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Culture

Abdel Rahman el-Bacha : La vie est une leçon d’humilité

Le grand entretien du mois

Soixante ans pile, et la musique, d’une éternelle jeunesse, toujours au bout du cœur et des doigts. Les cheveux coupés ultracourts, plus mince que jamais, les yeux habités de cette lumière qui respire la bienveillance et l’humanité, Abdel Rahman el-Bacha est un pianiste qui a toutes les faveurs, la sympathie et la déférence du public libanais. Et international. Grâce à ses fréquentes visites au Liban, il n’a jamais été coupé de ses racines*. Qu’il précise solides ! Le compositeur et interprète par excellence (Prix de la compétition internationale Reine-Elizabeth de Belgique en 1978 à vingt ans et, fait rarissime, il remporte aussi bien le premier prix du Jury que celui du Public) des œuvres les plus périlleuses et les plus touchantes, précise : « La musique ne peut être classique que lorsqu’elle a réussi à traverser plusieurs générations et plusieurs cultures. La seule musique savante est celle qui sait toucher le cœur et la conscience de tout un chacun ; une démonstration scientifique devient dans ce cas incongrue. »Pour une meilleure connaissance de l’homme et de l’artiste, le plus court chemin est de rentrer dans le vif du sujet. Questionnaire serré auquel Abdel Rahman el-Bacha, souverain dans son sens du dialogue et de l’élocution, s’est prêté avec grâce et doigté.

30/07/2019

Marié à dix-huit ans, séparé, remarié, père aujourd’hui de cinq enfants (presque tous impliqués dans l’art, bon sang ne saurait mentir, et cela va du piano au violoncelle, en passant par la peinture et le théâtre), le talentueux pianiste, applaudi aux quatre coins du monde, champion des partitions de Chopin dont il a enregistré l’intégrale des œuvres pour clavier, jette un regard plein de mansuétude et de sagesse sur la vie. Tout en ne ménageant guère son énergie et ses forces pour le labeur de son art qu’il cultive au degré suprême de dévouement et de dévotion.

D’une vaste culture, d’une méticuleuse précision et d’une incroyable bonté, pour cerner encore au mieux sa personnalité et son intériorité, on retient cette phrase tirée de ses écrits personnels : « Je veux quitter cette Terre en étant certain d’avoir, de toute la force de mon être, provoqué durant ma vie le moins de souffrance possible à quiconque, en commençant par ceux qui ne m’aiment pas, et en ayant donné le plus de bonheur, à commencer par ceux que j’ai aimés. »

Mais il a écrit d’autres pensées qui le révèlent à lui-même et aux autres. On se plaît à citer ces lignes : « La vie est une leçon d’humilité puisqu’elle s’achève par la mort. Nombreux hélas sont ceux qui n’apprennent pas cette leçon, source de paix, guide vers le vrai bonheur. »

Comment s’est opérée la décision impérative pour la musique ?

Tout s’est enclenché et déclenché très tôt. En fait, je n’étais passionné, à l’école au Mont La Salle, que par les mathématiques. Mais en classe de troisième, j’eus une fascination pour Baudelaire et une révélation pour la langue française. Par ailleurs, c’est vers huit ans que l’apprentissage sérieux s’est imposé avec Zvart Sarkissian à qui je dois ma première formation au piano. Elle m’a empêché de faire des choses faciles, vulgaires, bon marché. Elle m’a inculqué la noblesse de l’expression. C’est elle qui m’a appris que Chopin n’est pas un aristocrate de naissance, mais d’esprit. Le mot en français est élégance. Pas vestimentaire, mais dans la manière de jouer.

Pourquoi le piano et pas un autre instrument ?

Bonne question ! Ce n’est pas forcément le piano. D’abord, ce fut le violon (passion pour le violon de Abboud Abdel-Aal à l’époque) et surtout la musique en général. Le violon, car c’est une source de tendresse et de chaleur. Et puis pourquoi le piano ? Parce que le piano est plus simple. Les notes sont accordées, le répertoire pianistique est vaste et c’en est la séduction majeure. Au piano, on est seul responsable. Pour la musique de chambre, par exemple, il faut une entente réciproque ; il faut savoir respirer ensemble ! Il faut admirer, estimer l’autre et aussi l’écouter…

Avez-vous une idée globale du nombre de concerts que vous avez donnés ? Du nombre d’enregistrements que vous avez réalisés ?

