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Lignes à haute tension à Mansouriyé : les clés pour comprendre une querelle vieille de 20 ans

Liban

L'installation de ces câbles oppose les riverains craignant pour leur santé et le ministère de l’Énergie qui souhaite boucler le réseau électrique.

11/05/2019

Revenue sur le devant de la scène ces derniers jours, l'affaire de l'installation des lignes à haute tension dans la région de Mansouriyé-Aïn Najm, dans le Metn, au sud-est de Beyrouth, oppose depuis plus de 20 ans le ministère de l’Énergie, qui met en avant sa volonté de renforcer le réseau électrique à l’échelle du pays, aux riverains craignant les effets de ces installations sur leur santé.

Objectif : boucler le réseau

Depuis 1998, les gouvernements successifs s'attellent à la construction d'un réseau national de lignes à haute tension montées sur des pylônes géants traversant le Liban, du Nord au Sud, sur plus de 1 200 kilomètres. Ces lignes sont destinées à transporter et distribuer du courant de 220 volts sur l'ensemble du territoire et à relier le Liban à d'autres pays de la région. La construction de ce réseau est pratiquement achevée sur l'ensemble du territoire, sauf sur un tronçon de plus d'un kilomètre, dans la région de Mansouriyé-Aïn Najm. La mise en service de ce tronçon, qui relierait la station électrique de Bsalim, dans le Metn, à Aramoun, dans le caza de Aley, en passant par la station de Mkallès, permettrait en quelque sorte de boucler le réseau et de le rendre fonctionnel.

Mais les habitants de Mansouriyé, Aïlout, Daychouniyé, Aïn Najm, Aïn Saadé et Beit Mery bloquent la progression des travaux depuis 1996, date à laquelle le tracé imaginé par le ministère de l’Énergie avait filtré, en raison du risque sanitaire que ferait encourir, affirment-ils, la mise en service de ces câbles au-dessus de leur tête.


La zone

La zone en question, d'une superficie de quelques kilomètres carrés, comporte plusieurs immeubles d'habitation, une cinquantaine de terrains privés, ainsi que des écoles et des églises. Selon les riverains, cette zone rassemble plusieurs milliers d'habitants.


Les risques sanitaires : la question au cœur du dossier

Les craintes des riverains : les habitants craignent les effets d'une exposition continue à un champ électromagnétique de grande ampleur, mais aussi le danger du contact électrique, si ces lignes à haute tension venaient à être installées. Selon eux, le tracé décidé par les pouvoirs publics ne respecte pas les reculs recommandés dans le cadre des normes internationales pour éviter les risques d'exposition.


La position de l’État : des assurances, mais peu de détails

Vendredi 10 mai, la ministre libanaise de l’Énergie, Nada Boustani, a réaffirmé que le projet d'installation de lignes à haute tension ne faisait pas courir de risques de santé aux riverains. "Les études internationales ont montré que l'installation de lignes à haute tension n'avait aucune conséquence sur la santé des riverains", a déclaré Mme Boustani lors d'une conférence de presse au siège de son ministère avec le directeur général d’Électricité du Liban (EDL), Kamal Hayek.

"L'opinion publique doit savoir que nous avons effectué toutes les études pour rassurer les habitants de la région de Mansouriyé", a renchéri M. Hayek. Indiquant que depuis 1998, date du lancement de la construction du réseau national de câbles de 220 volts, les riverains d'onze localités avaient exprimé des réserves sur ce projet, M. Hayek a rappelé que cinq études ont été menées ces 15 dernières années. "Après ces 11 plaintes, nous avons demandé à Électricité de France (EDF) de conduire une étude, faite en 2004, sur le sujet. Selon les conclusions d'EDF, les tests d'exposition ont donné des résultats très inférieurs aux limites fixées par l'Union européenne, jusqu'à quatre fois moins que ces limites", a assuré le patron d'EDL. "La Mission laïque française à Tripoli a demandé à faire sa propre étude et a missionné l'entreprise SOCOTEC en 2005 qui a conclu qu'il n'y avait pas de risques santé. D'autres sont allés en justice en déposant une plainte au Conseil d’État, qui a conclu que les normes européennes étaient respectées", a poursuivi M. Hayek.

"Reste Mansouriyé. En 2005, le gouvernement de l'époque a conclu un accord avec les habitants. Les pylônes ont été construits, mais les câbles n'ont pas été installés, en attendant les conclusions d'une étude de l'UE. Cette étude a conclu que l'installation de lignes à haute tension ne posait pas de risques. Mais les habitants n'étaient toujours pas convaincus. En 2010, le ministère de la Santé a piloté sa propre étude, qui a rendu les mêmes conclusions", a déclaré M. Hayek.

Sur la question du champ électromagnétique, M. Hayek précise que "tout dépend de l'intensité du courant, et non de la distance avec les lignes à haute tension".



Quelles sont les "normes européennes" ?

Voici ce que l'on peut lire dans un document publié en 2013 par le ministère français de la Transition écologique et solidaire, dirigé alors par Delphine Batho :

En ce qui concerne les champs magnétiques, "la recommandation 1999/519/CE du 12 juillet 1999 de l’Union européenne adopte la valeur limite d’exposition de 100 microteslas (μT) pour le public en précisant qu’il s’agit d’une valeur limite instantanée visant à prévenir des effets aigus en l’absence de toute démonstration associant l’exposition à long terme aux champs électromagnétiques à des pathologies (de type cancer). Elle ne préconise pas de valeur moyenne d’exposition.

Cette recommandation est reprise en droit français par l’arrêté du 17 mai 2001 (...) qui dispose en son article 12 que, 'pour les réseaux électriques en courant alternatif, la position des ouvrages par rapport aux lieux accessibles aux tiers doit être telle que (...) le champ magnétique associé n’excède pas 100 μT dans les conditions de fonctionnement en régime de service permanent' ".

Selon une étude de l’OMS publiée en 2007, une ligne transmettant 230 kV de courant, émet, directement sous l’infrastructure, un champ magnétique pouvant atteindre 11,8 μT lors des pics de consommation, pouvant baisser de moitié lors d’un usage moyen du courant. Plus on s’éloigne des lignes, moins ces chiffres sont élevés. A une distance de 15 mètres, l'on aura un champ magnétique de 2 μT en moyenne, le double en période de consommation élevée, et, à une distance de 91 m, un champ s’élevant à 0,08 μT en période moyenne de consommation électrique.


Principe de précaution
Si la valeur limite de 100 μT est donc très loin d'être atteinte sous les lignes à haute tension, il n'en demeure pas moins que dans un avis relatif aux effets sanitaires des champs électromagnétiques d’extrêmement basses fréquences, rendu le 8 avril 2010, l’AFSSET (Agence française de sécurité sanitaire de l'environnement et du travail, devenue depuis l’ANSES, Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail) recommande, par précaution, de ne plus installer ou aménager des bâtiments sensibles (hôpitaux, maternités, établissements accueillant des enfants, etc.) à moins de 100 mètres des lignes de transport d’électricité à très haute tension. D'autres organisations recommandent plutôt d'établir une distance d'un mètre par 1kV (1000 volts), donc, dans le cas d'un projet de 220 kV, une distance de 220 mètres. 

Les législations européennes sont, par contre, plus détaillées en ce qui concerne la protection des citoyens et infrastructures environnantes contre les risques d'électrocution, et notamment le calcul de la hauteur minimale des câbles. Par exemple, la législation française, selon l'arrêté du 2 avril 1991 fixant les conditions techniques auxquelles doivent satisfaire les distributions d'énergie électrique, calcule cette hauteur en fonction de l'affectation du sol, de la nature des installations qu'il comporte, de la probabilité de voisinage de l'installation et des risques de balancement des câbles en cas d'intempéries. 

Problème : si les responsables libanais assurent qu'ils se plient aux normes européennes, ils sont plutôt avares au niveau de leur communication sur les éléments techniques, se contentant de renvoyer aux rapports et études publiés sur le site du ministère de l’Énergie.


Le rachat des terrains par l’État ?

Lors de sa conférence de presse du 10 mai, Mme Boustani a rappelé que l’État a proposé de racheter les appartements des riverains souhaitant partir. "La décision vous revient", a-t-elle ajouté à l'intention des riverains mécontents. Le 8 mai, le ministre de l'Information, Jamal Jarrah, avait déjà rappelé, à l'issue d'une séance du Conseil des ministres, que l’État avait proposé d’acheter les logements de ceux qui se considèrent lésés par ces lignes.

Pour la construction de ce tronçon, l'État a d'ailleurs racheté des terrains sur zone dès 1998. En 2012, le gouvernement avait décidé d'évaluer le prix des appartements de la région dans le but de les acheter, d’exproprier les habitants et de faire passer la ligne aérienne à haute tension.


Quid de l'option de l'enfouissement?

Les riverains ont proposé, à plusieurs reprises, que soit adoptée l'option d'un enfouissement des lignes à haute tension. Mais les autorités considèrent que cette option coûte plus cher que celle pour laquelle elles ont opté. Lors de la conférence de presse du 10 mai, le directeur d'EDL a indiqué que l'enfouissement "aurait nécessité l'utilisation de 300 terrains, plus proches des habitations". Il a ajouté que cette option "ne supprime pas, en outre, le champ électromagnétique" et "pose des problèmes de protection et de stabilité du réseau". "Aucun pays au monde n'a enterré toutes les lignes à haute tension", a-t-il encore dit, précisant que "contourner Mansouriyé coûterait 21 millions de dollars".

Qui soutient les riverains ?

Mercredi, le chef des Kataëb et député du Metn Samy Gemayel a déclaré qu'il se tenait aux côtés des habitants en colère. Ces deux derniers jours, son collègue Élias Hankache a participé aux sit-in des riverains. Tout comme les Kataëb, le Parti socialiste progressiste du leader druze Walid Joumblatt s'est ému de l'usage excessif de la force par les FSI présents sur les lieux des travaux. De son côté, le patriarche maronite, Mgr Bechara Raï, aurait avalisé à un moment donné la solution proposée par la ministre de l’Énergie, consistant pour l’État à racheter les logements considérés à risque à ceux qui le désirent. Mais quand le conflit a pris un caractère confessionnel, Mgr Raï a lancé un appel au calme et condamné les échauffourées entre habitants et forces de l'ordre.




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Yves Prevost

Si la norme INTERDIT d'exposer les habitants à plus de 100 micro-Teslas, par précaution, il est RECOMMANDé de ne pas construire d'habitation là où les occupants seraient exposés à plus de 1 micro-Tesla, ce qui correspond, grosso modo à la distance de 1m par kV, comme écrit dans l'article. Les habitants ont donc raison de protester.
L'enfouissement est d'un coût prohibitif, et inefficace en ce qui concerne la protection contre les champs électro-magnétiques.
La seule solution est le détournement. Si elle avait été adoptée il y a 20 ans, il est probable que le surcoût de 21 millions de dollars serait déjà amorti.

Antoine Sabbagha

L'installation des cables finira par gagner du terrain dans un pays ou tout s'impose .

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