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Moyen Orient et Monde

Nucléaire iranien : Téhéran accentue (encore) la pression

Décryptage

En augmentant ses quantités et son enrichissement d’uranium, la République islamique se livre à un jeu dangereux et prend le risque d’exacerber les tensions palpables dans la région.

18/06/2019

Sa patience semblant avoir atteint ses limites, Téhéran accentue à un degré dangereux la pression.La République islamique a annoncé hier qu’elle enrichirait ses réserves d’uranium au-delà du seuil prescrit par l’accord sur le nucléaire de 2015 (300 kg) d’ici à une dizaine de jours. « Aujourd’hui, le compte à rebours pour passer au-dessus des 300 kilogrammes pour les réserves d’uranium enrichi a commencé et dans dix jours, c’est-à-dire le 27 juin, nous dépasserons cette limite », a déclaré hier Behrouz Kamalvandi, porte-parole de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique, lors d’une conférence de presse diffusée en direct par la télévision d’État iranienne. Il a également ajouté que les « scénarios » envisagés en ce qui concerne l’enrichissement de l’uranium « vont d’un passage à 3,68 % jusqu’à n’importe quel autre pourcentage en fonction des besoins du pays ». M. Kamalvandi a toutefois indiqué qu’« aucune décision » n’avait encore été prise sur ce que les Iraniens appellent « la deuxième phase » de leur « plan de réduction » des engagements pris en matière nucléaire. Sa mise en œuvre relève du Conseil suprême de la sécurité nationale, présidé par le président iranien Hassan Rohani.

Ce dernier, recevant hier l’ambassadeur de France Philippe Thiébaud, s’est voulu quelque peu rassurant en déclarant que Paris avait « encore le temps », avec les autres parties prenantes, de sauver l’accord, dont l’« effondrement » ne serait « assurément (…) pas dans l’intérêt de l’Iran, de la France, de la région ni du monde », selon le site internet du gouvernement. « L’Iran ne peut évidemment pas s’en tenir à cet accord de manière unilatérale », avait déjà déclaré Hassan Rohani samedi lors de la Conférence sur l’interaction et les mesures de confiance en Asie (CICA) à Douchanbe, au Tadjikistan (conférence à laquelle participaient également la Chine et la Russie, deux signataires de l’accord). « Il est nécessaire que toutes les parties prenantes à cet accord contribuent à son rétablissement », a-t-il poursuivi, sans préciser quels étaient les engagements auxquels son pays allait renoncer.


En décidant d’enrichir son uranium à degré supérieur, la République islamique respecte sa « promesse » faite le 8 mai dernier, lorsqu’elle avait annoncé sa décision de ne plus respecter deux des engagements qu’elle a pris lors de la signature du JCPOA (Joint Comprehensive Plan Of Action, autre nom du deal de 2015) à propos de son programme nucléaire, à savoir ceux limitant ses réserves d’uranium enrichi à 300 kg (enrichi à 3,67 %, loin du seuil de 90 % utilisé pour un usage militaire) et ses réserves d’eau lourde, utilisée pour refroidir un réacteur nucléaire. « La limitation en eau lourde fixée par l’accord est de 130 tonnes, les Iraniens sont à 127, soit très près de la limite », explique à L’Orient-Le Jour une source diplomatique occidentale ayant souhaité garder l’anonymat.

Téhéran impose ainsi un nouvel « ultimatum » aux autres parties prenantes de l’accord, risquant d’accentuer un peu plus les tensions tant avec les Américains, contre qui la République islamique se livre à une vraie guerre des mots depuis plusieurs semaines, que les Européens, accusés par Téhéran de ne pas faire suffisamment d’efforts pour contourner les sanctions que Washington a réimposées l’an dernier.



(Lire aussi :Téhéran va encore réduire ses engagements sur le nucléaire)


Pas de différence

« L’entrée en Iran de la deuxième étape (pour réduire ses obligations dans l’accord nucléaire) dépend de l’engagement des pays européens », a affirmé M. Kamalvandi, cité par l’agence turque Anadolu. « S’il est important pour eux (les Européens) de conserver l’accord sur le nucléaire, ils doivent déployer les efforts nécessaires (…) ils ont la possibilité de le faire, mais l’Iran ne sera plus patient pour voir ce qu’ils feront », a-t-il martelé.Le Vieux Continent, fervent défenseur de l’accord et y voyant le seul rempart contre l’acquisition par la République islamique de la bombe atomique, n’a pourtant pas lésiné ces derniers mois sur les efforts pour tenter de préserver les acquis du JCPOA et y maintenir l’Iran. Un système de troc, baptisé Instex (Instrument in Support of Trade Exchanges), avait même été créé, mais peine à donner les résultats que l’Iran attend et pour lesquels il s’impatiente. L’un des principaux objectifs de Téhéran étant de desserrer autant que faire se peut les sanctions économiques américaines qui ont totalement paralysé son économie.

Le président français Emmanuel Macron a appelé l’Iran à être « patient » et « responsable », tandis que de l’autre côté le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a appelé la communauté internationale à imposer « immédiatement » des sanctions contre Téhéran le jour où son stock d’uranium enrichi passera au-dessus de la limite.

Comme le précise l’accord, « un mécanisme de retour automatique de toutes les sanctions de l’ONU en cas de violation par l’Iran de ses obligations, appelé “snapback”, permettra de s’assurer que l’Iran respecte ses engagements pendant toute la durée de l’accord ». Mais ce retour des sanctions internationales n’aurait, selon les analystes, pas tellement de différences pratiques avec celles dont est déjà victime la République islamique depuis maintenant plus d’un an. « Économiquement, les Iraniens n’ont pas grand-chose à perdre », explique Jarrett Blanc, membre du programme de géoéconomie et stratégie de l’institut Carnegie, contacté par L’OLJ, précisant que « les Européens et même les Chinois ont largement respecté les sanctions américaines ».

L’Iran n’aurait toutefois pas intérêt à sortir de l’accord. S’il le faisait, il retrouverait aux yeux du monde entier l’image « d’État paria » de la communauté internationale avec lequel il avait rompu lors de la signature de l’accord en 2015. Téhéran avait alors, pour la première fois de son histoire, montré qu’il était prêt à mettre ses capacités nucléaires sur la table des négociations.

Il est malgré tout difficile de prévoir la réaction des parties prenantes si le seuil d’uranium est franchi. « Si les Iraniens dépassent le seuil réglementaire de 300 kg d’uranium, les Européens diraient-ils que l’accord est définitivement enterré et qu’ils vont restaurer les sanctions du jour au lendemain ou diraient-ils que certes c’est une violation de l’accord, mais dans des proportions mineures n’enterrant pas complètement d’éventuelles négociations pour raisonner l’Iran? C’est difficile de le dire maintenant », conclut Jarrett Blanc.



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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

SOUVENT LES BOMBES ECLATENT DANS LES MAINS DES MANIPULATEURS...

HABIBI FRANCAIS

Grace a Trump maintenant l Iran est totalement transparente sur ses activites nucleaires et annonce les quantites d uranium enrichi qu elle detient.

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