Fateh est en perte de vitesse politiquement au Liban au profit du Hamas. Plus grave encore, le fait que les rapports de force sur le terrain, dans les camps, historiquement acquis au Fateh, sont en train de basculer pour la première fois en faveur du Hamas et de ses alliés grâce à l’afflux dans les camps d’hommes et d’armes des factions proches de l’axe syro-iranien (FPLP-CG, Fateh intifada et groupuscules islamistes comme Ansar Allah), d’ordinaire présents majoritairement extra-muros. Mais, et le mouvement de contestation contre la décision d’Abousleiman l’a montré, les « forces de défense nationale » pro-Fateh tiennent encore le terrain et ont empêché une confrontation avec l’armée qui aurait fait le lit des extrémistes. C’est dans ce cadre, celui d’une volonté d’affaiblir le Fateh sur le terrain à coups de liquidations physiques et de débordements, qu’il faudrait remettre les récents incidents de Aïn el-Héloué. Des sources proches du Fateh mettent ainsi en garde contre « de nouveaux attentats à partir des camps, à travers les cellules islamistes dirigées par les services de renseignements ».


(Lire aussi : Abousleiman « prêt à faciliter les procédures » d’obtention du permis de travail par les Palestiniens)


Des schèmes qui se reproduisent
Qu’en est-il au plan macro-politique ? En position critique dans son bras de fer avec les États-Unis, l’Iran sait qu’une guerre avec Israël constituerait une perte, mais que tout recul de sa part est aussi inenvisageable. Aussi bien le Hezbollah que le Hamas ont intérêt à éviter la confrontation frontale. De même, que ce soit l’Europe et les États-Unis ou les forces pro-iraniennes, tous sont conscients des répercussions désastreuses qu’un tel conflit aurait sur le Liban. Partant, pour compenser cette impossibilité et la justifier, il faut créer plusieurs fronts, « plusieurs Vietnam », en Syrie, au Yémen ou au Liban. Sur la scène libanaise, cela passe par la nécessité de jouer sur toutes les cordes sensibles à même de réveiller les blessures de la guerre : discorde druzo-chrétienne dans la Montagne comme en 1977 par le biais des incidents de Qabr Chmoun et torpillage de la réconciliation de la Montagne de 2001, zizanie islamo-chrétienne comme en 1975 avec la fronde sur la représentation et les équilibres au sein de l’État et laminage de l’accord de Taëf, et reviviscence des lignes de conflit christiano-palestiniennes de 1975 avec l’agitation des camps.

Les pyromanes-pompiers sont toujours à l’œuvre. Y aura-t-il un sursaut national pour éviter leur triomphe ?



Pour mémoire
Abousleiman ouvert à une discussion avec les Palestiniens à condition qu’ils acceptent de se conformer à la loi

Le travail des Palestiniens, un dossier délicat et un timing sensible, le décryptage de Scarlett HADDAD

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Antoine Sabbagha

Bonne analyse qui prouve que nos chefs de tribus de diverses confessions jouent toujours contre le Liban . Triste .

gaby sioufi

pauvre de nous libanais @
pauvre des sacrifices et des scarifies pour debarrasser notre pays des hordes palestiniennes armees@
pauvres espoirs aneantis avec l'assassinat du pres. Bachir Gemayel @
pauvre nation ou des partis politiques louent son assassin et ses instigateurs sans meme etre inquietes par la justice.
pauvre nation ou un president de la municipalite declare ouvertement que la 3 e plus grande ville libanaise APPARTIENT AUX PALESTINIENS.....
pauvre nation ou les politiques n'en finissent pas de jouer leur jeux en sacrifiant la nation toute entiere.

Beauchard Jacques

Bel article, très complet, reste à montrer comment se joue de la sorte, la politique du double ennemi qui s'est aujourd'hui généralisée à tout le MO!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

QU,ON AGITE... OU... QUI S,AGITE ?

Saade Joe

Analyse, ô combien precise, judicieuse et realiste. Cet etat de fait perdure depuis trois decennies et aucun de nos politiciens ne l’a clairement denoncé.
Le Liban ne deviendra un Etat que lorsque ce carcan sera brisé. Qui va le faire?

Amère Ri(s)que et péril.

Je ne me sens pas confortable avec le mot "épouvantail" palestinien , parce qu'un épouvantail donne l'idée qu'on a "fabriqué" un monstre pour s'en servir contre des moineaux .

Le problème palestinien au Liban est un héritage , une fabrication certes mais qui nous vient de l'étranger et à qui on demande aux libanais de gérer "au mieux" .

Ceci dit , Michel H.G vous dites parfaitement bien toutes les ramifications que ce problème connait et qui nous mènent à des alliances , pas que syriennes , mais saoudis, et surtout israélienne avant et plutôt que Syrienne et Iraniennes .

ceci nous amène à des considérations macro régionales , à ce moment là le Liban comme pour toute autre chose se voit subir les conséquences d'une politique d'usurpation de la terre de ces pauvres palestiniens par les israéliens avec la complicité des saoudis, mais qu'on évite de rappeler ,historiquement .

de Tinguy Corinne

Très bon article, précis, objectif.
Avant de réclamer quoi que ce soit, les Palestiniens ne devraient plus être armés !

HIJAZI ABDULRAHIM

si on comprend bien tous les malheurs du Liban viennent de l'Iran.....il fut un temps où on mettait cela sur le dos des italiens.....il aurait été judicieux de rappeler que la situation tribale de la société est la mère de tous nos malheurs. cela aurait pu donner plus de sérieux à ce charabia d'article.....

LA VERITE

Il y a une seule chose a faire dans ce probleme Palestinien

QUE LE PRESIDENT AOUN. LE PRESIDENT DE LA CHAMBRE M BERRY ET LE PREMIER MINISTRE DONNE 30 JOURS A TOUS LES PALESTINIENS DES CAMPS DE REMETTRE LEURS ARMES AU GOUVERNEMENT OU ILS SERONT CONSIDERES DES HORS LA LOI D'APRES LA CONSTITUTION LIBANAISE

Y A T IL UN SEUL PAYS AU MONDE OU LES REFUGIES SONT ARMES?

ON NE PUT PAS SE DIRE REFUGIE QUAND IL FAUT UN PERMIS DE TRAVAIL ET AVOIR BESOIN D'ARMES POUR SE DEFENDRE CONTRE LE PAYS D'ACCUEIL

TREVE D'HYPOCRISIE

MESSIEURS DU GOUVERNEMENT FAITES VOTRE DEVOIR ET ANNULER TOUTES CES LOIS DE 1969 IMPOSE PAR NASSER AU LIBAN

PAS D'ARMES ENTRE LES MAINS DE NON LIBANAIS ( ET MEME DE lIBANAIS ) HORS DE L'ARMEE LIBANAISE MAIS COMMENCONT PAR LES PALESTINIENS QUI N'ONT AUCUNE RAISON D'ETRE ARMEES ET SE DIRE REFUGIES CAR AUCUN LIBANSIS NE VEUT LES ATTAQUER ET ILS S'ENTRETUENT ENTRE EUX SEULEMENT

Sarkis Serge Tateossian

Amine Gemayel, reste un grand président, homme de consensus "objectif", grand patriote et sensible à tout ce qui est humain. Il a présidé le pays un moment extrêmement difficile pour le Liban et pour lui personnellement ...
Un grand respect

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