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Moyen Orient et Monde

Bouteflika démissionne, et après ?

Algérie

En obligeant le président algérien à démissionner « immédiatement », l’armée a permis de tourner une page de l’histoire du pays. Si c’est une grande victoire pour le peuple, l’institution militaire pourrait néanmoins être tentée de confisquer la révolution.

03/04/2019

Deux bras de fer se jouaient ces dernières semaines en Algérie. Le premier opposait la population au régime. Le second, ces derniers jours surtout, l’armée au clan Bouteflika. Dans ce dernier, l’institution militaire a clairement remporté la mise. Le second attend encore son épilogue.L’armée a envoyé hier le président algérien Abdelaziz Bouteflika à la retraite. Alors que la présidence avait annoncé lundi que celui qui a subi un AVC en 2013 et ne s’est pas adressé depuis à la nation allait démissionner avant l’expiration de son mandat le 28 avril, l’armée a demandé hier une mise à l’écart « immédiate » après une réunion de l’état-major. Le général Gaïd Salah, l’homme fort de l’armée, s’en est pris à l’entourage du président, sans le désigner directement, dénonçant « l’entêtement, la tergiversation et la sournoiserie de certains individus qui œuvrent à faire perdurer la crise et la rendre plus complexe ». Quelques minutes plus tard, les médias officiels algériens annonçaient que le président Bouteflika avait informé le Conseil constitutionnel de sa démission. Une nouvelle accueillie, selon l’AFP, pas un concert de klaxons à Alger.


Sur cette capture d'écran de la chaîne algérienne Ennahar, Abdelaziz Bouteflika remettant sa démission au président au Conseil constitutionnel Tayeb Belaiz. AFP / ENNAHAR TV


Première manche

Après des semaines de manifestations massives à travers tout le pays, les Algériens ont remporté une première manche en obligeant les différents pôles du pouvoir à mettre un terme, plus tôt qu’ils ne l’avaient prévu, à l’ère Bouteflika, à la tête de l’État depuis 1999. Mais c’est bien l’armée qui leur a offert cette victoire, en abandonnant son vieil allié et en se rangeant du côté du peuple, avec le risque désormais qu’elle confisque la révolution algérienne.

Le général Gaïd Salah apparaît comme le grand vainqueur de cette séquence. La démission du président, la présence du chef de l’état-major au sein du gouvernement remanié, la demande d’une mise à l’écart immédiate semblent s’inscrire dans une stratégie qui vise à lui permettre de se présenter à la fois comme le défenseur du peuple et comme un garant de la stabilité.


(Lire aussi : Démission de Bouteflika : ce que prévoit la Constitution)


L’armée a assuré hier que son « unique ambition » est de « protéger le peuple d’une poignée de personnes qui s’est indûment accaparée des richesses » et qui « à l’heure qu’il est (...) s’affaire » à fomenter « des plans douteux, tendant à déstabiliser le pays ». L’institution militaire joue le peuple contre le clan. Un moment marquant de l’opération séduction avait été, le 30 mars, la réunion du conclave des généraux algériens devant les caméras de télévision. Une première dans l’histoire du régime. « Les conclaves militaires sont toujours restés secrets, rendre l’évènement public est, pour beaucoup d’Algériens, un aveu de faiblesse », analyse pour L’Orient-Le Jour le politologue François Gèze, spécialiste de l’Algérie. Le pari de l’armée est d’autant plus risqué que, pour la première fois vendredi dernier, des slogans ont visé directement son pouvoir et notamment la personne de Gaïd Salah. Ces soubresauts du régime, « ce sont des bagarres de papys », ironise François Gèze. Les demandes des manifestants ont évolué au cours de ces dernières semaines, passant du refus d’un cinquième mandat de Abdelaziz Bouteflika à celui de la prolongation du quatrième mandat jusqu’à la demande d’un changement total du régime. Or, l’armée est au cœur de l’État profond algérien. Si elle a accepté de « sacrifier » la présidence, elle pourrait rapidement arriver au bout des concessions qu’il lui est possible de faire sans remettre en cause sa mainmise sur le pays.


