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Idées

Chrétiens et musulmans d’Orient : faire face ensemble ou sombrer dans le néant

Dialogue interreligieux
16/02/2019

L’appel vibrant pour la défense de la liberté de croyance et la reconnaissance d’une pleine citoyenneté pour les minorités religieuses que Sa Sainteté le pape François et le grand imam d’al-Azhar, le cheikh Ahmad al-Tayeb, ont émis dans leur « document sur la fraternité humaine », signé le 4 février à Abou Dhabi, constitue une étape historique et ô combien salutaire pour la promotion de la culture de la tolérance dans une région en proie au fanatisme et à la violence.

« Le maintien de la présence des chrétiens dans cette région du monde est indispensable non seulement pour la chrétienté, mais aussi pour l’islam. Il ne concerne pas simplement l’Orient, mais toute la planète », avais-je pour ma part déclaré dans un exposé que j’ai eu le privilège de présenter en 2010, grâce à Sa Sainteté le pape Benoît XVI, au synode des évêques pour le Moyen-Orient. J’ajoutai que le déclin de cette présence, qu’il soit moral ou numérique, est autant un problème pour les musulmans que pour les chrétiens.

Preuve que ce constat vaut pour l’ensemble de la planète, un rapport publié en juin dernier par le Pew Research Center indiquait qu’en 2016, 42 % des 198 pays retenus par l’étude imposaient des restrictions générales élevées ou très élevées à la religion – qu’elles soient le résultat d’actes gouvernementaux ou d’actes hostiles de particuliers ou de groupes sociaux –, un chiffre en hausse de deux points de pourcentage par rapport à 2015 et de treize par rapport à 2007. Le Moyen-Orient est néanmoins la région du monde qui possède le score médian le plus élevé en la matière, selon l’étude. Cette primauté régionale en matière d’entraves à la liberté religieuse n’est guère étonnante au regard des nombreux facteurs qui agissent de manière cumulative pour renforcer ce phénomène : de la rareté des sociétés démocratiques dans cette partie du monde à la montée des fondamentalismes, en passant par l’erreur historique fatale qui consiste à confondre christianisme et Occident (voire à réduire ce dernier à une image négative héritée des croisades et ravivée par la colonisation et la création de l’État d’Israël). Il en résulte une situation qui sème l’inquiétude et la souffrance chez les Arabes de diverses religions et dans d’autres communautés ethniques du Moyen-Orient. Alors que, depuis le début de la décennie, la région connaît un processus de transformation et des bouleversements sociaux et politiques majeurs, la question de la place des chrétiens d’Orient dans cette transition se pose en effet avec force : feront-ils partie intégrante de cette ère nouvelle ou leur rôle et leur avenir seront-ils balayés par le tsunami des mutations en cours ?


(Lire aussi : Hommages en série au document signé par le pape François et l’imam al-Tayeb)

Épouvantails

Dès les prémices de l’année 2011, les printemps arabes ont en effet laissé apparaître une certaine distorsion dans les perceptions des événements : alors que les soulèvements en œuvre en Afrique du Nord et au Moyen-Orient laissaient entrevoir des perspectives prometteuses pour les musulmans arabes qui manifestaient avec confiance pour leurs droits et leur liberté, ces perspectives demeuraient incertaines pour les chrétiens arabes qui attendaient avec inquiétude l’issue des mouvements. Cette méfiance était d’abord due à une erreur de perception consistant à croire en la véracité d’une hypothèse pourtant démentie par les faits, en l’espèce que les régimes tyranniques et autoritaires de la région menaient une politique juste et protectrice envers les chrétiens du Moyen-Orient. Pour conserver le pouvoir sur le plan interne et le rendre acceptable aux yeux des pays occidentaux sur le plan externe, la plupart de ces régimes ont ainsi érigé les islamistes en épouvantails : à les entendre, il n’y avait pas d’autres alternatives possibles que « Moubarak ou les Frères musulmans », « Assad ou Daech », « Ben Ali ou Ennahda », « Kadhafi ou el-Qaëda », etc. Pris entre ces deux feux, les chrétiens du Moyen-Orient n’ont pourtant pas moins souffert de la politique de ces régimes. Et même lorsque ces régimes les « traitaient bien », c’était pour les instrumentaliser contre les islamistes, empoisonnant encore davantage leur relation avec ces derniers, comme en Égypte ou en Irak par exemple.

Certes, partout dans la région, les extrémistes islamistes ont pu détourner à leur profit les bouleversements politiques en œuvre. Ce type de détournement constitue une tactique normale mais illégitime des groupes opportunistes, et il peut réussir à court ou moyen terme, mais pas s’installer dans la durée. Une autre erreur politique majeure consisterait donc à penser que le fondamentalisme islamique est destiné à dominer la région, ou que la majorité des musulmans sont fondamentalistes. Or ce type d’erreur peut coûter très cher aux chrétiens comme aux musulmans de la région : si les chrétiens la commettent, ils tourneront le dos à toute la région, simplement parce qu’ils ne peuvent pas supporter de vivre avec des fondamentalistes musulmans. En anéantissant ainsi le concept de convivialité, une émigration massive des chrétiens d’Orient viderait la personnalité arabe de sa culture, de son identité et de sa singularité : en tant qu’Arabe musulman, je ne peux pas vivre pleinement mon identité sans les Arabes chrétiens.

