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Moyen Orient et Monde

Moustapha el-Khatib, un « miraculé » des prisons d’Assad

Témoignage

Jeté en prison au début de la révolution alors qu’il était étudiant, le dissident a été libéré huit ans plus tard... à son grand étonnement.

01/05/2019

« J’ai attendu ce jour pendant huit ans et je rêve qu’il se répète à l’infini. » Janvier 2019. La guerre syrienne approche du cap des huit ans. Au même moment, Moustapha el-Khatib, un opposant au régime originaire de la région d’Idleb, est libéré après autant d’années en prison. C’est entre quatre murs qu’il a vécu la révolution, apprenant les grands tournants de la guerre en différé. Il a survécu aux prisons d’Assad et au cercle infernal de la torture et des privations dont il a fait l’objet. Le régime a voulu faire payer le père, qui osait défier l’État, en emprisonnant le fils. Aujourd’hui, il est libre, certes, mais loin d’être indemne. Après avoir été confiné dans une bulle de terreur durant toutes ces années, il découvre son pays ravagé. Des millions de Syriens ont fui le pays, plus de 370 000 personnes sont mortes. Des dizaines de milliers de personnes seraient détenues dans les centres pénitenciers. Alors que de nombreuses familles attendent des nouvelles de leurs proches disparus, Moustapha est l’un des rares rescapés de la terrible prison de Saydnaya et de celle de Soueida, à pouvoir témoigner. « Sa révolution » lui a été arrachée dès sa genèse, lui qui y avait songé en silence durant toute sa jeunesse. Nourri au lait de la dissidence dans une famille originaire de Jabal Zawiya, dans la province d’Idleb, le jeune homme connaît le sort que réserve le régime aux gens comme lui. En 1979, son propre oncle avait été happé par les forces de Hafez el-Assad qui, alors, réprimait brutalement l’insurrection des islamistes, et avait été jeté en prison pour 13 ans.

Dès le 15 mars 2011, jour marquant le début de la révolution syrienne, Moustapha, 20 ans à l’époque, se lance à corps perdu dans les manifestations contre le régime qui éclosent dans sa région. Son père et ses frères n’hésitent pas à apparaître en première ligne des mouvements protestataires à Jabal Zawiya.

Un mois plus tard, tous les membres de la famille sont désormais fichés et risquent la prison à tout moment. Ils décident de regagner Alep, où Moustapha est en deuxième année d’ingénierie à l’université. Pour le jeune homme, le choix de rester dans la grande ville du Nord est plus risqué, étant donné sa participation active à la vague estudiantine antirégime. Le 9 juin 2011, soit moins d’un mois après que des étudiants eurent hissé le drapeau de la révolution sur le bâtiment de l’université, la vie de Moustapha bascule. « Nous révisions tranquillement avec les copains autour d’une tasse de thé quand des représentants de la sécurité de la faculté m’ont demandé de les suivre. On m’a menotté et jeté dans une voiture, c’est là que j’ai compris que j’étais avec des moukhabarates », raconte-t-il via WhatsApp. À son arrivée au bureau des services de renseignements de l’armée de l’air, il reçoit des claques de « bienvenue », est délesté de toutes ses affaires et emmené pour un interrogatoire.


(Pour mémoire : « Je veux seulement pouvoir enterrer mon fils » : A Bruxelles, le cri des proches de détenus et disparus en Syrie contre l'oubli)

Pneu, décharges électriques…

« Ils m’ont tabassé avant même d’entrer dans la salle. Une heure plus tôt, j’étais en train de plaisanter avec mes amis, et là, la situation avait changé du tout au tout, je basculais dans l’horreur. J’entendais les hurlements des gens, sans rien voir bien sûr. Un des policiers a posé quelque chose sur ma nuque et a dit : celui-là, qu’on l’égorge », se remémore Moustapha, qui aura droit à l’arsenal complet de l’appareil répressif du régime : décharges électriques, noyade, pneu, fouet, câbles… Le jeune étudiant est déplacé dans une autre salle pour se laver le visage, en sang, mais son calvaire n’est pas fini. En une seule journée, il subit trois rounds d’interrogatoire et de torture, sans jamais voir le visage de ses bourreaux, qui lui reprochent d’être parmi les instigateurs des manifestations estudiantines à Alep et de celles qui se déroulent alors à Jabal Zawiya. « Mon père était l’un des principaux fers de lance des mouvements antirégime dans notre région et ils voulaient que je balance tout sur lui, sur mes frères. Ils voulaient me faire dire que mon père se rendait en Arabie saoudite pour se faire payer afin de déstabiliser le pays. C’était totalement absurde », raconte-t-il.

