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Santé

La santé mondiale contre les trolls en ligne

Commentaire
OLJ
09/02/2019

L’aspect le plus frustrant de mon travail en tant que scientifique spécialiste de la santé publique reste la diffusion d’informations erronées – généralement en ligne – qui contrecarrent des années d’études empiriques. Il est déjà assez difficile pour les médecins de contredire de fausses informations médicales lors des conversations avec les patients. Il devient encore plus ardu de le faire quand de telles faussetés se propagent via internet.

J’ai récemment constaté cela au Cachemire, où j’ai grandi. Là-bas, les parents de jeunes enfants ont fait confiance aux vidéos et messages sur Facebook, YouTube ou WhatsApp qui véhiculent de fausses rumeurs selon lesquelles les médicaments et les vaccins modernes étaient nocifs ou qu’ils étaient financés par des étrangers qui ont des motifs cachés. Des discussions que j’ai eues avec des pédiatres locaux ont montré l’effet de ces vidéos ou messages instantanés truffés de fausses informations sur les parents. En effet, il suffisait d’une seule vidéo ou d’un seul message pour dissuader les parents de croire aux traitements médicaux.

Des médecins d’autres régions de l’Inde et du Pakistan ont signalé de nombreux cas de parents, dont un grand nombre étaient éduqués, qui ont refusé que leurs enfants se fassent vacciner contre la poliomyélite. Les rapports qui soulignent que la CIA a déjà organisé une fausse campagne de vaccination pour espionner des militants au Pakistan ont accru la méfiance des habitants de cette région. Vu les grands enjeux, les États ont parfois recours à des mesures extrêmes, comme l’arrestation des parents réfractaires, pour s’assurer que les communautés vulnérables sont vaccinées.

Ce n’est qu’un exemple régional de la menace mondiale que représente pour la santé publique la désinformation en ligne. Aux États-Unis, une étude récente publiée dans l’American Journal of Public Health a montré comment des inforobots Twitter et des trolls russes ont réussi à biaiser le débat public sur l’efficacité des vaccins. L’étude a examiné 1,8 million de tweets publiés entre 2014 et 2017. Elle a conclu que le but de ces comptes automatisés était de créer un contenu en ligne antivaccin assez substantiel pour développer une fausse équivalence dans le débat sur la vaccination.

De tels programmes de désinformation réussissent pour une raison. En mars 2018, des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) ont signalé que les fausses nouvelles sur Twitter se propageaient de manière significativement plus rapide que les vraies. Leur analyse a révélé comment le besoin humain de nouveauté et la capacité de l’information d’évoquer une réaction émotionnelle sont vitaux dans la dissémination de fausses nouvelles.

Internet amplifie les dommages causés par ces «  faits alternatifs  » car il peut les disséminer à une échelle et à une vitesse massives – quelques faux comptes ou de comptes de troll suffisent à répandre de fausses informations à des millions de personnes. Et une fois la fausse nouvelle répandue, il est presque impossible de l’empêcher de circuler.

Le rôle des inforobots Twitter et des trolls dans les élections américaines de 2016, et le vote sur le Brexit au Royaume-Uni est flagrant. Maintenant, ils nuisent aussi la santé mondiale. Si nous ne prenons pas des mesures musclées et coordonnées pour contrer cette tendance inquiétante, nous pourrons perdre les résultats d’un siècle en termes de communications en matière de santé et de vaccination, qui dépendent de la confiance du public.

Nous pouvons prendre plusieurs mesures pour commencer à atténuer les dommages. Premièrement, les responsables et les experts de la santé tant dans les pays développés que dans ceux en développement doivent se rendre compte à quel point la désinformation en ligne est en train d’éroder la confiance publique dans les programmes de santé. Ils doivent aussi impliquer les géants des médias sociaux comme Facebook, Twitter et Google, ainsi que les grands joueurs régionaux, notamment WeChat et Viber. Cela sous-entend de travailler de concert avec ces sociétés pour créer des lignes directrices et des protocoles sur la manière dont les informations qui intéressent le grand public doivent être diffusées de manière sûre.

De plus, les sociétés de médias sociaux peuvent travailler avec des scientifiques pour identifier les tendances et les comportements des comptes indésirables (pourriels) qui essaient de diffuser de fausses informations sur des questions importantes de santé publique. Twitter, à titre d’exemple, a déjà recours aux technologies d’apprentissage machine pour limiter l’activité des comptes pourriel, des inforobots et des trolls.

Une vérification plus rigoureuse des comptes, dès l’inscription, peut constituer une puissante dissuasion à une expansion additionnelle des comptes automatisés. L’authentification à deux facteurs, à l’aide d’une adresse de courrier électronique ou d’un numéro de téléphone à l’inscription, est un bon départ. La technologie de Captcha qui demande aux utilisateurs d’identifier des images d’autos ou de rues – ce que les humains font mieux que les machines (pour l’instant, du moins) – peut aussi limiter les inscriptions automatisées et les activités des inforobots.

Il est peu probable que ces précautions enfreignent les droits des personnes à émettre une opinion. Les responsables de la santé publique doivent faire preuve de prudence lorsqu’ils soupèsent les droits à la liberté d’expression par rapport aux conceptions complètement fausses qui mettent en danger le bien-être public. En abusant de l’anonymat favorisé par internet, les comptes pourriel, les inforobots et les trolls servent à perturber et à polluer le flux d’informations accessibles afin de confondre les gens. Le fait d’intervenir avec prudence pour éviter des situations mettant des vies en danger est une obligation morale.

La santé publique mondiale a fait des pas de géant au XXe siècle. Pour poursuivre ces progrès au XXIe siècle, il faudra non seulement continuer les recherches novatrices et le travail communautaire, mais également s’impliquer sur les médias en ligne. Le prochain combat pour la santé mondiale pourrait bien se dérouler sur internet. Et en intervenant assez rapidement pour défaire les trolls, nous pouvons prévenir les maladies et les mortalités évitables dans le monde entier.


*Junaid Nabi est chercheur en santé publique à Brigham et à l’hôpital des femmes, ainsi qu’à la faculté de médecine de Harvard, Boston. Les opinions dans cet article sont les siennes et ne reflètent pas forcément celles de Brigham ou de l’hôpital des femmes.


© Project Syndicate. Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier

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NAUFAL SORAYA

Tu parles de désinformation... Il est payé combien pour écrire cet article? Cette sacrosainte industrie pharmaceutique qui ne pense qu'à notre bien, et tous ces méchants qui veulent nous faire croire le contraire...

Oui, la médecine et la recherche pharmaceutique ont fait d'énormes progrès et éradiqué plusieurs maladies mortelles.

Mais nous connaissons tous aussi les dangers de certains médicaments, l'obligation absolue de se faire vacciner dès l'OMS le décrète (on se demande bien pourquoi), les campagnes anti-médecines douces, etc.

Nous savons aussi les milliards qu'ils se font, et ce n'est pas sans raison qu'ils ne sont pas prêts à lâcher le morceau. Regardons du côté de notre propre ministère de la Santé qui a provoqué un tollé au niveau international... Est-cee normal?

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