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Moyen Orient et Monde

Pour la saison estivale de Djeddah, l’Arabie se rêve en destination touristique

Reportage

Même si beaucoup reste à faire dans le royaume, la rapidité avec laquelle les changements surviennent laisse deviner une ferme volonté politique de se délester du carcan rigoriste.

17/06/2019

Les missiles houthis et autres drones n’y font rien, les festivités de la saison estivale de Djeddah (Jeddah Season) battent leur plein. Et ceux qui ne s’attendaient qu’à des événements à budget restreint assortis de toutes sortes de restrictions seront déçus. Pour le cru 2019 de cet événement, l’Autorité générale pour les loisirs (General Entertainment Authority, GEA) a vu grand. Très grand. Les artistes les plus en vogue de la scène musicale arabe sont au rendez-vous. Le ciel de Djeddah est illuminé depuis plusieurs jours de feux d’artifice extravagants qui viennent clore les concerts qui se déroulent en plein air, sur la corniche. Sur la promenade, de géantes lettres lumineuses et colorées clament « I love Jeddah », le mot love remplacé par un énorme cœur rouge. Détail qui en soi témoigne de l’énorme changement qui s’opère dans un pays où absolument toute forme de divertissement était, jusqu’il y a quelques mois, interdite. Car, il n’y a pas si longtemps, le summum de la liberté individuelle se résumait à réussir à se promener sur la corniche sans se faire réprimander par la police religieuse.


(Lire aussi : Sport et culture : la nouvelle offensive de charme de Riyad)


E-visa « en 3 minutes »

Pour lancer la saison des festivités de la deuxième ville du pays, la GEA a mis en place début juin un système d’obtention de visa électronique pour tous les détenteurs d’un billet pour l’un des spectacles de Jeddah Season. Le but, simplifier les procédures d’obtention des visas d’entrée dans le pays – procédures traditionnellement opaques et complexes – tout en encourageant les visiteurs à se rendre en Arabie. La formalité s’accomplit en ligne, « en trois minutes », assurent les autorités.

Le pays ne veut plus se contenter désormais d’être la première destination mondiale pour le tourisme religieux en islam. Il veut devenir une destination touristique de premier plan dans le Golfe, au même titre que Dubaï. Ce faisant, il existe une réelle volonté politique de faire voler en éclats le carcan théocratique et austère qui le plonge dans une culture du secret et de l’interdit depuis des décennies.

Déjà en mai dernier, Riyad annonçait la mise en place d’un système de résidence permanente. Une révolution dans une région où les expatriés sont tous soumis au même régime de « sponsoring » par un local pour pouvoir résider et travailler dans le pays. Pour bénéficier de ce que la presse saoudienne appelle désormais « Green Card », un expatrié doit être âgé de plus de 21 ans et détenir un diplôme supérieur. Mais surtout, il devra être riche. La Green Card, moyennant un paiement de 800 000 riyals, soit plus de 200 000 dollars, lui permettra de vivre indéfiniment sur le territoire saoudien, d’accéder à La Mecque et à Médine, et d’y occuper une propriété pendant 99 ans. Il existe aussi un système de résidence temporaire d’une année, qui coûte plus de 20 000 dollars.

Aujourd’hui, plus de 10 millions d’expatriés vivent et travaillent en Arabie. Et tous sont soumis au bon vouloir de leur sponsor. Cette nouvelle législation vise donc à changer cette tradition de soumission qui veut que l’expatrié soit automatiquement perçu et traité comme un subalterne. Un étranger peut donc, grâce à ce système de résidence, fonder une entreprise sans devoir forcément s’associer à un Saoudien. Ce vent de libéralisation est perçu comme un nouveau souffle financier par les économistes locaux qui estiment que la Green Card devrait générer des investissements de près de 100 milliards de riyals saoudiens, soit plus de 26 milliards de dollars.


(Lire aussi : Émancipation des Saoudiennes : le changement doit venir de l’intérieur)


« Une nouvelle page d’histoire »

Les événements de la Jeddah Season sont divers. Concerts sur la corniche, restaurants et, une première dans le royaume, des établissements de nuit ont fleuri à travers la ville. Plusieurs emplacements sont choisis pour les festivités, outre la corniche. Le centre-ville historique, « balad », Obhur au nord de la ville et la King Abdallah Sport City, à quelque 20 minutes de Djeddah. C’est là que les restaurants huppés ont ouvert, dans des structures temporaires mais chics.

