Portraits de collectionneurs

Chérine Magrabi Tayeb, une idée de la beauté…

Chérine Magrabi Tayeb. Photo Carl Halal

01/07/2019

Parfois, au cours de l’entretien, elle s’interrompt. Elle est là, devant nous, mais on la sent partie sur les ailes de ses rêveries, les yeux scrutant l’horizon, depuis la fenêtre de son appartement beyrouthin. Après un moment, comme si elle invitait son interlocuteur à la suivre, elle dit : « Lorsqu’un jour, on avait demandé à Picasso d’expliquer ses toiles, le peintre avait répondu : Avez-vous déjà compris le chant d’un oiseau ? Non, mais cela ne vous empêche pas de l’écouter de toute manière. Alors je pense que parfois avec l’art c’est pareil, il suffit juste de regarder ». Si Chérine Magrabi Tayeb, intarissable working mom, ne cesse de jongler entre différentes casquettes professionnelles, fondatrice de l’ONG House of Today, directrice de la communication de la compagnie familiale Magrabi Opticals, et tout récemment créatrice d’une ligne de minaudières baptisée 13BC, elle se débrouille toujours pour trouver le temps de caresser le monde de son regard, du même bleu que Modigliani aimait à peindre ses modèles. Elle murmure : « En fait, tout ce qui résonne en moi et me procure un sentiment de sérénité devient de l’art à mes yeux. Cela a toujours été le cas. D’une toile, bien sûr, à un bâtiment, en passant par un bouquet de fleurs ou un coucher de soleil, j’ai construit ma propre définition de l’art. »

La Monica de Wesselmann

D’ailleurs, bien avant d’en posséder, Chérine Magrabi Tayeb crée ses propres toiles, lors de son enfance passée à Djeddah et, plus tard, lors de sa scolarité en Suisse, histoire « d’échapper à mon quotidien et d’y mettre de la couleur », se souvient-elle. Armée d’un diplôme du Chelsea College of Arts à Londres, elle passe le plus clair de son temps « à crapahuter, avec mon mari Ahmed Tayeb, dans les galeries, les foires d’art et les expositions, sans aucune intention de monter une collection. Si je me suis intéressée à l’art, c’est d’abord parce que j’ai toujours accordé beaucoup d’importance aux espaces où je vis, comme mes parents le faisaient, car je pense qu’ils affectent notre vie plus qu’on ne le pense et finissent par refléter qui nous sommes ». Chemin faisant, elle se rend à une petite exposition de l’artiste américain Tom Wesselmann, où elle tombe sous le charme de Monica Sitting in Hat and Beads, silhouette énigmatique en métal d’une femme nue à chapeau et collier de perles. « Cette œuvre m’avait tellement aimantée que j’en avais imprimé la photo et accrochée dans ma chambre, à défaut de pouvoir acheter l’originale », sourit-elle en évoquant cet épisode. Des années plus tard, lors d’une vente aux enchères, comme si elle venait la retrouver, la première œuvre à sortir de sa boîte, au hasard, est bien cette même Monica de Wesselmann que les Tayeb acquièrent sur le champ et qui trône depuis sur un mur de leur appartement de Beyrouth. Et d’étayer : « Il est essentiel, pour mon mari et moi, d’avoir l’impression qu’une sorte de dialogue s’établit entre nous et la toile, et entre la toile et le reste de notre intérieur, avant de se la procurer. »

Faire dialoguer les œuvres

Ainsi, à la manière dont elle repère puis mise sur des talents du design local qu’elle met en lumière à travers son ONG House of Today (montée en 2012), Chérine Magrabi Tayeb et son mari Ahmed construisent au fil du temps une collection balayant un large spectre artistique, allant des jeunes pousses du domaine à des sommités du pinceau. « Si une partie de notre collection est axée sur l’art contemporain, nous sommes toujours autant attirés par les œuvres plus anciennes, car sans ces maîtres absolus, l’art d’aujourd’hui n’aurait pas été tel qu’il est », ajoute celle dont les murs font se télescoper les œuvres d’Andy Warhol, Basquiat, Kusama, Damien Hirst, Anslem Kiefer, Alex Katz, Picasso, Léger ou Chagall. Pourtant, en parcourant ces toiles qui semblent presque se nourrir, en dépit des époques qui les sépare, tant le goût aiguisé des Tayeb en est le fil rouge, on se rend compte qu’un large pan des artistes appartiennent au courant de l’Arte Povera italien des années 60 et 70, notamment Lucio Fontana, Guiseppe Penone, Alighiero Boetti ou Michelangelo Pistoletto. Et de confirmer : « Ce qui me plaît, c’est qu’on y voit à la fois un côté radical, celui d’une lutte, d’un retour à l’essence et un questionnement de toute l’époque qui a précédé ce mouvement, et en même temps une esthétique pure, élégante et saisissante ». Un penchant qui n’empêche pas la collectionneuse d’affectionner également l’art qui lui procure une échappatoire émotionnelle et visuelle, particulièrement l’œuvre éthérée et onirique de l’expressionniste française Marie Laurencin, dont elle confie : « La féminité qu’elle exprime trouve un écho en moi, ainsi que ses personnages qui semblent flotter dans sa palette de pastels aériens ». Ce qui nous fait dire que Chérine Magrabi Tayeb aurait pu tout à fait être, dans une autre vie, le personnage de l’une de ses toiles fétiches…

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