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Idées

Déconstruire le mythe des guerres climatiques, du Soudan à la Syrie

Commentaire
01/06/2019

Peu avant la guerre civile en Syrie, le pays a connu trois années consécutives de sécheresse record qui, via les déplacements internes qu’elles ont engendrés, ont sans doute contribué aux tensions sociales qui ont éclaté dans des manifestations populaires en 2011. Cela ne signifie pas pour autant que l’on peut qualifier le conflit syrien de « guerre climatique ».

De fait, alors que les événements météorologiques extrêmes se multiplient, il devient de plus en plus tentant d’établir un lien entre le changement climatique et les affrontements violents. Au Soudan, l’épuration ethnique menée par l’ancien président Omar al-Bachir a ainsi été reliée à l’avancée du désert du Sahara vers le sud, qui a stimulé l’agitation sociale en aggravant l’insécurité alimentaire. Ce thème est également convoqué dans l’analyse des différends territoriaux en mer de Chine du Sud – les enjeux de sécurité alimentaire trouvant ici leur origine dans la concurrence pour l’accès aux zones de pêche. Et certains mettent désormais en garde contre une « guerre pour les eaux du Nil » entre l’Égypte et l’Éthiopie, que pourrait déclencher la construction, près de la frontière avec le Soudan, du barrage de la Renaissance par Addis-Abeba…


« Sécurisation » du changement climatique
Ce récit de la « guerre climatique » est néanmoins profondément erroné. De la Syrie au Soudan, les conflits actuels sont le résultat de plusieurs facteurs interdépendants et complexes, allant des tensions ethno-religieuses à la répression politique prolongée. Bien que les effets du changement climatique puissent exacerber l’instabilité sociale et politique, ce dernier n’a pas été la cause directe des guerres précitées. Cette nuance est de taille, notamment pour des raisons de redevabilité : le changement climatique ne doit en aucun cas être envisagé comme un prétexte permettant aux décideurs de fuir leurs responsabilités en matière de prévention ou de résolution des conflits armés.

Si cela n’empêche pas de nombreux militaires ou climatologues d’affirmer que le changement climatique constitue un facteur « multiplicateur de risques » – et, par conséquent, un important problème de sécurité nationale –, d’autres chercheurs ou militants évitent ou rejettent depuis longtemps de poser le débat en ces termes. Ce, non pour minimiser les risques que pose effectivement le changement climatique, mais parce qu’ils craignent que cette tendance croissante à la « sécurisation » du changement climatique – autrement dit à la réduction du cadre d’analyse de ce phénomène comme simple enjeu de sécurité – ne vienne justement saper les efforts visant à atténuer ces risques.

La « sécurisation » des concepts et enjeux relève souvent d’une tactique politique visant à créer une menace sécuritaire pour justifier le déploiement de mesures extraordinaires, voire illégales, qui empiètent sur les droits des citoyens. Si la lutte contre le changement climatique s’inscrit dans ce cadre, elle pourrait, par exemple, être utilisée pour justifier de nouvelles restrictions sur la circulation des personnes, dans un contexte où l’opinion publique deviendrait de plus en plus antimigrants.

Cette réduction des enjeux climatiques à leur seule dimension sécuritaire peut également poser des problèmes à une coopération internationale déjà difficile sur la gouvernance climatique et détourner les investissements du financement de réformes plus que jamais nécessaires – comme par exemple la transition vers des économies bas carbone – au profit de celui des capacités militaires. En outre, les discours apocalyptiques qui s’inscrivent dans cette tendance pourraient bien conduire à un désengagement public face aux enjeux climatiques, ce qui affaiblirait encore davantage le principe démocratique de responsabilité sur ces sujets.

Il reste que même si certains États membres des Nations unies continuent d’exprimer leurs inquiétudes face à cette sécurisation des changements climatiques, la plupart des pays témoignent précisément d’une évolution dans ce sens : en 2013, une étude du think thank American Security Project indiquait que 70 % des pays considéraient le changement climatique comme une menace pour leur sécurité et qu’au moins 70 armées nationales avaient déjà établi des plans pour faire face à cette menace. Le Conseil de sécurité de l’ONU est lui aussi de plus en plus actif dans ce domaine : après avoir reconnu le rôle du changement climatique dans la résolution des conflits du lac Tchad (résolution 2349 du 31 mars 2017), le Conseil a tenu ses premiers débats sur la relation entre changement climatique et sécurité, avec la participation d’un groupe vaste et diversifié d’États membres.



(Pour mémoire : L’urgence de relever le défi de la gestion durable de l’eau au Proche-Orient et en Afrique du Nord)



« Climatisation de la sécurité »
De fait, et compte tenu de l’impact du changement climatique sur des questions aussi essentielles que les migrations et la santé, un véritable découplage de ses enjeux des considérations de sécurité nationale risque de ne jamais advenir. En outre, établir un lien entre changements climatiques et sécurité peut aussi contribuer positivement à la mobilisation et à l’action face au changement climatique. La clé pour éviter les écueils de la sécurisation de ces enjeux consiste donc à aller au-delà des paradigmes qui insistent trop sur les récits militaristes qui continuent de façonner les politiques de sécurité et les discours publics. Une façon d’y parvenir consiste à adopter une approche plus inclusive de la prévention et de la résolution des conflits.

Des recherches menées par le think thank américain Council of

Foreign Relations (CFR) ont montré que les femmes sont plus susceptibles de poursuivre une approche de collaboration à l’œuvre de paix, avec une organisation des acteurs au-delà des clivages ethniques, culturels et sectaires. Une telle approche « augmente les perspectives de stabilité à long terme et réduit la probabilité de faillite de l’État, de l’apparition de conflits et de la pauvreté ». Selon le CFR, lorsque les femmes participent aux négociations de paix, les accords qui en résultent ont 35 % plus de chances de durer au moins 15 ans.

La paix durable n’est ainsi possible qu’en reconnaissant la nécessité d’un leadership local des femmes, qui ont une expertise pertinente mais qui sont pourtant actuellement exclues des cadres nationaux et multilatéraux. Après tout, si les décisions politiques doivent répondre aux besoins des communautés affectées, les membres de ces collectivités doivent participer aux négociations. En Indonésie, par exemple, Farwiza Farhan a acquis des connaissances uniques après plusieurs années d’animation de débats inclusifs de la communauté sur la forêt, respectueuse des acteurs locaux. En Somalie, Ilwad Elman a démontré sa capacité à guider les efforts de consolidation de la paix intersectionnelle, grâce au travail de son organisation, Elman Peace.

Naturellement, il est impératif de fournir à davantage de femmes les moyens nécessaires pour participer à ce processus. À cet égard, les interconnexions identifiées dans les objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU fournissent une feuille de route fonctionnelle pour permettre cette équité. En particulier, l’amélioration de la santé reproductive (ODD 3) et de l’éducation (ODD 4) pour les filles et les femmes constitue l’un des moyens les plus rentables d’atténuer les effets du changement climatique (SDG 13) tout en leur permettant de s’affirmer en tant que leaders au sein de leurs communautés respectives (ODD 5).

Dès lors, plutôt que de résister au phénomène de « sécurisation » des changements climatiques, les militants proclimat et les responsables publics devraient promouvoir ce que le Stockholm International Peace Research Institute appelle « la climatisation de la sécurité ». Dans cette optique, la meilleure façon de procéder consiste à utiliser la sécurité pour augmenter la visibilité de l’action climatique, en mettant en évidence les lacunes des cadres de sécurité existants et en encourageant l’égalité des sexes et le leadership local comme approche globale et comme solutions à long terme pour favoriser la paix à l’échelon local, régional et international.

Copyright: Project Syndicate, 2019.

Par Alaa MURABIT et Luca BÜCKEN

Alaa Murabit est médecin, fondatrice de l’ONG La Voix des femmes libyennes et membre du groupe des défenseurs des Objectifs de développement durable de l’ONU.

Luca Bücken est un consultant en affaires publiques, spécialisé dans les problématiques liées aux migrations, à la sécurité, au climat et à la justice.



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Stes David

J'ai entendu dire une fois qu'en Syrie beaucoup de 'qanats' millénaires (de l'époque des perses et romains) ne fonctionnent plus ... Dans un livre anglais on disait "The widespread installation of groundwater pumps has lowered the water table and qanat system. Qanats have gone dry and been abandoned across the country" (en concernant la Syrie et Liban?) Un certain Abū Bakr Muḥammad ibn al Ḥasan al-Karajī (953 – 1029) aurait été un mathématicien 'perse' important et fameux, de l'histoire impressionante des perses, qui a écrit un livre sur hydrologie et la construction de qanats, une technologie qui était aussi bien connu par les architectes romains (aquaducts, qanats etc.) Un certain Giuseppina Ferriello (Turin: Kim Williams Books, 2007) aurait publié le livre classique arabe perse de ce grand scientifique 'arabe' (perse) en italien , je pense qu'en 2007 on indiquait en effet déjà l'état désastreux du systeème de qanats en Syrie ...

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