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Moyen Orient et Monde

Quand Riyad veut se convertir à la société de divertissement

Arabie saoudite

Plusieurs projets visant à promouvoir les loisirs ont récemment vu le jour dans le royaume wahhabite, habitué pourtant aux mœurs les plus strictes.

23/10/2017

C'est un décor de carte postale. Des plages de sable fin, une eau bleu turquoise, des îles à perte de vue... C'est au nord-ouest de l'Arabie saoudite, sur les bords de la mer Rouge, que l'on retrouve ce petit coin de paradis devenu l'objet d'un projet ahurissant entrepris par la famille royale pour révolutionner le tourisme dans le pays.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes : 150 kilomètres de sable blanc, une cinquantaine d'îles, 34 000 km² de surface totale. C'est au milieu de cette immensité que se dresse le pari fou de Riyad : construire l'un des endroits touristiques les plus attractifs au monde, grâce à des travaux qui devraient commencer en 2019 pour s'achever en 2030. Comme à son habitude, le pouvoir saoudien a vu les choses en grand. Si le montant du projet n'a pas encore été révélé, on sait d'ores et déjà que Riyad compte aménager plusieurs infrastructures de transport, ports et aéroports notamment, pour faciliter l'accès à des hôtels de luxe ultramodernes.

Le projet est spectaculaire mais pas inédit. Le 27 septembre dernier, les autorités ont lancé le New Djeddah Downtown : dix-huit milliards de rials (4 milliards d'euros) visant à construire plus de 12 000 logements ainsi que de nombreux magasins et centres de loisirs sur le front de mer de Djeddah, la deuxième plus grande ville du royaume. Impressionnant certes, mais bien peu à côté du projet annoncé en avril qui ambitionne, lui, de créer une ville au sud-ouest de la capitale. « La plus grande ville culturelle, sportive et de divertissement du royaume », selon les mots du prince héritier Mohammad ben Salmane : 334 km², soit environ trois fois Paris, qui devraient être consacrés aux parcs d'attractions, courses automobiles, compétitions sportives et safaris.

Comme les Émirats...

Ces projets ambitieux feraient presque oublier la crise dans laquelle est plongé le royaume depuis quelques années. La chute des prix du pétrole a durement frappé une économie qui repose à 90 % sur les recettes tirées de l'or noir. Chose inédite dans le pays : l'eau, l'essence, l'électricité et le gaz ont vu leurs prix augmenter. Des ministres et fonctionnaires ont même vu leurs salaires baisser. Développé en avril 2016, le plan Vision 2030 a tenté d'apporter des réponses à cette crise, via des investissements dans des secteurs économiques plus variés. L'économie du tourisme, qui fait partie intégrante de cette stratégie, n'est pas nouvelle dans le pays. Chaque année, l'Arabie saoudite accueille environ 18 millions de pèlerins sur la terre sacrée qui a accueilli les débuts de l'islam. Le tourisme religieux représente aujourd'hui la deuxième source de revenus du pays après le pétrole. En pariant sur le développement d'un tourisme non religieux, Riyad concurrence le modèle émirati qui propose déjà des destinations touristiques de luxe devenues célèbres comme Abou Dhabi ou Dubaï. Mohammad ben Salmane ne cache pas d'ailleurs son admiration pour Mohammad ben Zayed, le prince héritier et homme fort des Émirats arabes unis.

Moutawa3a

Le développement du tourisme et du divertissement tranche avec les pratiques très rigoristes du royaume wahhabite, qui interdit encore l'accès aux salles de cinéma. En juillet, une enquête avait été lancée par les autorités après la publication d'une vidéo montrant une Saoudienne sans voile et vêtue d'une minijupe. Le 23 août, c'était au tour d'un adolescent de se voir arrêté pour « atteinte à l'ordre public » après avoir dansé la macarena dans la rue. Mais le royaume connaît aujourd'hui une petite révolution.
« Jusqu'à présent tout se faisait de manière un peu cachée en Arabie saoudite. Tout le monde est au courant que les jeunes se retrouvent dans le désert pour boire. Tout le monde sait aussi qu'il y a des salles de cinéma chez certains Saoudiens. Le cinéma existe, il y a des boîtes de production, des réalisateurs... mais le pouvoir a du mal à le reconnaître officiellement. Aujourd'hui on est en train d'en finir peu à peu avec l'hypocrisie qui consiste à interdire des pratiques déjà en vigueur », note Clarence Rodriguez, interrogée par L'Orient-Le Jour. Elle a vécu 12 ans en Arabie saoudite et vient de publier Arabie Saoudite 3.0 (Érick Bonnier, 2017).