Au 10e jour de son incarcération, il entend la voix de son père, 75 ans à l’époque, dans les couloirs, qui est torturé à son tour. C’est la goutte de trop pour Moustapha qui finit par craquer et avouer tout ce que les officiers voulaient entendre. Deux mois plus tard, les deux hommes sont emmenés aux côtés de huit autres détenus, en avion-cargo direction Damas. « Le vol a duré moins d’une demi-heure mais ça paraissait interminable parce qu’ils prenaient plaisir à nous tabasser. J’ai vraiment cru qu’ils allaient nous jeter un à un dans les airs », témoigne le rescapé. À l’aéroport de Mazzé, où ils vont rester confinés durant trois jours, des soldats viennent les frapper avec des fils électriques et leur entailler la peau à coups de rasoir.

« Saydnaya, c’était la faim, le froid et la peur. Au point d’oublier que nous étions des êtres humains… C’est ce qu’ils voulaient, je suppose. » Le 9 août 2011, Moustapha comprend qu’il vient d’entrer dans la tristement célèbre prison de Saydnaya, située à 30 km au nord de Damas. Comme chaque nouvel arrivant, il a le droit à la « fête de bienvenue ». « Nous sommes restés les bras en l’air. Les gardiens venaient vérifier par la lorgnette si l’un de nous flanchait. On nous jetait à manger trois fois par jour, quelques olives, une cuillère de riz ou une tranche de pain, mais quand on se penchait pour ramasser quelque chose on nous tabassait. Parfois, ils venaient nous frapper juste pour tromper l’ennui. Et c’était impossible de fermer les yeux », se souvient-il.

Dix-huit jours plus tard, le jeune homme est déplacé dans une microcellule qu’il partage uniquement avec son père. Le vieil homme se trouve alors dans un état critique, notamment à cause d’une grave blessure à la jambe. Le 28 septembre, père et fils sont emmenés devant un juge. « Durant ce simulacre de procès, on m’a dit que j’étais coupable car j’étais passé aux aveux. Peu importe s’ils avaient été extorqués, ils ne m’auraient pas cru quand bien même je leur aurais montré les brûlures sur mon corps », dit-il. M. Khatib père se présente quant à lui à la barre à bout de forces, une jambe amputée, sans plus aucune dent et pesant autour de 40 kg. « Qu’il aille mourir dehors », lance le juge, qui le renvoie chez lui, alors que le fils écope de 15 ans ferme.

« On détestait le jour de la douche. On nous déshabillait, nous traînait deux par deux. Nous n’avions pas le droit d’ouvrir le robinet avant leur OK. Une fois mouillés, ils nous frappaient avec des tuyaux d’arrosage », se remémore Moustapha, la gorge nouée. À la même époque, les forces rebelles accumulent les victoires contre les troupes du régime, en parvenant à conquérir des territoires-clés. Les prisonniers l’ignorent. Mais l’espoir de voir tomber Bachar el-Assad ne les quitte pas. « Les jours où on nous jetait moins de nourriture, on interprétait ça comme le signe d’une mauvaise posture du régime. Et les jours où ils étaient plus généreux, on espérait que ce soit le signe d’une amnistie prochaine pour tous les prisonniers », confie Moustapha.


(Pour mémoire : Le long chemin vers la fin de l’impunité des criminels syriens)

Amnistie de grande ampleur

Le soleil tape sur la prison civile de Soueida, ce 8 juillet 2012, lorsque le jeune homme y est transféré, avec 46 autres détenus jugés pour le même type de faits. Durant deux ans, ils sont incarcérés à part dans l’aile d’une des quatre tours, dédiée à ce nouveau type de délit, le « terrorisme », terme qui désigne selon le pouvoir de Damas rebelles et militants antirégime. Au fil des mois, des années, des centaines de nouveaux arrivants viennent grossir les rangs. Les jours, les années se ressemblent pour Moustapha qui vit dans une pièce avec cinquante détenus.

