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"Trois de mes frères sont morts à Saydnaya" : le calvaire d'une famille d'activistes syriens

Témoignage

En juillet, le ministère syrien de l'Intérieur a émis des certificats de décès officiels de milliers de personnes détenues dans les prisons du régime, anéantissant des années d'espoir et d'attente pour de nombreux proches. Le témoignage d'Amina Khoulani.

23/08/2018

Majed, Abdelsatar et Mohammad Khoulani étaient frères. Tous les trois sont morts dans la funestement célèbre prison syrienne de Saydnaya, probablement sous les coups et la torture. Et si en 2013, la mort de Mohammad avait été officiellement annoncée par les autorités, qui avaient déclaré que le jeune Syrien était décédé d’un arrêt cardiaque, celle de Majed et Abdelsatar n’a été confirmée à leur famille qu'il y a quelques semaines. Alors qu'ils seraient morts en 2013 eux aussi.

Dans le courant du mois de juillet, plusieurs ONG syriennes, dont le Réseau syrien pour les droits de l’Homme (SNHR), ont révélé que les autorités syriennes s'étaient mises à rendre public les décès de milliers de personnes arrêtées, à travers le pays. L’administration syrienne a ainsi envoyé une liste d’un millier de noms aux autorités municipales de Daraya, ancien haut-lieu de la révolution, dont sont originaires les Khoulani. Ces noms sont ceux de détenus arrêtés en 2011 après avoir manifesté pour demander la fin de la dynastie Assad. Pour chaque nom se trouvant sur cette funeste liste, et notamment ceux de deux des frères Khoulani, le ministère de l’Intérieur a émis un certificat de décès officiel.

"Majed el-Dine Khoulani, né en 1989, décédé à Damas le 15 janvier 2013 à 22h". "Abdelsatar Khoulani, né en 1980, décédé à Damas le 15 janvier 2013 à 22h". Une poignée de mots qui ont réduit en miettes cinq ans d'espoir et d'attente pour la famille Khoulani.


Contactée par L'Orient-Le Jour, leur grande sœur, Amina, installée depuis quelques mois à Londres avec sa famille, raconte le calvaire vécu par cette famille d’intellectuels. Elle aussi est passée par les geôles syriennes.



Majed Khoulani, alors âgé d'une vingtaine d'années, lors d'une manifestation à Daraya, en 2011. 


Idéaliste et pacifiste
"Avant la révolution, Majed était étudiant en droit. Ensuite, alors qu'il avait juste une vingtaine d'années, il a fait partie des leaders des mouvements de protestation à Daraya. Lui et d'autres jeunes organisaient les manifestations. Majed était un idéaliste, un pacifiste", se souvient Amina, aujourd'hui mère de trois enfants. "C’est le groupe auquel il appartenait qui a organisé l’initiative des roses, au cours de laquelle les jeunes offraient des fleurs dans des bouteilles d'eau aux soldats du régime qui réprimaient les manifestations", raconte-t-elle. Sur ces rameaux d’olivier de fortune, le même message était écrit : "Nous sommes tous Syriens, pourquoi veux-tu me tuer ?".

"Mon petit frère mettait un point d’honneur à ce que le mouvement reste pacifiste, quelles que soient les mesures prises par le régime", souligne Amina Khoulani, 42 ans. "Toute personne qui appelle à ce que nous portions les armes sera immédiatement bannie de cette page, sans avertissement préalable. Notre révolution est pacifique. Il est interdit de verser du sang syrien, sans aucune exception, qu’il s’agisse du sang de militaires ou de membres des services de sécurité. Nous voulons un Etat civil libre, dans lequel la justice, pas nous, punira les criminels", avait écrit le jeune homme, en avril 2011, sur la page Facebook du groupe dont il faisait partie.



Capture d'écran, prise et envoyée par Amina Khoulani, d'un message pacifiste écrit par son frère sur les réseaux sociaux, en avril 2011. 


Majed Khoulani est arrêté par la police militaire le 8 août 2011, six mois après le début de la révolution. Une vingtaine de jours plus tôt, le 22 juillet, son grand frère, Abdelsatar, représentant de commerce et père de deux enfants, également impliqué dans les manifestations, est lui aussi arrêté à son domicile.


(Lire aussi : Après des années d'incertitude, des familles syriennes apprennent le décès de proches détenus)


Exécutés
"Pendant des mois, nous nous sommes rendus à la prison et dans toutes les administrations pour avoir de leurs nouvelles, nous avons payé pour avoir des informations", raconte Amina Khoulani d'une voix douce. L’insistance et les pots-de-vin de la famille Khoulani finissent par payer à la fin de l’année 2011. Ils ont droit à une visite. Elle leur laissera un goût amer. "Nous avons été autorisés à les voir, mais il y avait une grande fenêtre et deux rangées de gardiens entre eux et nous. Il était impossible de leur poser des questions, de leur parler", relate Amina Khoulani, scandalisée par l’état dans lequel elle a vu ses frères pour la dernière fois. "Ils étaient affreusement maigres, ils semblaient détruits, physiquement et mentalement, nous pouvions voir dans leurs yeux qu’ils avaient perdu toute confiance en eux", décrit-elle. 

A l’automne 2013, alors que les Khoulani continuent de se rendre régulièrement à la prison, un de leurs intermédiaires leur dit froidement qu’ils doivent arrêter de poser des questions, que les deux frères "ont été condamnés à mort et que la sentence a été appliquée". "Nous n’y avons pas cru. Nous avons pensé que notre contact voulait nous soutirer encore plus d’argent. Nous ne pouvions pas imaginer qu'ils aient été exécutés alors qu'ils n’avaient rien fait. Ils n’ont jamais porté les armes ni fait preuve de violence !" lance cette diplômée en lettres de l'Université de Damas.

La voix étranglée par les sanglots et la colère, Amina Khoulani explique que la date à laquelle ce gardien leur apprenait que Majed et Abdelsatar avaient été exécutés est celle qui est inscrite, noir sur blanc, sur le certificat de décès que la famille vient de recevoir. Cinq ans plus tard.



Certificat de décès de Majed Khoulani émis par le ministère syrien de l'Intérieur, sur lequel sont indiquées ses coordonnées administratives et sa date de décès. Photo envoyée par Amina Khoulani. 


Cadavre ambulant
C'est également à l'automne 2013, quelques jours après l'annonce de l'intermédiaire, qu'Amina Khoulani et son mari sont eux-mêmes arrêtés et emprisonnés. Elle sera détenue pendant six mois, lui deux ans et demi. "Nous avons été arrêtés simplement parce que nous distribuions des pamphlets, collions des affiches et participions aux manifestations", explique-t-elle, précisant que du jour au lendemain ses enfants - elle en avait deux à l'époque- se sont retrouvés sans leurs deux parents. A sa sortie de prison, en avril 2013, étant de nouveau menacée par les services de renseignements, Mme Khoulani prend la décision de fuir la Syrie pour le Liban.  

Le 22 de ce même mois d’avril, alors que Daraya, assiégée depuis de nombreux mois, croule sous les bombes, la police militaire perquisitionne le domicile des Khoulani et arrête les deux autres frères : Mohammad et Bilal, alors âgés de 25 et 35 ans. Ces derniers n’étaient pas impliqués dans le mouvement de protestation, mais "s’appeler Khoulani et habiter dans la localité rebelle semblait être un motif d’incarcération suffisant aux yeux du régime", souligne Amina.

"Au bout de sept mois, et parce que nous avions à nouveau versé beaucoup d’argent, Bilal a été libéré. Il était méconnaissable. Un vrai cadavre ambulant", se souvient Mme Khoulani. A sa sortie de prison, Bilal a dit, à plusieurs reprises, que Mohammad était mort. " Mais comme il était très malade et traumatisé par toutes les tortures qu’il avait subies, la famille a eu du mal à le croire", poursuit la Syrienne. La famille aura pourtant une double confirmation de son décès. D’abord quand les Khoulani découvrent une photo de sa dépouille dans le "rapport César", du nom de code de cet ancien employé de la police militaire syrienne, qui a diffusé plus de 10 000 photos de cadavres de détenus torturés dans les prisons du régime. Ensuite, parce que "quasiment au même moment, la police militaire a envoyé à la famille un certificat de décès, annonçant que Mohammad était mort le 17 mai d’un arrêt cardiaque, lui qui était en excellente santé quelques mois plus tôt", souligne Amina Khoulani.


Bilal Khoulani (droite), avant son incarcération en 2013 et à sa sortie de prison (gauche), sept mois plus tard. Photo fournie par Amina Khoulani.



"Holocauste"
Cinq ans plus tard, Amina quitte le Liban pour l’Angleterre. Ses parents, "menacés pour avoir éduqué des intellectuels et des activistes", et son frère Bilal se réfugient également en Europe. Et c’est de leurs lieux d’exil qu’ils mandatent un avocat pour chercher les noms de Majed et Abdelsatar parmi la longue liste des victimes de Saydnaya. L'avocat leur rapporte les deux certificats de décès qui montrent que les deux frères sont morts le même jour à la même heure... Majed avait 24 ans, Abdelsatar 33 ans.

"Nous ne savons pas exactement où ils sont morts, ni comment. Et encore moins si nous pourrons un jour récupérer leur dépouille", déplore Amina Khoulani, qui estime qu'"aucun dictateur, dans l’histoire et dans le monde entier, n’a commis les mêmes horreurs que le président syrien". Cette ancienne professeure d’histoire va jusqu’à comparer les atrocités des prisons syriennes, qu’elle a elle-même vécues lors de son incarcération, à "un nouvel Holocauste". "Assad s’est attaqué aux intellectuels et aux gens cultivés parce qu’il savait qu’en quelques mots seulement, ils pouvaient le faire tomber et parce qu’ils avaient la confiance du peuple", poursuit-elle. Fort de ses dernières victoires militaires, grâce à ses alliés russes et iraniens, il veut désormais "clore le dossier des disparus et des prisons, d’abord parce que ce dossier noir risque de le discréditer sur la scène internationale, ensuite parce qu’il veut tuer les derniers espoirs des rebelles encore vivants et des familles des activistes", selon Amina Khoulani qui, avec un groupe de femmes, a lancé l’association "Des familles pour la liberté", qui milite pour que lumière soit faite sur le sort des disparus et détenus de la guerre, "qu’ils se trouvent dans les prisons du régime Assad ou de n’importe quel autre groupe".

"Mais nous avons un message pour Bachar el-Assad, déclare la quadragénaire, d'une voix de nouveau assurée. Nos jeunes sont morts, leurs corps ont disparu, mais pas leurs idées. Ils ont ouvert un chemin et nous marchons sur leurs pas".



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EL KHALIL ABDALLAH

defendre ce regime est vraiment incomprehensible

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

TROIS SUR DES DIZAINES DE MILLIERS DE DISPARUS DE LA MEME MANIERE !

HABIBI FRANCAIS

Hitler etait vraiment une brebis en comparaison du boucher de Damas...il n a jamais torture et commis de genocide contre le peuple allemand.

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