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Moyen Orient et Monde

À Idleb, Aziz al-Asmar résiste avec couleurs et pinceaux

Récit

Originaire de Binnich, l’artiste est revenu en Syrie en 2015 après vingt années au Liban. Figure populaire de la région, il habille de couleur les murs de sa ville et des alentours.

20/03/2019

À Binnich, une ville à quelques kilomètres d’Idleb, entourée de figuiers et d’oliviers, des graffitis aux couleurs criardes viennent panser les murs de parpaings défigurés par les obus et les balles. Comme dans d’autres villes syriennes avant elle, telles que Deraa ou Daraya, le street art continue d’y être l’un des moyens d’expression de la révolution, une arme pacifique, volontairement provocatrice, qui a permis de mettre en récit toutes les étapes-clefs de la révolte antirégime. « Binnich est comme une grande galerie d’art à ciel ouvert. Il y a du beau dans tout ce chaos. Et quand les habitants découvrent une nouvelle peinture murale, ils se disent : ah ! Aziz a encore frappé », confie, à L’Orient-Le Jour, Aziz al-Asmar, un artiste peintre au visage rond, cheveux mi-longs, au regard doux et à l’optimisme débordant, qui se consacre quasi entièrement à l’activisme graphique, un art dont Idleb est aujourd’hui l’un des derniers témoins.

Ce bastion de l’insurrection, passé en janvier sous la coupe des jihadistes de Hay’at Tahrir al-Cham (HTC), groupe dominé par l’ex-branche syrienne d’el-Qaëda, est sous le feu des forces loyalistes et de leur allié moscovite, en dépit de l’accord russo-turc sur une « zone démilitarisée » signé en septembre dernier. Le régime s’est dit prêt à reprendre la région, par tous les moyens, et ses habitants vivent au gré des bombardements qui s’abattent sur leurs villes. « Lorsqu’il y a des raids aériens sur Saraqeb (à une vingtaine de kilomètres), on se dit que demain ce sera peut-être chez nous », confie le père de famille de 46 ans, devenu extrêmement populaire au-delà de sa région grâce à ses fresques murales. Fin février, à Maarret al-Nouman, la mort d’un bébé suite aux blessures de sa mère, touchée par les éclats d’un missile, avait provoqué la stupeur chez les habitants de la province. Comme pour exorciser chacun des événements traumatiques, Aziz al-Asmar a rendu hommage à la petite fille martyre dans un tag sur un mur de Binnich, en reproduisant la photo du fœtus accompagné de la mention : « La guerre contre le terrorisme en Syrie. » « Ce sont les dessins que je préfère. Ça me fait mal, me broie le cœur, mais je dois continuer à peindre les martyrs », confie l’artiste, qui tient à laisser une trace, même éphémère, des victimes de cette guerre qui dure depuis huit ans. Rien qu’à Binnich, 1 000 personnes seraient mortes depuis 2011, et 200 autres seraient détenues dans les prisons du régime.


(Pour mémoire : Le régime Assad accentue la pression sur Idleb)

Pas Tora Bora

Aziz al-Asmar est un raconteur d’histoires, poussé par l’urgence de délivrer un message à ses compatriotes d’abord, mais aussi et surtout au reste du monde, qui détourne le regard de cette région, bien trop souvent perçue uniquement comme un fief jihadiste. « Certains ont comparé Idleb à Tora Bora (en référence à la dernière place forte d’Oussama Ben Laden en Afghanistan, aux mains du groupe État islamique depuis 2017). Pourquoi n’exposer qu’une vision noire de notre région ? Idleb, c’est tout sauf ça. On aime la vie, le sport, la musique, l’art », déplore Aziz al-Asmar. La révolution, l’artiste l’a d’abord vécue de loin. Comme beaucoup de ses compatriotes, il est contraint à 22 ans de venir travailler au Liban, faute d’opportunités dans son pays. Issu d’une famille de lettrés et d’artistes – son père est fonctionnaire et calligraphe, ses oncles maternels diplômés en droit et en médecine ont tout plaqué pour une vie d’artiste –, il rejoint une maison d’édition à Beyrouth, dans laquelle il restera vingt ans. Durant la saison estivale, il voit passer ses anciens professeurs d’école, contraints d’accepter des petits boulots au Liban pour gagner de quoi survivre le reste de l’année en Syrie. « Un professeur d’anglais vendeur de légumes ambulant a répondu à un client dans cette langue. Devant la stupéfaction de celui-ci, le professeur lui a dit : ne soyez pas surpris, celui qui pousse le chariot derrière moi est un professeur d’histoire, derrière lui, un autre de philosophie, et le dernier là-bas, c’est le directeur de notre école ! » raconte Aziz al-Asmar. L’anecdote fait sourire, mais elle illustre surtout les graves problèmes économiques dont est témoin la Syrie des années 2000. « L’État était incapable de faire vivre décemment les gens diplômés. Quand les révolutions arabes ont éclaté, j’ai enfin cru que nous serions débarrassés de ce régime contre lequel nous n’osions exprimer notre colère », dit-il. De son appartement dans le quartier de la Quarantaine, à Beyrouth, dans lequel il vit avec son épouse et leurs deux fils, il suit les débuts de la révolte à travers le récit de ses proches restés à Binnich. Il esquisse aussi les portraits des martyrs de sa ville. En juillet 2015, les bombardements se font plus intenses sur la ville, notamment à cause de sa proximité avec les villages chiites de Fouaa et Kfarya, assiégées par les forces rebelles depuis le mois de mars. Rongé par la peur de perdre les siens, qui l’empêche de dormir la nuit, Aziz al-Asmar décide de revenir s’installer en Syrie, à l’époque où des milliers de ses compatriotes partent se réfugier dans les pays limitrophes. Partager les souffrances de tous ceux qui ont osé s’opposer à Bachar el-Assad n’est pas l’unique raison de son choix. Les effets collatéraux de la guerre syrienne au Liban ont favorisé une montée d’une xénophobie antisyrienne de la part de la population locale et la promulgation d’une série de lois contraignantes pour les travailleurs expatriés le touche. « Il y avait très souvent des descentes de police dans le quartier. C’était très pesant », raconte Aziz al-Asmar, lui-même victime de délit de faciès. Son employeur, en revanche, fait preuve d’une magnanimité rare en lui accordant des indemnités de fin de service, soit près de 11 000 dollars. Une somme conséquente qui lui permet de voir venir une fois rentré au pays.

« Saoufa nabqa »

En septembre 2015, la petite famille passe la frontière turque et se réinstalle à Binnich, devenue méconnaissable. « Deux jours à peine après notre arrivée, il y a eu des raids alors que je marchais dans la rue. Je ne savais pas quoi faire, je me suis jeté au sol, alors que pour les autres, c’était normal. J’ai mis du temps à m’acclimater à ça », raconte l’artiste. C’est là qu’il décide de participer à la révolution à sa manière, en peignant sur les murs ravagés de sa ville. Sa première œuvre, un simple slogan « Saoufa nabqa » (« Nous resterons ») tagué sur le toit détruit d’un immeuble, fait le tour des réseaux sociaux. Au fil des événements politiques en Syrie ou ailleurs, mais également de manifestations ou de disparitions, les murs de Binnich, qui menacent à tout instant de s’effondrer, deviennent ses toiles. « Je pense aux gens qui ont sacrifié leur vie pour se payer leur maison, qui ont peut-être péri dedans ou qui ont dû la quitter à cause des bombardements », raconte-t-il. Très souvent, des nuées d’enfants se joignent à l’entreprise en prenant les pinceaux pour l’aider. Les enfants de la ville et des alentours le reconnaissent dans la rue, l’interpellent et se prennent d’affection pour lui, notamment parce qu’il vient souvent peindre dans les écoles, ou dans les orphelinats, afin de les extirper « un peu de leur quotidien ».


(Lire aussi : Le tourbillon de l'exil d'un des derniers derviches de Damas)

Une famille hors du commun

Aziz al-Asmar a rendu hommage à des figures de la révolution récemment disparues, comme l’actrice et dissidente syrienne May Skaff, décédée à Paris en juin dernier, ou encore l’emblématique Raëd Farès, originaire de Kfar Nabel, assassiné (vraisemblablement) par des membres de HTC, faction à laquelle il s’opposait tout autant qu’au régime. L’artiste assure n’avoir jamais eu de problème avec une quelconque faction et dit jouir d’une liberté d’expression totale. Une liberté que partagent ses neuf frères et sœurs, tous lettrés et artistes. Parmi ses deux frères restés à Binnich, Adnane est ingénieur du son pour un média de l’opposition et compose des morceaux de musique dans son studio, alors que le second, Amer, est calligraphe, dessinateur et professeur d’anglais à l’université. Les autres vivent en Allemagne, en Turquie, au Liban ou aux Émirats arabes unis. Malgré le désespoir ambiant à cause des défaites de l’insurrection, Aziz al-Asmar semble loin de regretter son retour au pays où il vit avec son épouse, institutrice, et leurs trois garçons, dont un petit dernier de deux mois à peine. Dans cette famille hors du commun, Ahmad, 13 ans, est premier de classe et doué pour les lettres. Mohammad, 10 ans, a la bosse des maths et est décrit comme un petit génie. À quatre ans, il était capable de faire des calculs mentaux et est rapidement devenu imbattable au jeu d’échecs. « Il a appris le Coran par cœur et est capable de faire des multiplications pouvant atteindre plusieurs millions », assure le père, non sans fierté.

Vendredi dernier marquait les huit ans de la révolution syrienne. À Binnich, qui signifie « fils de l’homme » ou bien « humanité » en syriaque, plusieurs personnalités, activistes et artistes, déplacés de la Ghouta, d’Alep ou de Deraa, se sont retrouvés ce jour-là pour manifester. Aziz al-Asmar a, lui, peint le drapeau de la révolution et tagué : « Massacrés, mais on continue. »


Pour mémoire 

La peinture pour exorciser la guerre dans le camp de Yarmouk

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IL Y MANQUE LE PREDATEUR !

Marionet

Superbe papier, permettant de voir des œuvres très intéressantes de ce street artist et surtout de connaître son parcours atypique.

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