À l’extérieur, la révolution pacifique a pris depuis de nombreux mois un tout autre visage. « On essayait d’avoir des bribes d’informations grâce à une antenne qui nous permettait de capter la LBCI et la FutureTV », raconte-t-il. Le 3 juin 2014, le président syrien est réélu avec 88,7 % des voix. Ce jour-là, les gardiens ordonnent aux détenus de crier en chœur : « Nous donnons notre âme et notre sang à Bachar. » Sauf aux détenus séquestrés dans le pavillon des « terroristes ». « On n’affichait toutefois pas nos idées. Un gars s’est fait tabasser à mort pour avoir insulté Assad », raconte Moustapha. Une semaine après sa réélection, le président syrien annonce la plus large amnistie depuis le début de la révolte en 2011, concernant des dizaines de milliers de prisonniers. C’est la première fois depuis 2011 qu’une amnistie s’étend à ceux poursuivis pour « terrorisme ». Moustapha bénéficie d’une remise de peine, passant de 15 à 11 ans.

En 2016, des dizaines de prisonniers entament une grève de la faim pour dénoncer leur détention arbitraire. « On sait que la plupart d’entre vous ne méritez pas votre sort, mais vous avez été jugés, on n’y peut rien. Votre sort dépend de la situation du pays », leur répond le négociateur en chef. Après sept ans et demi derrière des barreaux, Moustapha fait une demande de libération pour bonne conduite, qu’il obtient. Pourquoi lui et pourquoi maintenant, il l’ignore.

Après des années de souffrance, son père meurt six mois avant la libération de son fils qui a lieu le 20 janvier 2019. La joie de la délivrance est de courte durée quand il apprend qu’il est recherché par la sécurité politique. Ballotté entre plusieurs établissements gouvernementaux à Hama – où il reste détenu durant deux mois – puis à Damas et enfin au service des recrutements de l’armée à Alep, Moustapha s’imagine déjà réincarcéré pour de bon. « Et puis un jour, on m’a donné mes papiers et on m’a dit de m’en aller. Je n’y croyais pas. Quand je me suis retrouvé libre, sans menottes, pour la première fois en huit ans ça a été un choc. Je regardais derrière mon épaule en marchant dans la rue, m’attendant à ce qu’un soldat me saute dessus à tout moment », se remémore-t-il. « On aurait dit un benêt. Je découvrais pour la première fois les barrages de l’armée. Mais je découvrais surtout le nouveau visage d’Alep, meurtri, brisé... »À sa sortie, il avait en poche quelque 100 000 livres syriennes (200 dollars US), que lui avait envoyé son frère afin qu’il puisse regagner Idleb. Mais entre les fonctionnaires et les soldats qui le rackettent, et les miliciens qu’il paie pour prévenir sa famille qu’il va bien (ce qu’aucun d’entre eux ne fera), Moustapha n’a plus que 1 000 livres pour payer un taxi de Aazaz, en zone sous contrôle des rebelles appuyés par la Turquie, pour rejoindre Idleb. Le 24 mars, il arrive en pleine nuit à Saraqeb où tous ses proches l’attendent. La nuit des retrouvailles sera longue. Des connaissances de toute la région d’Idleb continuent d’affluer chez les Khatib pour célébrer la libération du fils. Si certains détenus relâchés par le régime ont pu ressentir un certain rejet de la part des opposants craignant qu’ils soient devenus des espions, Moustapha affirme ne pas se trouver dans la même situation. Il dit souffrir aujourd’hui d’être confronté à la réalité de sa libération, sur laquelle il a fantasmé durant toutes ces années. Le pays est en ruine, l’opposition a perdu la bataille et le régime et ses alliés bombardent sans cesse la région d’Idleb. Une nouveauté à laquelle il ne parvient pas à s’habituer.

Alors que des centaines, voire des milliers d’autres n’ont pas eu sa chance, le survivant de Saydnaya est aujourd’hui très sollicité. « Quand je suis arrivé chez moi, j’ai été effaré par le nombre de personnes venues me demander si j’ai connu leur proche disparu. “Dis-nous juste que tu l’as vu et qu’il est mort. Permets-nous de nous tranquilliser” », lui disent certains d’entre eux.



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Bery tus

Pq personne n a répondu au Hakim quand celui ci a demander aux amis de la Syrie a il pouvait avoir des nouvelles de nos jeunes enlever du Liban ?!?!

Marie Claude

OU sont NOS jeunes libanais kidnappés sur nos terres libanaises par les Syriens ,envahisseurs et tueurs du Liban de 1976 a 2006?? et aujourd’hui hui,on les a en "réfugiés",sur nos mêmes terres,depuis 2011?!

On appelle ça un double crime sur les Libanais et le Liban.ENOUGH.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

MIRACULEUSE OU BIZARRE SA LIBERATION ?

HABIBI FRANCAIS

La Syrie etait le berceau des plus grandes civilisations,depuis 1970 il est le berceau de la barbarie .

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