L’instinct naturel d’autodéfense et de conservation devrait donc nous conduire à réagir vite et avec courage, car une telle erreur serait extrêmement difficile à rectifier : quand les chrétiens découvriront leur erreur, il sera trop tard, et les pièces pittoresques de la mosaïque moyen-orientale seront dispersées aux quatre vents. De fait, les chrétiens ont souffert avec les musulmans sous la domination européenne (anglaise et française), sous l’autorité israélienne et sous les régimes arabes tyranniques. Aujourd’hui, ils partagent avec l’immense majorité des musulmans leur crainte, et leur refus du fondamentalisme islamique.


(Lire aussi : Plus loin que la tolérance, l'éditorial de Issa GORAIEB)

Mission commune

La liberté de religion des chrétiens a été et reste en effet l’autre face de la liberté religieuse des musulmans. Le pacte du Prophète avec les chrétiens de Najran (631) – qui a vocation à s’appliquer en tout lieu – stipule ainsi que les adeptes de l’islam doivent protéger les chrétiens et défendre leurs églises, oratoires, monastères et lieux de pèlerinage, où qu’ils soient, et proscrit leur conversion forcée. « Il faut leur apporter la miséricorde, et repousser tout malheur qui pourrait les atteindre » et, si les chrétiens « ont besoin de réparer leurs églises et leurs sanctuaires, ou d’arranger toute autre chose liée à leurs affaires et à leur religion, le Prophète demande aux musulmans de les aider et de les soutenir (…) non pas pour en recevoir rétribution, mais comme un don et par la grâce de Dieu et de son Prophète », enseigne ainsi le Coran.

Dans une région en pleine mutation, cette injonction coranique de trouver un terrain d’entente avec les gens du Livre est plus que jamais d’actualité. Elle nous conduit à affirmer que les musulmans et les chrétiens doivent prendre conscience qu’en tant que communautés fondées sur la foi en Dieu, ils partagent la même « mission » : témoigner des valeurs divines au cœur de la civilisation moderne. Loin d’être divisés par un prétendu « choc des civilisations », selon la célèbre formule de Samuel Huntington, ils sont appelés à œuvrer ensemble pour mener un dialogue civilisationnel critique avec les partisans de la modernité.

C’est au nom de ces principes que tant de musulmans au Yémen, en Tunisie, en Égypte, en Syrie et ailleurs font face à l’intolérance et à l’extrémisme religieux. Refuser le fondamentalisme ne signifie pas rejeter l’islam, et croire à un gouvernement civil et démocratique ne veut pas dire contester la religion : si la démocratie peine à s’imposer dans la région, ce n’est pas en raison d’un conflit supposé entre islam et démocratie, mais parce que la culture de l’acceptation et du respect des différences manque encore d’assise. Le problème est culturel et non religieux.

En témoigne notamment l’œuvre considérable accomplie en Égypte par al-Azhar, la plus haute autorité sunnite dans le monde, qui a affirmé en 2011 son souhait de voir « l’établissement d’un État national, constitutionnel et démocratique », fondé sur la séparation des pouvoirs, l’égalité des droits entre les citoyens et le refus du concept d’un État religieux. Confirmant qu’il n’y a pas de conflit entre la charia et la démocratie, et que cette dernière est une garantie de liberté, al-Azhar a insisté sur le caractère fondamental des libertés de religion, d’opinion, de recherche scientifique et de création artistique. Elle a par ailleurs reconnu les valeurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, en soulignant notamment que le fait d’être chrétien ou musulman ne doit pas affecter le choix d’un travail, l’embauche, les carrières, etc.


Diversité et communauté

D’où la nécessité, à la lumière des printemps arabes et de leurs suites, de ne pas dissocier la préservation de la diversité de celle de l’esprit de communauté : si on ne donne pas un sentiment d’appartenance commune aux personnes de diverses origines religieuses, si certaines d’entre elles n’ont pas le sentiment que leur identité et leur patrimoine sont des composantes appréciées de la fresque sociale du Moyen-Orient, une vraie communauté est impossible. Autrement dit, sans esprit de diversité, la défense de la communauté mène à l’aliénation de toutes les minorités (comme on a pu notamment le voir en Irak) ; tandis que sans esprit de communauté, la diversité conduit au tribalisme (comme en Libye).

Alors que notre région est confrontée à un processus de transition dont l’issue reste aussi majeure qu’incertaine, nous avons la chance de reconstruire nos sociétés sur les principes du gouvernement civil, de la citoyenneté égalitaire, de la démocratie, des droits de l’homme et de la liberté religieuse. Nous savons que ce n’est pas facile. Mais nous savons aussi que les musulmans et les chrétiens doivent faire face ensemble à leur destin commun, pour ne pas se résigner à sombrer dans le néant.

Secrétaire général du Comité national pour le dialogue islamo-chrétien, du Comité islamique permanent (sunnite, chiite et druze) et membre permanent de nombreuses organisations consacrées au dialogue interreligieux.


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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

SI LA POLITIQUE POUVAIT PRENDRE CETTE ACCOLADE DES TOP RELIGIEUX EN EXEMPLE...

Le Faucon Pèlerin

Il faudrait traduire la chronique historique de Mohammad Sammak en arabe et en anglais afin de la distribuer dans toutes les écoles du Liban. Beaucoup de nos compatriotes ignorent ces vérités produites par Mohammad Sammak 100% Libanais.

ACQUIS À QUI

Et que fait le pêcheur en eau trouble à qui on ne doit rien reprocher ?

Saturne

les adeptes de l’islam doivent protéger les chrétiens et défendre leurs églises, oratoires, monastères et lieux


Proteger, un mot qui me donne des frissons dans le cerveau.
des notions pre-historiques revolues.
enterrer le passé, regarder vers l'avenir.

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