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Liban - Justice

L’acquittement de Suzanne el-Hajj dégénère en empoignade politique

L’intervention de Peter Germanos en faveur de l’ancienne directrice du bureau de lutte contre la cybercriminalité discrédite la procédure, estime Nizar Saghiyé.

L’ancienne directrice du bureau de lutte contre la cybercriminalité au sein des Forces de sécurité intérieure, Suzanne el-Hajj. Photo ANI

Telle une bombe à fragmentation, la décision du tribunal militaire d’innocenter l’ancienne directrice du bureau de lutte contre la cybercriminalité au sein des Forces de sécurité intérieure, Suzanne el-Hajj, accusée de « fabrication de fausses preuves » contre le dramaturge Ziad Itani, n’a pas fini de libérer ses éclats. Dénoncée à cor et à cri par plusieurs personnalités politiques, la procédure a également fait l’objet de critiques formulées par des juristes qui pointent du doigt les innombrables vices répertoriés au niveau de la procédure, remettant en cause le bien-fondé de ce jugement qui semble tenir du règlement de comptes politique et d’un enchevêtrement d’intérêts étroits.

L’acquittement de Suzanne el-Hajj a suscité hier une vive indignation dans les milieux du Premier ministre Saad Hariri, mais aussi chez les Forces libanaises et le Parti socialiste progressiste (PSP), le leader druze Walid Joumblatt ayant qualifié jeudi cette décision de justice de « mascarade ».

Hier, M. Joumblatt est revenu à la charge, estimant que la victime de ce scénario « théâtral », Ziad Itani, a fait les frais d’« une guerre des services couplée d’une lutte d’influence et d’intérêts entre ceux qui sont au pouvoir ». « Mais qui protège le citoyen au final ? » s’est interrogé le chef du PSP. « Sommes-nous revenus au temps de la tutelle avec les ingérences des services de renseignements au sein de la justice ? » s’est interrogé pour sa part Moustapha Allouche, membre du directoire du courant du Futur.

« S’il y avait une justice, c’est l’État qui aurait dû être poursuivi pour avoir mis en accusation un homme dont l’innocence a été prouvée », a encore lancé M. Allouche, estimant que Mme Hajj « ne pouvait qu’être complice du complot ourdi contre Ziad Itani, ne serait-ce que partiellement ».

Suzanne el-Hajj avait été arrêtée le 2 mars 2018, aussitôt suivie par le hacker Élie Ghabach, pour « fabrication de fausses preuves » contre Ziad Itani ainsi qu’en raison de « piratages et cyberattaques visant des sites de ministères, de services de sécurité et de banques libanaises, ainsi que d’autres sites au Liban et à l’étranger ». Ils étaient tous deux accusés d’avoir dénoncé M. Itani auprès de la direction générale de la Sécurité de l’État au moyen de documents falsifiés selon lesquels le dramaturge aurait commis des actes criminels, alors qu’ils le savaient innocent. Le comédien avait été arrêté le 23 novembre 2017 pour collaboration avec Israël et avait avoué les faits avant de se rétracter, soutenant que ses aveux avaient été extorqués sous la contrainte. Il a été relâché quatre mois plus tard, le 13 mars 2018.

Jeudi, le tribunal militaire a ordonné d’arrêter les poursuites contre Suzanne el-Hajj. Elle a toutefois été condamnée à deux mois de prison et 200 000 LL d’amende pour recel d’informations. Le tribunal a en outre requis un an de prison à l’encontre d’Élie Ghabach, jugé dans le cadre de la même affaire.

Le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, a lui aussi réagi : « Toutes nos tentatives, aux côtés des honnêtes gens, de corriger l’image corrompue du Liban ont reçu un coup douloureux à cause de verdicts judiciaires qui contredisent la vérité, les faits et la logique. Comment peut-on faire confiance aux institutions libanaises avec des verdicts de ce genre ? » a-t-il écrit sur son compte Twitter.



(Lire aussi : La coquine comédie, l'éditorial de Issa GORAIEB)



« Germanos a outrepassé ses prérogatives »
Le député de Beyrouth Nouhad Machnouk, qui était ministre de l’Intérieur lorsque Ziad Itani avait été innocenté dans cette affaire, a de son côté affirmé à l’issue d’un entretien avec le mufti de la République, Abdellatif Deriane, que « ce qui s’est passé au tribunal militaire est contraire à toutes les lois », estimant que le jugement intervient après des ingérences politiques et la visite effectuée par le ministre de la Défense, Élias Bou Saab (CPL), au siège du tribunal.

Dans un commentaire cinglant, le secrétaire général du courant du Futur, Ahmad Hariri, a estimé pour sa part que le commissaire du gouvernement près le tribunal militaire, Peter Germanos, « a outrepassé ses prérogatives (…) en utilisant la justice militaire comme tremplin pour des règlements de comptes politiques ». M. Hariri faisait allusion au « parti pris » dont a fait preuve le magistrat au cours de la procédure, en prononçant une plaidoirie jeudi en faveur de l’accusée et en demandant l’arrêt des poursuites contre Mme Hajj, une première dans l’histoire de la cour militaire. Ses propos s’inscrivent également dans le cadre du bras de fer qui oppose Peter Germanos à la branche des renseignements des Forces de sécurité intérieure, un service considéré comme proche du courant du Futur et contre lequel le Courant patriotique libre mène une guerre larvée depuis un certain temps.



