X

Liban

Malgré les pressions islamistes et conservatrices, l’émission « Ana Heyk » donne la parole à des lesbiennes

Libertés

La juge des référés de Beyrouth, Marie-Christine Eid, a rejeté hier le recours de 5 avocats visant à interdire l’émission télévisée sur al-Jadeed. L’affaire a fait le buzz sur les réseaux sociaux.

31/01/2019

Les libertés individuelles et d’expression ont remporté une franche victoire hier, avec la décision de la juge des référés de Beyrouth, Marie-Christine Eid, de rejeter le recours présenté la veille, mardi 29 janvier 2019, par une poignée d’avocats visant à interdire la diffusion de l’émission Ana Heyk (« je suis ainsi ») qui donne la parole à des lesbiennes. Une émission du présentateur vedette, Neshan Der Haroutiounian, sur la chaîne télévisée al-Jadeed, et qui, selon les avocats Mohammad Ziad Jaafil, Michel Fallah, Lina Sahmarani, Mohammad Assad Safsouf et l’avocat stagiaire Omar Chbaro, « fait la promotion des cas sociaux déviants et les met en lumière comme s’il s’agissait d’exemples à suivre pour la jeune génération. Ce qui va à l’encontre des lois en vigueur et plus particulièrement du code pénal, et sape les valeurs morales de la société libanaise ».

Des arguments qu’a défaits la juge Eid après avoir donné quatre heures à la chaîne télévisée pour répondre aux arguments des avocats. Elle a estimé que les plaignants n’avaient pas qualité pour présenter un recours et qu’ils n’avaient aucun intérêt personnel direct dans l’affaire, autrement dit qu’ils n’étaient pas directement lésés pour justifier une procédure temporaire accélérée de la justice. La juge des référés a également estimé que la requête présentée par les cinq avocats constitue une violation des dispositions de la Constitution, car elle est considérée comme une censure préalable.


(Lire aussi : Une soirée « gay friendly » interdite à Mar Mikhaël)


Propos haineux
Neshan, le présentateur télé vedette d’al-Jadeed, a donc présenté son émission hier soir, comme tous les mercredis, malgré les nombreuses menaces qu’il continue de recevoir et les pressions exercées par les milieux fondamentalistes, et notamment par la Jamaa islamiya, pour en empêcher la diffusion et interdire toute promotion. Les réseaux sociaux, eux, se sont emparés de l’affaire, faisant le buzz, jusqu’à véhiculer des propos particulièrement haineux envers la chaîne télévisée et son présentateur. « Je suis satisfait de la décision de la justice. J’estime que nous avons remporté la bataille de la liberté d’expression », affirme à L’Orient-Le Jour Neshan Der Haroutiounian, qui se défend de faire du sensationnalisme et de porter atteinte aux valeurs morales. « On m’accuse d’encourager la débauche. Or je ne fais que refléter la réalité de la société libanaise. Le lesbianisme en est une facette, au même titre que l’homosexualité masculine ou autre », dit-il, dénonçant une société patriarcale qui « pratique la politique de l’autruche en refusant à la femme de choisir sa sexualité ». Il révèle toutefois qu’il était « déterminé à diffuser l’émission » au cas où la justice n’aurait pas abondé en son sens, quitte à payer lui-même l’amende de 15 millions de LL. « Si l’émission avait été interdite, cela aurait été un précédent et aurait encouragé les extrémistes à faire interdire d’autres émissions », explique-t-il. Mesure qu’il estime impensable. Mais en même temps, le présentateur rappelle qu’il appartient lui aussi à une famille soucieuse du respect des valeurs morales de la société. « Je suis conscient de mes responsabilités familiales et sociales », conclut-il.


(Lire aussi : « Queer Narratives Beirut » : le podcast comme arme d’éducation massive)


L’intelligence de la juge des référés
Commentant l’affaire pour L’OLJ, Bertho Makso, directeur de l’association Proud Lebanon qui milite pour les droits de la communauté LGBT, fait certes part du soutien de l’association au présentateur Neshan. Mais il ne manque pas d’émettre des réserves envers son émission « Ana Heyk », qui met en vedette des cas extrêmes, pour évoquer des causes taboues. « Je comprends qu’il est difficile de trouver des homosexuels qui s’expriment à visage découvert. Mais ces cas mis en lumière ne donnent pas une image positive de la communauté LGBT du Liban », observe-t-il. Le responsable regrette aussi « l’usage par Neshan de termes péjoratifs, lorsqu’il pose des questions à ses invités, comme lors de l’émission sur les transgenres ». « Il est impératif que le présentateur travaille sur des termes positifs. Il a montré qu’il est capable d’excellence », insiste-t-il. Au-delà de cette critique qu’il veut constructive, M. Makso rappelle « le caractère sacré de la liberté d’expression ». Il salue enfin « l’intelligence de la juge Marie-Christine Eid », qui a réussi, « tout en restant neutre, et sans prendre position en faveur de la communauté homosexuelle, à mettre des limites aux avancées des fondamentalistes sur la question ».

