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Moyen Orient et Monde

Les pasdaran : de simple milice révolutionnaire à protecteurs du régime des mollahs

Iran

En l’espace de quatre décennies, les gardiens de la révolution ont réussi à acquérir un poids considérable dans de nombreux domaines, non seulement au sein de l’État iranien mais aussi chez ses voisins.

04/05/2019

C’est en tant qu’« organisation terroriste », appellation récemment décrétée par les États-Unis, que les gardiens de la révolution (GRI) célèbrent leur quarantième anniversaire demain, dimanche.

Le 5 mai 1979, l’ayatollah Khomeyni, alors guide suprême d’une République islamique tout juste naissante, instaurait officiellement par décret la création du corps des gardiens de la révolution, appelé plus simplement pasdaran (« les gardiens »), une unité paramilitaire contrôlée par le guide et chargée de sauvegarder les principes de la révolution islamique. Cette milice « révolutionnaire » est également destinée à faire contrepoids à l’armée régulière (artesh), une première dans l’histoire de l’Iran moderne. Car sous la période impériale, bien que le dernier chah ait créé sa propre police, la Savak, pour protéger le trône du Paon et gommer toute sorte d’opposition, elle restait avant tout une agence de renseignements plus qu’une véritable armée. « Les pasdaran n’ont pas commencé directement comme une organisation “professionnelle”, comme l’étaient les membres de la Savak, et les pasdaran sont devenus bien plus puissants que la Savak ne l’a jamais été », décrypte Alex Vatanka, spécialiste de l’Iran au sein du Middle East Institute, contacté par L’Orient-Le Jour.

La création du corps des gardiens trouve d’une part ses origines dans un manque de confiance de Khomeyni envers l’artesh, alors suspectée d’être toujours loyale envers le chah, mais aussi dans la présence de groupes armés révolutionnaires non islamistes laissant craindre des affrontements ou des coups d’État. « Au moment de la révolution, il y avait beaucoup de groupes révolutionnaires et en particulier des groupes de gauche, comme les communistes, qui étaient fortement armés. Les GRI ont été créés dans le but de protéger le caractère et la branche islamique de la révolution contre eux », explique à L’OLJ Raffaele Mauriello, professeur assistant à l’Université Allameh Tabataba’i de Téhéran et spécialiste de l’histoire des civilisations islamiques.

Disposant à l’origine de 4 000 hommes, les GRI comptent aujourd’hui quelque 125 000 membres en Iran mais aussi à l’étranger, et plusieurs subdivisions comme la force al-Qods (unité d’élite) commandée par Qassem Soleimani, les bassidji, des volontaires islamiques de tous âges, le plus souvent des jeunes dont la mission est de faire respecter l’ordre à l’intérieur des frontières. L’armée régulière devient ainsi le « parent pauvre » des forces armées iraniennes. Les GRI exercent une influence considérable sur l’économie iranienne et disposent d’un vaste réseau au sein des ministères et de relations opaques qui leur permettent d’obtenir les grands contrats dans le pays, en particulier dans le domaine de la construction. Ils ont également la mainmise sur l’essentiel des capacités stratégiques de la République islamique, notamment le programme des missiles balistiques et le contrôle du détroit d’Ormuz, et contrôlent les postes-clés du pays comme les ports, les aéroports et les frontières.



(Lire aussi : Le général Hossein Salami, nouveau chef des Gardiens de la Révolution)



Ascension
Pourtant, à la base, leur mission est essentiellement concentrée sur le domaine religieux et sur la poursuite des opposants au régime. « Au départ, c’est plus une sorte de milice qui rassemble des jeunes fanatisés qu’un corps très organisé. Ils vont tout d’abord se distinguer dans des missions de protection des principes religieux, réalisant ainsi des missions de contrôle de certains lieux, de surveillance de religieux dans leurs sections », explique Jonathan Piron, politologue spécialiste de l’Iran pour le site Etopia. C’est en réalité avec le début de la guerre Iran-Irak (1980-1988) que le destin des GRI va basculer.

Durant ce conflit qui a fortement marqué les mentalités iraniennes, les pasdaran vont être mobilisés en grand nombre et acquérir une expérience pratique du combat plus importante que la simple répression des dissidents et opposants au régime, s’affirmant ainsi comme la seule force organisée capable de défendre la République islamique tant à l’intérieur des frontières que sur le front. Un sentiment de « fraternité » entre les anciens combattants va se mettre en place lors de l’après-guerre. Cela va permettre aux pasdaran de se faufiler petit à petit dans les couches du pouvoir. « Lorsque toutes les personnes engagées dans la guerre ont été démobilisées, elles ont été intégrées dans des structures du régime. La guerre avec l’Irak a permis de former la nouvelle classe de dirigeants qui ont appris ce qu’était le conflit », explique Jonathan Piron, ajoutant que « l’idée de fraternité qui existait au moment de la guerre s’est préservée, et grâce à cela, les démobilisés intégrés au régime ont pu accéder au contrôle de pans économiques et politiques de l’État ». Cela a d’ailleurs culminé avec la première présidence de Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), lui-même ancien bassidj.

S’ajoute également le principe de défense asymétrique, caractéristique de l’Iran. Avec les embargos à répétition, la République islamique n’avait ni les opportunités ni les moyens financiers pour s’approvisionner en matériel de défense dans d’autres pays, renforçant l’idée que les gardiens de la révolution incarnent la première ligne de défense du pays, que ce soit avec la protection du détroit d’Ormuz ou la gestion du programme des missiles balistiques. Ces dernières années ont ainsi vu les pasdaran se transformer, passant d’une structure purement défensive à l’intérieur des frontières à une armée à caractère offensif présente dans toute la région, que ce soit militairement ou politiquement.



(Lire aussi : Les pasdaran terroristes ? Une décision avant tout symbolique)




Seul et unique bouclier
Les GRI rompent ainsi avec l’idée de base de Khomeyni qui avait à l’époque explicitement interdit aux pasdaran d’avoir un rôle dans la politique, or aujourd’hui, ces derniers y sont complètement intégrés et en sont même un acteur incontournable. Les gardiens sont également devenus une force présente militairement en Syrie ainsi qu’en Irak, à travers des bases militaires, mais également politiquement. « Cela est notamment dû au fait que Ali Khamenei, l’actuel guide suprême, a autorisé, après 1989, la création de la brigade al-Qods et trouvé un palliatif aux pasdaran après la guerre Iran-Irak en les autorisant à s’investir dans la reconstruction, ce qui a été le début de leur influence sur l’économie du pays, aujourd’hui incontestable », poursuit Jonathan Piron.

Les GRI essuient néanmoins de nombreuses critiques de la part de la population iranienne. Celle-ci voit en eux la force répressive du régime, mais aussi le symbole des grands bénéficiaires de l’économie de rente traditionnelle du pays et de la corruption qui y est endémique. Des critiques accentuées en raison de l’aggravation de la situation économique en Iran, écrasé sous le poids des sanctions américaines depuis maintenant près d’un an. Les pasdaran savent néanmoins utiliser à bon escient les moyens de communication qui sont à leur disposition et sont très présents dans l’espace public iranien, notamment à travers le contrôle de plusieurs médias. Et malgré les critiques dont ils font l’objet, ils continuent à être perçus par un grand nombre d’Iraniens comme le seul et unique bouclier pouvant protéger la République islamique contre toute agression extérieure. La décision de l’administration américaine de les reconnaître comme une « organisation terroriste » tend ainsi à les renforcer, les rendant ainsi de plus en plus indispensables dans la défense du pays. Cela va de facto atténuer la portée et l’intensité des discours des groupes d’opposition à leur encontre, faisant risquer à ceux qui s’y prêtent de passer pour des ennemis du régime. Cette influence a-t-elle seulement une limite ? Avec l’ultranationalisme en hausse en Iran, couplé au soutien du guide suprême, leur puissance n’est pour l’instant pas en danger.


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