Avec le temps qui s’est écoulé, presque un demi-siècle, je comptabilise grosso mode deux mille concerts de par le monde. J’ai joué en Afrique, en Chine, à Taipei et je me suis rendu régulièrement au Japon. Mais aussi aux États-Unis, au Mexique, au Canada, en Russie et en Europe. Mon premier disque, en 1983, est consacré aux premières œuvres de Prokofiev. Il a obtenu le Grand Prix de l’Académie Charles Cros. Et puis les œuvres se sont poursuivies sans que je ne comptabilise…

Quel est le concert, ou la prestation, qui vous a le plus marqué ?

Beaucoup de gens me suivent. L’art est infini et on n’est jamais arrivé. Et si on n’avance pas, on recule. Plusieurs concerts ont compté pour moi : il y a celui de l’orchestre de Berlin (Le 4e concerto de Beethoven) qui était suivi en direct par le public à travers toute l’Europe… Et puis ces deux défis herculéens : interpréter, sans partitions, en cinq soirées à Nantes (que dire de la capacité de mémorisation ? Je ne suis pas un ordinateur, c’est une mémoire affective!), ensuite cinq concerts de Prokofiev en 48 heures à Bruxelles pour un enregistrement live. Pourquoi on me demande cela à moi et pas à un autre ? Je n’ai pas de réponse !

Votre définition de la musique ? D’un pianiste ?

On dit que la musique adoucit les mœurs. J’aime bien ce jugement. La musique est une source d’amour. C’est la chose la plus belle qu’on puisse trouver sur terre. Elle nous révèle le mystère de l’existence, pas en mots, mais en ondes sonores. La musique a été faite (Bach, Beethoven, Mozart, Chopin) par des gens capteurs d’ondes sonores mystérieuses. On n’arrive pas à analyser leur génie musical. La définition d’un pianiste ? Le piano n’est pas l’instrument le plus direct par rapport au contact. Un pianiste est loin du piano, et pourtant, un pianiste doit être en totalité : il doit être le chant, la percussion, l’orchestre ou le chef d’orchestre. Ce qu’on exige d’un pianiste, on ne l’exige pas d’autres. Si on ne domine pas le « percussif » et la polyphonie, on finit par avoir un jeu dur et confus. Un bon pianiste est celui qui n’a un jeu ni dur ni confus ! Chopin avait horreur du jeu qui aboie : un jeu massif et percussif.

Quels compositeurs parlent le plus à votre cœur ? À vos doigts ?

Je n’arrive pas à départager. Il y a Beethoven et Chopin. Vénération à Bach et Mozart. Ce sont des dieux…

Quel est le plus mauvais souvenir de vos concerts ?

Le plus mauvais ? Dans le sud de la France, jouer avec un orchestre de Roumanie et avec les pires instruments. Ce fut une torture. Et aussi à France-Musique, la nuit de la Saint-Sylvestre en direct, entre minuit et quatre heures du matin (je ne suis pas un homme de nuit!). Interpréter à 4 heures du matin un Menuet et une Toccata de Ravel. On ne peut jouer des œuvres aussi virtuoses à cette heure-là, mon corps ne suivait pas : j’étais endormi…

Comment vous est venu le goût de la composition ? Quelle est votre propre œuvre préférée et pourquoi ?

Certainement de mon père. J’avais six ans lorsque j’ai composé ma première pièce entre harmonie et contrepoint. Mon inspiration, par la suite, s’est nourrie d’une culture de base, une médiation entre l’Orient arabe et une touche pianistique romantique où Schumann est présent. Il y a surtout le monde de l’enfance avec une veine mystique (je suis intéressé par le soufisme, ibn Roumi et Gebran). Mon œuvre personnelle préférée, c’est mon prélude pour orchestre à cordes. Il ne ressemble à aucune œuvre, il est en charnière entre musique tonale et atonale. C’est comme une mélodie des vagues…

Quels sont les musiciens avec qui vous avez aimé travailler ? En orchestration ou en duo de piano...