(Lire aussi : L’entourage de Hariri fustige la décision de blanchir Suzanne el-Hajj)



La victime occultée
Avocat et fondateur de l’Agenda légal, Nizar Saghiyé a également stigmatisé l’attitude du juge Peter Germanos qui, a-t-il dit, « s’est discrédité puisqu’il n’a pas rempli son rôle de représentant du ministère public, préférant défendre les intérêts d’une partie, en l’occurrence Mme Hajj ».

Interrogé par L’Orient-Le Jour, le juriste affirme avoir été « choqué au plus haut point » par le fait que le tribunal militaire « n’a à aucun moment fait preuve de bienveillance à l’égard de la victime qui a été complètement occultée » lors du procès, lequel s’était déroulé entre le ministère public et les accusés uniquement. « Cela discrédite toute la procédure quand on ne permet pas à la victime de se porter partie civile. Force est de constater que les implications des accusations fomentées contre M. Itani et les sévices endurés par la victime – torture, emprisonnement, diffamation, etc. – ont été royalement ignorés », poursuit l’avocat.

Selon lui, Mme Hajj s’est tue alors qu’elle savait pertinemment que M. Itani était malmené. Par conséquent, la sanction écopée n’est pas, selon lui, proportionnelle à la gravité du crime. Autre vice procédural inhérent au fonctionnement du tribunal militaire que dénonce également l’avocat, le fait que les décisions de cette cour ne sont pas motivées.

« Au final, on ne saura jamais pourquoi Mme Hajj a été innocentée », dit-il, en insistant au passage sur le fait que deux membres du tribunal militaire sur cinq ont exprimé des avis contraires, ce qui selon lui ne fait que renforcer les suspicions autour de ce verdict. M. Saghiyé rappelle à ce propos « les liens d’amitié liant le ministre de la Défense Élias Bou Saab, non seulement à l’accusée Suzanne el-Hajj, mais aussi au commissaire du gouvernement, d’où le caractère éminemment politique du jugement ».

D’autres avocats, comme le pénaliste Akram Azouri, ont exprimé leurs craintes face aux conséquences que cette affaire risque d’avoir sur la confiance des citoyens dans le système judiciaire qui, a-t-il dit, « risque d’être discrédité à leurs yeux ». Il le sera tout autant auprès des instances internationales, « qui suivent de près tout commentaire prononcé à ce sujet, notamment par les responsables politiques qui mettent en cause certaines décisions judiciaires ». « C’est d’autant plus déplorable que l’immense majorité des décisions de justice sont objectives et professionnelles », conclut le juriste.



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commentaires (9)

Tribunal militaire et pourquoi pas civil ? Vive la démocratie et à bas ce gouvernement voleur et corrompu

TrucMuche

14 h 32, le 02 juin 2019

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Commentaires (9)

  • Tribunal militaire et pourquoi pas civil ? Vive la démocratie et à bas ce gouvernement voleur et corrompu

    TrucMuche

    14 h 32, le 02 juin 2019

  • Coluche disait "La politique c'est 5 années de droit et le reste de travers..." Au Liban pays prodigieux s'il en est, la politique c'est 5 années de travers, et le reste de travers.

    Christine KHALIL

    20 h 45, le 01 juin 2019

  • On voit déjà que même les plus corrompus seront acquitté même si ils sont évidement coupables Ce gouvernement fort est le plus corrompu que l histoire du Liban À jamais connu Qui sera le prochain RAYMOND EDDE qui dira D’OU AS TU EU CELA? le pays sombre dans l’abime le Plus honteux quand même la justice devient contrôlée par la politique Messieurs les juges dans l’interet Du Liban écartez vous de tous les politiciens de tout bord et jugez avec probité et avec votre conscience VOUS SAUVEREZ LE LIBAN SUI VOUS SERA RECONNAISSANT UN JOUR

    LA VERITE

    12 h 35, le 01 juin 2019

  • IL NE RESTE SUR L,ATOLL LIBAN QUE DES CRABES QUI ONT MANGE LE VERT ET MEME LE PUTRIDE. UN ROCHER SANS VIE !

    LA LIBRE EXPRESSION

    10 h 33, le 01 juin 2019

  • SUR L,ATOLL LIBAN L,ILLOGIQUE EST LOGIQUE... ET MEME LES BANANES NE POUSSENT PLUS !

    LA LIBRE EXPRESSION

    09 h 58, le 01 juin 2019

  • Dans ce pays devenu super tribal confessionnel et ou les cantons non déclarés font leur loi la justice est perdue , mais il faudra en tout cas oublier ce dossier épineux et qui divise le pays .

    Antoine Sabbagha

    08 h 32, le 01 juin 2019

  • S’il n’y a pas de justice, s’il n’y a pas d’eau, s’il n’y a pas d’électricité, qu’est ce qu’il y a?

    LeRougeEtLeNoir

    07 h 43, le 01 juin 2019

  • République de bananes. Ni plus, ni moins.

    Michael

    06 h 13, le 01 juin 2019

  • Qui est réellement derrière son acquittement et pour quelles raisons? Pourquoi n'y a t'il pas de reactions de la part du chef du CPL? Je n'ai plus de respect pour le juge Germanos. Il doit démissionner.

    Zovighian Michel

    05 h 15, le 01 juin 2019

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