Preuve de l'importance qu'accorde le pouvoir à la question du divertissement, une centaine de concerts ont été organisés depuis l'an dernier. En mars, des milliers de personnes ont assisté à Riyad au concert des chanteurs Mohammad Abdo et Rachid el-Majid. En mai, Toby Keith, le chanteur américain de country, avait, lui, fait une représentation en marge de la visite du président américain Donald Trump. Le symbole est fort, puisque la musique est traditionnellement considérée comme illicite et que les opportunités de rencontre entre hommes et femmes sont strictement limitées. « Après les révolutions arabes, le roi Abdallah avait injecté des milliards de dollars dans l'économie. Aujourd'hui ce n'est plus possible. Il faut acheter la paix sociale en proposant aux gens du divertissement », explique Clarence Rodriguez.

Les projets initiés par Mohammad ben Salmane pour élargir l'offre de divertissement ont fait suite à une autre petite révolution. En avril 2016, une décision du conseil des ministres a encadré les conditions d'interpellation de la Moutawa3a, la police religieuse saoudienne qui réprimande à travers tout le royaume les actes allant à l'encontre de la doxa wahhabite. En février, une vidéo montrait deux membres de la Moutawa3a en train de violenter une jeune fille qui ne portait pas de voile dans un centre commercial de Riyad. La vidéo avait fait scandale et avait alimenté l'hostilité de la population envers la police religieuse. Aujourd'hui, la Moutawa3a s'est faite plus discrète et se contente de veiller à ce que les Saoudiens et Saoudiennes se rendent à la prière.

Derrière la décision d'encadrer les prérogatives de cette police, se cache l'ambition du prince héritier Mohammad ben Salmane. « La concentration inédite des pouvoirs au profit du nouvel homme fort de Riyad montre à l'évidence que la libéralisation économique et sociale ne se double pas d'une ouverture politique », remarque Fatiha Dazi-Héni, spécialiste du royaume wahhabite et auteur de L'Arabie saoudite en 100 questions (Tallandier, 2017).

Bouffée d'air

Opposition religieuse ? Jusqu'ici la concentration des pouvoirs n'a pas provoqué de résistances sérieuses. Il faut dire que les nouvelles initiatives sociales ont au contraire contribué à renforcer la popularité du prince héritier qui propose désormais autre chose que le traditionnel shopping dans les immenses centres commerciaux du royaume. « Âgé de 32 ans, c'est un jeune fougueux et impétueux qui connaît les attentes des Saoudiens. La population est très jeune, elle est dans l'attente, dans l'espérance, et aujourd'hui ben Salmane incarne cet espoir », précise Clarence Rodriguez. En misant sur le divertissement, que ce soit pour les touristes étrangers ou pour sa propre population, l'homme fort du royaume offre une bouffée d'air à la société saoudienne tout en se présentant comme le jeune leader qui va enfin reprendre les rênes d'un pays gouverné depuis des décennies par une gérontocratie sclérosée. Après avoir vu son image ternie par le fiasco de l'intervention au Yémen et par les critiques qui ont suivi le blocus imposé au Qatar, il offre une image plus valorisante, à savoir celle d'un future roi moderne prêt à rompre avec les archaïsmes qui traversent le pays. Le décret du 26 septembre autorisant les Saoudiennes à conduire a confirmé cette volonté modernisatrice. « Certes il ne s'agit plus de réformes cosmétiques. Mais attention, tout bouge vite, peut-être trop vite pour une société encore conservatrice qui jusqu'ici était habituée à avancer à son rythme. Ces changements peuvent faire peur à certains », confie Clarence Rodriguez.

À commencer par les religieux. Un statut juridique particulier pourrait en effet autoriser la consommation d'alcool et le port de bikinis au sein des nouveaux espaces touristiques. Un affront pour les religieux qui voient d'un mauvais œil l'arrivée des mœurs occidentales en terre d'islam. Devant les projets du prince héritier, la marge de manœuvre des religieux reste limitée. En approuvant les sites touristiques via une fatwa, ceux-ci risquent de se décrédibiliser aux yeux des fidèles. À l'inverse, en s'opposant au prince héritier, les religieux se mettent sous le coup d'éventuelles nouvelles représailles. Le 11 septembre dernier, plusieurs personnalités religieuses ont en effet été arrêtées, dont Salman el- Aouda, un célèbre prédicateur qui compte plus de 14 millions d'abonnés sur les réseaux sociaux et qui avait appelé à un rapprochement entre l'Arabie saoudite et le Qatar. Si les autorités se sont empressées de préciser qu'elles disposaient du soutien du Conseil suprême des ulémas, la plus haute autorité religieuse du pays, il n'en reste pas moins que les changements amorcés par le prince héritier sont susceptibles à terme de générer des fortes oppositions.
C'est de cet affrontement entre le pouvoir temporel et l'autorité spirituelle que dépend en grande partie le visage de la société saoudienne de demain.

 

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