Ils sont nombreux. De très bons musiciens, tel le Hollandais Hans Vonk qui était toujours à l’écoute, avec sa façon souple de diriger. J’aime que la musique soit reine. Nous sommes là pour la servir. Mais il y a aussi la jeune violoniste japonaise Fumika Mohri (prix concours Reine-Elizabeth), Anne Queffélec, Emmanuel Strosser, Claire Desert, Maya Schnapires. Néanmoins, j’aime aussi jouer avec mon fils Camille, quand la musique coule de source. Il y a comme une logique musicale que nous partageons.

Que pensez-vous de la musique libanaise, classique ou arabe ?

Je ne connais pas tout. J’ai découvert cependant une voix, celle de Marwan Khoury (musique populaire arabe), d’une qualité extrême. Il y a aussi Gabriel Yared, Zad Moultaka, Béchara el-Khoury, Naji Hakim. Chacun a son style, son optique, ses racines culturelles. Il y a une authenticité à retrouver son héritage. On vient tous de quelque part pour aller quelque part….

Quels conseils donneriez-vous à un jeune élève qui veut embrasser la carrière de pianiste ?

Plusieurs vertus dans le spectre de conseils et un grand défaut : être inconscient ! C’est une gageure. La formule consacrée : tu vas être musicien, tu vas crever de faim ! Beaucoup d’élèves de Zvart Sarkissian ont entendu cela. Il y a une qualité majeure qu’il faut posséder : une passion fondamentale. Et pour qu’une passion naisse, il faut l’environnement.

Et pour cela, l’enfant n’est pas responsable. La vertu première, c’est un bon professeur, mais surtout la patience, la capacité de travailler tous les jours. Il faut l’intelligence musicale, une réflexion permanente. Tendre toujours vers le meilleur, sachant que le chemin est infini…

Quel rapport avez-vous avec le monde numérique ?

Je suis à 5 % de l’emploi général du monde informatique ! Je corresponds par e-mail. Mais même le téléphone mobile, je l’ai eu tard et quasiment par obligation de communication professionnelle ! Facebook, j’y suis entré, mais je ne m’en occupe pas…

Que pensez-vous du paysage musical libanais ?

Il est très divers, à l’image du pays. Quand on juge un artiste, on le juge sur son meilleur. Le Liban a beaucoup de capacités.

Quels ont été les professeurs qui vous ont marqué ?

D’abord Zvart Sarkissian (élève de Marguerite Long et Jacques Février), ensuite Pierre Sancan pour la musique de chambre, l’harmonie et le contrepoint. Finalement, il y a aussi Henri Challan du Conservatoire national supérieur de musique de Paris.

Quel est le plus beau compliment reçu ? Y a-t-il des critiques qui vous ont secoué ?

Le rapport aux éloges ou aux commentaires est aléatoire. C’est toujours la musique qui doit être reine et nous restons dans une grande humanité, humilité. Je ne suis pas pour une démonstration visuelle. Un critique allemand a écrit : « Vous êtes un dinosaure. » On m’a comparé à Wilhelm

Kempff. Des statues à leur piano est la remarque de certains. Mon corps me distrait. La musique doit être suffisante pour me combler.

Pour quel défaut avez-vous le plus d’indulgence ?

La faillibilité. Parce que nous sommes humains ! Alors que j’étais membre du jury de la compétition Reine-Elizabeth en 1991, un pianiste russe jouait avec de fausses notes. On doit rester humain après tout. Cela n’enlevait rien à la qualité de l’émotion et de l’authenticité. Il n’y avait chez lui aucune affectation. L’affectation serait de tromper le public.

Une devise ?

La sincérité. Depuis que je suis né, je cherche à comprendre. Quand je pose une question, j’attends qu’on me réponde en toute sincérité. Je suis contre le bluff. La plus belle image, c’est être soi-même. Cela va contre la chirurgie esthétique. Je ne juge pas. Accepter ce que l’on est et accepter le regard qui va avec…

*Abdel Rahman el-Bacha donne un concert, aujourd’hui mardi 30 juillet, au Festival de Beiteddine, avec le grand pianiste Billy Eidi.


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