C’est également là qu’en toute discrétion, la première boîte de nuit publique du pays a vu le jour. La boîte de nuit libanaise MusicHall y a reproduit à l’identique sa scène aux rideaux rouges et son proscenium aux fleurs dorées. Joint par téléphone par L’Orient-Le Jour, Michel Éleftériadès affirme avoir réussi à ouvrir son établissement « en deux mois » en Arabie, alors que dans d’autres pays européens, il est en négociation « depuis deux ans, et ça n’a toujours pas abouti ». La seule restriction imposée par les organisateurs de Jeddah Season est « l’absence d’alcool », affirme à cet égard M. Éleftériadès qui ajoute ne pas avoir « mis la barre plus bas qu’au Koweït ou en Jordanie » où son établissement existe aussi. « On nous a certes dit de faire dans la discrétion », mais il souligne que pour lui, « il est beaucoup plus intéressant d’ouvrir en Arabie qu’à Mykonos ou Ibiza ». « Je pense qu’il est dans la nature humaine de s’amuser, d’écouter de la musique », ajoute-t-il.

Sur place, samedi dernier, ce n’est pas encore l’effervescence. Et pour cause. L’ouverture n’est pas encore officielle, seuls sont là quelques VIP triés sur le volet. Le parking est pris d’assaut par les voitures de luxe, mais l’atmosphère à la Sport City est au calme feutré. À la porte du MusicHall, de jeunes Saoudiennes qui portent un gilet jaune au-dessus de leur abaya sont là pour aider les clients. Souriantes et accueillantes, elles sont visiblement heureuses d’être au cœur du changement.

À l’intérieur, Jean Éleftériadès, copropriétaire de l’établissement avec son frère Michel, est confiant. « Ce soir, c’est encore calme car nous n’avions pas encore de ligne téléphonique, mais les gens commencent à appeler pour réserver. Je pense que la semaine prochaine, nous aurons 500 personnes. Je commence à oublier que je me trouve en Arabie. »

Il reste que les réactions du public sont encore prudentes, étouffées. Une expatriée arabe requiert l’anonymat pour s’exprimer : « Je vis en Arabie depuis plus de 10 ans. Jamais je n’aurais pensé que je passerai une soirée dans une boîte de nuit sans devoir voyager ! C’est tout simplement incroyable. » Une Saoudienne ne peut s’empêcher de retenir ses larmes : « C’est une nouvelle page de l’histoire qui est en train d’être écrite. » Une autre s’empresse de trouver le propriétaire des lieux pour débattre avec lui du choix du programme musical. Un large sourire éclaire son visage : « Je voyage au Liban trois jours et je passe deux soirées au MusicHall », dit-elle. Il reste qu’aucun des convives n’ose vraiment danser. « Nous ne savons pas quelle est la limite. Qu’est-ce qui est permis? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? Peut-on nous débarrasser de notre abaya? Tout ça reste bien flou », affirme à cet égard une Européenne.

Même Jean Éleftériadès reste sceptique. Pour lui, jouer la carte de la prudence reste capital. Lorsqu’un groupe de jeunes Saoudiennes se lève et commence à se déhancher, l’un des responsables de l’établissement leur fait signe de se rasseoir. « Ce soir, il n’y a qu’une centaine de personnes au total, dont 50 qui se trouvaient simultanément sur les lieux. Beaucoup sont rentrées puis sorties. C’est encore gérable lorsqu’il s’agit de demander au public de ne pas danser. Mais lorsque la salle sera comble, ce sera une autre histoire», note M. Éleftériadès, pensif. La saison s’achève le 18 juillet prochain et, avec elle, c’est toute la structure de la boîte de nuit qui devra être démontée. Mais, d’ores et déjà, « certains restaurateurs m’ont dit que l’événement pourrait être prorogé d’une dizaine de jours. Cela veut dire que nous serons peut-être encore là jusqu’à la fin juillet », affirme le propriétaire des lieux.

L’année 2018 a été celle de la conduite de la femme et de l’ouverture des cinémas. L’année 2019 sera celle de la libéralisation culturelle, d’une ouverture sans précédent. Certes, ces bouleversements ne se produisent pas sans résistance. Une journée seulement après avoir annoncé son ouverture sur la corniche de Djeddah, dans le cadre des événements temporaires de la Jeddah Season, une boîte de nuit – initialement décrite comme un lounge dans le programme – a dû fermer ses portes pour avoir laissé fuiter une vidéo du local vide alors que la GEA avait demandé aux organisateurs de garder profil bas et de ne pas rendre publique leur existence avant le feu vert des autorités. La commentatrice, qui n’apparaît pas dans l’enregistrement, annonce l’existence d’un « bar halal » ainsi qu’une « piste de danse ». C’est la juxtaposition des mots « bar « et « halal » (qui signifie permis dans l’islam) qui a choqué. Quelques heures plus tard, la GEA publiait un communiqué dans lequel elle affirmait que l’établissement en question avait « contrevenu aux règlements en vigueur en se servant du local à d’autres fins que celles précisées dans le contrat ». C’est ainsi que, sans autre forme de procès, la boîte de nuit a été fermée avant même son inauguration par le DJ international NE-YO.



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Cadige William

Chassez le Naturel...Il reviendra au galop !

Bustros Mitri

L’opinion publique occidentale n’a pas oublié le dossier Kashoggi...
Dans quelques mois à l’aniversaire de sa mort (son assassinat prémédité..), le dossier sera rouvert..

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