« Un ravalement de façade »

Pour cet État néo-patrimonial qui, depuis sa genèse en 1963, est basé sur une redistribution de la rente comme fondation des rapports de forces, le chemin vers la démocratie apparaît dès lors encore bien sinueux. Depuis plusieurs jours, « le pouvoir algérien imagine scénario après scénario dans l’espoir de calmer le mouvement, de limiter la casse », explique à L’OLJ Haoues Seniguer, maître de conférences à Science Po Lyon. Mais ces tentatives du pouvoir ne sont rien d’autre qu’« un ravalement de façade », ajoute le chercheur.

La première annonce d’un départ du président avant le 28 avril n’avait suscité aucune euphorie à Alger, qualifiée par les Algérois de « non-événement » et même de « poisson d’avril ». Meriem Medjdoub, en 2e année de psychologie à Alger, estimait hier, dans le cadre d’une manifestation avant l’annonce de la démission immédiate de M. Bouteflika, que « la démission de Bouteflika n’apporte rien, nous réclamons un changement radical », rapporte l’AFP.

Et pour cause : la suite des évènements demeure très floue. C’est le président du Conseil de la nation, Abdelkader Bensalah, qui doit assurer l’intérim selon la Constitution algérienne. Mais qui va gérer la transition ?

Et celle-ci permettra-t-elle d’aboutir à des élections libres, comme le souhaitent les manifestants ? La population est en attente de « changement radical » mais le gouvernement laisse les choses en suspens : le président par intérim qui succédera à Abdelaziz Bouteflika ne peut ni consulter la population par référendum, ni légiférer par ordonnances, ni lancer une révision de la Constitution, ni encore dissoudre l’Assemblée. « Je ne vois pas d’autre manière de sortir de cette impasse sinon par une Constituante, avec des élus qui acceptent de se soumettre à la sanction électorale, qui décident de réfléchir à une redistribution de la rente et du pouvoir sur des fondements rationnels et démocratiques », estime Haoues Seniguer.

La présidence avait présenté un nouveau gouvernement le 31 mars, le deuxième remaniement en trois semaines. Conduit par le très décrié Premier ministre Noureddine Bedoui, remplaçant un Ahmed Ouyahia encore plus décrié, il reste composé pour plus du quart (8 sur 28) de ministres de l’équipe précédente. « Ils ont eu beaucoup de mal à trouver des gens pour composer ce gouvernement », explique pour L’OLJ Amel Boubekeur, politologue au centre Carnegie.

Si les manifestants n’ont pas encore obtenu de changement réel de régime, la forte mobilisation, jour après jour, à travers tout le pays, a permis deux choses. « Premièrement, les acteurs décisionnels, autrefois dans l’ombre, sont pour la première fois poussés sur le devant de la scène et obligés de rendre des comptes », analyse Haoues Seniguer. « Deuxièmement, la déstabilisation profonde que les manifestations entraînent permet aux Algériens, pour la première fois, d’exercer une pression sur le pouvoir », conclut-il.


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ON DIT QUOI ?

Poser la question de cette façon c'est presque nous dire qu'avec regret on annonce la démission de boubou .


Boubou est parti c'est déjà ça . Maintenant aux algériens de penser leur avenir , avec beaucoup de prudence , parce que les marchants de bactéries wahabites sont déjà à l'action pour profiter du moindre faux pas . Ils ont des stocks entiers de cette matière avec les défaites subies en Syrie et en Irak , et au Liban ,aussi .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

C,EST CET APRES QUI DECIDERA DU SORT DU PAYS !

Saab Edith

Pourquoi ce silence pesant, et celui de la presse française, sur les Islamistes algériens qui attendent, tapis dans l'ombre, de prendre le pouvoir :- Le Front islamique du salut-FIS- Le Groupe islamique armé-GIA- ou Al-Qaïda au Maghreb islamique- AQMI ???
Et l'influence de la Libye?
La similitude doit etre faite avec l'Egypte, où c'est justement l'armée qui a fait barrage aux Islamistes.
Nous atterndons avec intéret vos analyses...

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