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Santé

Le narguilé, objet de distraction, source de maladies

Tabagisme

La littérature médicale est pauvre en articles sur les effets de la chicha. Ce sont pratiquement les mêmes équipes de chercheurs qui s’intéressent aux effets néfastes de ce phénomène au Moyen-Orient.

Nada MERHI | OLJ
08/06/2019

« Le narguilé est comme une amie intime. Je ne peux pas imaginer qu’un jour je puisse m’en séparer ! » Dina avait 16 ans lorsqu’elle a tiré sur sa première pipe à eau. À 18 ans, elle en consommait déjà cinq par jour, question de passer le temps. Ayant grandi seule et peu encline à pousser loin ses études, elle passe ses après-midi à regarder ses séries télévisées préférées en fumant la chicha. Même ses sorties s’articulent autour d’une séance d’enfumage, à l’instar d’un grand nombre de ses compatriotes qui en tirent un plaisir inouï.

Au Liban, l’engouement pour le narguilé prend des proportions démesurées, en l’absence d’une volonté politique pour une mise en application ferme de la loi 174 de lutte antitabac. Et pour cause, puisque ce mode tabagique est synonyme de convivialité. Les cafés et restaurants qui la proposent sont légion, au grand dam des non-fumeurs qui se sentent d’office exclus de ces endroits. De plus, ceux qui ressentent le besoin urgent d’en consommer, mais sont dans l’incapacité de sortir, un service « livraison à domicile » leur est proposé, au même titre que la nourriture.

La littérature médicale abonde d’articles sur les méfaits de la cigarette et son lien avec plusieurs maladies et formes de cancer. Elle l’est moins lorsqu’il s’agit des effets néfastes du narguilé. « Les équipes de chercheurs qui s’intéressent à la chicha sont nettement moins nombreuses que celles qui se penchent sur la cigarette, et ce sont presque toujours les mêmes qui publient des données intéressantes sur son usage au Moyen-Orient », explique la Dr Mirna Waked, ancienne présidente de la Société libanaise de pneumologie. Leurs études ont ainsi montré que « la chicha est très populaire chez les jeunes au Moyen-Orient et devient une mode contagieuse dans d’autres parties du monde en raison de l’introduction du tabamel (un mélange de tabac et de miel) qui est plus séduisant que le tabac pur, mais aussi en raison de la dimension sociale de la chicha, constate la Dr Waked. Curieusement, elle semble populaire chez les jeunes de niveau socio-économique élevé et dans les villes, ajoute-t-elle. Les chiffres que les chercheurs avancent dans ce cadre sont alarmants. Leurs études ont ainsi montré que l’âge moyen d’initiation au narguilé est de 13 ans avec des extrêmes, puisque d’aucuns l’ont essayé pour la première fois à l’âge de cinq ans ».


(Lire aussi : Jabak présente sa stratégie pour la lutte antitabac)


Quatre niveaux de dépendance

Au Liban, le tabagisme atteint des chiffres inquiétants selon l’Organisation mondiale de la santé qui rapporte dans son étude Lebanon Stepwise NCD 2017 que près de 38 % de la population adulte fume et près de 40 % des écoliers âgés entre 13 et 15 ans consomment la cigarette et 38 % d’entre eux le narguilé. Plusieurs études ont été effectuées au cours des quinze dernières années sur la consommation du narguilé. Publiés dans des revues scientifiques internationales, ces travaux ont essentiellement été menés par les Drs Mirna Waked et Zeina Aoun Bacha, pneumologues, et Pascale Salameh, pharmacienne épidémiologiste, chercheuse et professeure d’universités. Les chercheuses ont disséqué plusieurs aspects du narguilé, allant de la dépendance à ses effets néfastes sur la santé.

« Il existe peu d’études sur la dépendance engendrée par la chicha, souligne la Dr Waked. Nous avons été les premières à le faire. Nous avons développé le LWDS-11 (Lebanese Waterpipe Dependance Scale with 11 items, littéralement l’échelle libanaise de la dépendance au narguilé avec onze éléments). »

Ces travaux ont permis d’établir quatre niveaux de dépendance au narguilé : physique nicotinique, caractérisée par une forte envie de fumer ; le renforcement négatif, dans le sens où on tire sur sa pipe à eau pour « chasser un événement négatif » ; psychologique, liée au plaisir que procure le narguilé ; et la dimension sociale, c’est-à-dire le besoin de convivialité grâce au narguilé et à son effet positif.

« Ce score a été corrélé fortement au nombre de narguilés fumés. Il a été repris par de nombreux auteurs et a été souvent cité dans la littérature médicale tabacologique », se félicite la Dr Waked.

L’étude a également montré que « si les femmes consommaient moins de cigarettes et de narguilés que les hommes, elles étaient plus dépendantes à la nicotine et aux renforcements positif et négatif que leur procure la chicha », avance-t-elle. Les hommes, par contre, « étaient psychologiquement plus dépendants à la chicha que les femmes ». « Il semble que le narguilé est une porte d’entrée au tabagisme chronique, met en garde la Dr Waked. Il peut aussi mener à la cigarette, tout comme au tabagisme mixte, sachant que les fumeurs mixtes sont des fumeurs qui équilibrent leur besoin en nicotine en recourant aux deux sources de tabagisme. »


(Lire notre dossier : Lutte contre le tabac : décryptage d’un fiasco libanais)


Un taux élevé de CO !

D’autres études ont été réalisées par les trois chercheuses pour comparer le narguilé à la cigarette. Sur un échantillon de 425 personnes âgées de plus de 18 ans, les chiffres sont assez révélateurs : 57 % des personnes recrutées étaient fumeurs, sachant que 19 % d’entre elles fument la cigarette, 17 % le narguilé et 20 % sont des fumeurs mixtes. Plus encore, selon l’étude, la moyenne d’âge des fumeurs de narguilé est d’environ 35 ans, la majorité ayant fumé la première chicha à 16 ans. Une personne a même rapporté l’avoir fait à l’âge de… 10 ans.

Quant à la quantité consommée, l’étude montre que les fumeurs de narguilé en consomment en moyenne un par jour, 46 % d’entre eux étant des universitaires.

Est-il vrai qu’une chicha est l’équivalente de quarante cigarettes ? « Non », affirme la Dr Waked, soulignant qu’aucune étude clinique menée en condition de fumage réel ne le confirme. Par ailleurs, pour tirer au clair la théorie selon laquelle le narguilé est moins nocif que la cigarette parce que la nicotine est filtrée dans l’eau, les trois spécialistes ont eu recours à une expérience en temps réel pour comparer la fumée de la pipe à eau à celle de la cigarette. Quarante-cinq personnes réunies dans un café de Beyrouth ont été recrutées à cet effet. Elles appartenaient à trois groupes : fumeurs de narguilé, fumeurs de cigarettes et non-fumeurs.

L’étude a consisté à mesurer le taux de monoxyde de carbone (CO) dans le sang et le taux de nicotine dans la salive des participants avant et après la séance d’enfumage. Les résultats sont effarants. Il en ressort en fait que le taux de nicotine dans la salive était pareil chez les fumeurs de cigarette et de narguilé, « ce qui dément cette théorie selon laquelle la nicotine est filtrée dans l’eau », sachant que « l’eau permet de débarrasser la fumée des substances irritatives comme l’acroléine et le phénol, mais pas la nicotine », insiste la Dr Waked.

En ce qui concerne le taux de CO, il a augmenté de 60 % chez les fumeurs de cigarettes, dans l’heure qui a suivi la consommation des cigarettes. Chez les fumeurs de narguilé, il a augmenté de 300 % au cours de la même période. Chez les non-fumeurs, ce taux était tout aussi élevé et égal à celui mesuré dans l’air de la pièce enfumée.

Quid des arômes utilisés ? « Au Liban, le tabamel est le plus consommé, répond la Dr Waked. Or celui-ci est encore plus nocif que le tabac pur utilisé en général pour le narguilé, parce que lorsque le sucre brûle, il dégage une plus grande quantité de monoxyde de carbone. »


Effets sur la santé

Peu nombreuses sont les études qui ont été conduites à ce jour sur les effets cliniques du narguilé. « On sait toutefois que sa fumée contient des substances chimiques qui peuvent être impliquées dans l’incidence élevée des cancers et des maladies cardio-vasculaires, relève la Dr Waked. On sait aussi que les mères qui fument le narguilé donnent naissance à des enfants de bas poids. On sait aussi que l’effet du narguilé sur la fonction pulmonaire est délétère et qu’une séance de trente minutes de chicha fait hausser la tension artérielle et le pouls. On a remarqué aussi que l’usage du charbon du bois pour chauffer le tabac libère de grandes quantités de CO. De nos jours, une nouvelle génération de charbon est utilisée. Par ailleurs, les pièces buccales sont désormais jetables pour limiter le risque de contamination bactériologique. »

En ce qui concerne le lien entre la chicha et la BPCO (bronchite pulmonaire chronique obstructive, maladie liée dans plus de 85 % au tabagisme et caractérisée par une obstruction permanente et progressive des voies aériennes qui se rétrécissent), « il n’a pu être prouvé que lorsque la dépendance a été prise en compte », note la Dr Waked. « Autrement dit, chez les fumeurs de chicha et dépendants à cette forme de tabagisme, le risque de développer une BPCO devient plus grand », constate-t-elle.

Et la pneumologue de conclure en affirmant que la consommation du narguilé doit figurer dans le dossier médical du patient au même titre que celle de la cigarette, « puisqu’à partir d’une consommation régulière d’un narguilé par semaine, les risques néfastes sur la santé de cette forme de tabagisme sont fortement accrus ».

Lire dans notre dossier spécial

Loi antitabac : vers un amendement pour une meilleure application ?par Nada MERHI

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Le Faucon Pèlerin

Pourquoi toute cette littérature ? Les faits sont là, 90% de mes parents et amis libanais sont morts de cancer de poumons. Tous étaient des fumeurs de cigarettes américaines.
Je n'ai rien à ajouter.

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