Également contactée par L’OLJ, Layal Behnam, directrice de projets au sein de la fondation Maharat pour la liberté d’expression, tient d’abord à saluer le jugement émis par la juge Eid. « Nous sommes contre la censure préalable et pour la liberté d’expression, martèle-t-elle. Et si jamais certains jugent qu’un programme télévisé n’est pas conforme à l’éthique, c’est au Conseil national de l’audiovisuel d’émettre des garde-fous. » « Car, insiste-t-elle, la diffusion d’un programme sur l’homosexualité féminine n’est pas liée à la criminalité, ni même au code pénal. » Mme Behnam dénonce dans ce sens « les propos haineux véhiculés sur les réseaux sociaux par des parties conservatrices ». « Il s’agit d’une véritable campagne de haine, menée par un prédicateur », regrette-t-elle, dénonçant parallèlement « une recrudescence des atteintes aux libertés individuelles ». L’affaire semble loin d’être terminée, la Jamaa islamiya invitant hier la justice et le Conseil national de l’audiovisuel à réagir.


Pour mémoire

« Hinad », une campagne pour lutter contre les stéréotypes médicaux liés à l’homosexualité au Liban

En 2018, des étudiants expliquent encore que l’homosexualité n’est pas une maladie

Dépénalisation de l’homosexualité au Liban : transformer l’essai

Un pas important vers la fin de l’homophobie franchi au Liban

Une soirée pour dire non à l’homophobie et la transphobie

A Beyrouth, un salon de beauté refuge pour la communauté gay

"Plus jamais seuls", une campagne "positive" pour "briser l'isolement" des LGBT au Moyen-Orient

Mashrou' Leila, porte-drapeau malgré eux des gays du monde arabe


À la une

Retour à la page "Liban"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Pierre Hadjigeorgiou

Tout a fait d'accord sur le principe de la liberté individuelle ou sexuelle de tout un chacun. Dieu nous a crée libre et nous a donné la possibilité de décider si nous voulons opter pour une vie principalement dirigée vers le bien ou vers le mal. L’homosexualité n'est pas un bien et surement pas normale. En tant que Chrétien et croyant, je reconnais et respecte la liberté des gens qui sont, comme certains disent, "différents". Pour moi ils ne le sont pas. Ils sont identiques a chacun de nous mais ont choisit un mode de vie incompatible avec les préceptes de Dieu et donc pas normal. Le crime, le viol, les vols, etc... existent aussi depuis la nuit des temps et ce n'est pas pour cela qu'on peut se permettre de les légaliser sous prétexte que nous sommes en 2019! Je suis désolé si je ne puis faire pas du politiquement correcte mais la normal des choses est l'hétérosexualité et rien d'autre! Ceci dit, pour les défenseurs des mouvements LGBT, etc..., ne leurs en déplaisent, essayer de montrer une fausse image sur l’homosexualité est en fait déformer la vérité et la réalité en essayant de justifier l'injustifiable avec des arguments qui ne tiennent pas la route. Etre homosexuel est un choix individuel, faux pour moi, mais qui ne donne aucunes excuses a ceux qui n'aime pas ce mode de vie choisi, d’être violent ou méchant. C'est un cas de société qu'il faut avoir le courage d'aborder sans haine ni rancune, mais avec beaucoup d'amour. C'est ce dont ils ont besoin pour s'en sortir.

L’azuréen

Cela s’appelle liberté d’expression et elle est capitale !

Wlek Sanferlou

Bravo pour la loi et pour une interprétation claire!

C.K

Tout va bien tant que cela ne sombre pas dans l'exhibitionisme, l'outrance et la vulgarité, comme souvent malheureusement....

gaby sioufi

WOW ! KHAYYYYY !
LA AU MOINS NOUS SOMMES PLUS QU'HEUREUX D'AVOIR UNE JUGE DU NIVEAU CULTUREL DE MARIE CHRISTIEN EID.
MAIS QUEL BEAUME SUR NOS COEURS ENDOLORIS !

Georges MELKI

On ne peut que féliciter Mme Marie-Christine Eid, Nishan et Al-Jadid pour leur action en faveur de la liberté d'expression. L'homosexulaité est une condition naturelle qui existe depuis des temps immémoriaux...Ce n'est pas en interdisant toute discussion à son propos qu'on réussira à l'éliminer de notre société. Finalement, chacun de nous est libre de faire ce qu'il veut de et avec son corps!

Sarkis Serge Tateossian

De telles émission ne font nullement la promotion de ce qui est mal ou déviant à la société. Il s'agit d'éclairer le téléspectateur sur des faits existants en essayant d'approfondir le sujet par des temoignages, avis des techniciens, corp médical etc .

Concernant l'homosexualité, un sujet extrêmement tabou dans nos sociétés orientales, l'opinion publique souffre d'un manque d'information la concernant.
Par notre ignorance nous faisons souffrir inutilement des gens parce qu'ils sont différents.

Il s'agit avant tout d'un problème de droit humain fondamental donc juridique. Nous n'avons pas le droit de stigmatiser une phrance de notre société.

Une société apaisée et éclairée refuse toute ségrégation. C'est une question de respect et de dignité. Il faut tenter de comprendre avant d'émettre un jugement négatif.

L'obscurantisme n'apporte rien de bon à la société.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

L,OBSCURANTISME TROUVERA TOUJOURS A REDIRE...

I.E

Bravo! La seul bonne nouvelle de l’année 2019 au Liban! Comme quoi il y’a toujours espoir dans ce pays après tout!
Vive la liberté! Il ne faut jamais cédez au pression des autorités religieuses moyenâgeuses!
Love wins!

Dernières infos

Les signatures du jour

Décryptage de Scarlett HADDAD

Salam, Mikati et Siniora en Arabie : un rééquilibrage face à l’influence iranienne grandissante

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants