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Culture

Irving Penn à vie, et au cœur de Beyrouth...

Exposition

Ce grand nom de la photographie s’exporte dans la région pour la première fois, au Mina Image Center, à la faveur de « Untroubled »*, une exposition conçue spécialement pour Beyrouth par Matthieu Humery et qui lève le voile sur les rouages mystérieux d’une œuvre aussi éblouissante qu’imperturbable...

19/01/2019

À l’automne 2017, bien des Libanais se bousculaient aux portes du Grand Palais parisien qui célébrait alors le monument Irving Penn – il aurait fêté cette année-là son centenaire – à travers une ample rétrospective de son œuvre, ne soupçonnant pas un instant qu’un événement d’une telle ampleur puisse un jour faire le voyage vers nos rives occupées à bien d’autres combats que celui de l’art. La surprise était donc de taille quand on apprenait que le Mina Image Center, piloté par sa directrice Manal Khader, démarrera ses activités avec l’exposition Untroubled, ouverte mercredi soir, et qui interroge l’œuvre du photographe américain né en 1917 dans le New Jersey, en mettant en lumière, par le biais d’un parcours thématique, le caractère immuable, inimitable, imperturbable, de son geste photographique dont les tirages ont encapsulé le XXe siècle dans une élégance trouble propre à lui.


Du taillé sur mesure pour Beyrouth

« J’ai rencontré Manal Khader qui venait de voir la rétrospective du Grand Palais et en avait été éblouie. Elle m’a soumis l’idée d’une exposition à Beyrouth, en ne pensant pas que cela serait réalisable. J’ai été très séduit par ce projet et l’ai aussitôt soumis à François Pinault, entrepreneur dans l’âme et amoureux des challenges, puis à la Fondation Irving Penn qui ont immédiatement approuvé », raconte Matthieu Humery, curateur de l’événement, à propos de sa genèse. Et de poursuivre : « Penn n’avait jamais été exposé dans la région auparavant.

C’était donc une occasion idéale de pouvoir présenter ses œuvres au Liban, et surtout d’apporter un peu de cette culture photographique au Moyen-Orient. »

Dans cette perspective, et si Untroubled prend racine dans Resonance, une exposition qu’accueillait le Palazzo Grassi vénitien en 2014, les quelque 50 tirages qui la constituent, tous appartenant à la collection Pinault, ont été en revanche accrochés dans une configuration taillée sur mesure pour Beyrouth, jusque même le titre « qui exprime d’une part la consistance de l’œuvre de Penn au fil du temps, mais résonne d’autre part avec le positionnement de Beyrouth qui représente encore, et en dépit de tout ce qu’elle a dû traverser comme aléas, un épicentre culturel et artistique », indique Humery. Pour ce faire, rompant avec une traditionnelle construction chronologique, ce dernier a pensé un parcours thématique, afin de distiller le processus de création d’Irving Penn dont les photos fleurissaient d’un studio démontable qu’il transportait partout et imaginait tel un isoloir, un cocon exilé du réel, son bloc opératoire de poche dans lequel il extrayait des morceaux du réel avant de les passer au scalpel de son objectif pointilleux, comme le témoigne par exemple sa légendaire Nature morte avec pastèque (1947) – présentée à Beyrouth – composée à la manière d’une toile.


Le fil rouge de Penn

Un processus créatif reposant donc autant sur ses prises de vue à la maîtrise absolue que sur son travail forcené sur les tirages, sa fièvre inventive et sa patte, à la fois éclectique et reconnaissable entre mille, qui se reproduisait systématiquement sur toute son œuvre et l’a érigé aux sommets iconiques de la photographie.

Les photographies sont réparties sur les sections Petits métiers, quête mystérieuse de l’autre, portraits troubles de charbonniers, égoutiers, poissonniers ; puis Portraits en coin qui mettent en scène des célébrités mises au piquet, Alfred Hitchcock, Marlène Dietrich ou Salvador Dalí dont planent les spectres au Mina Image Center. On se frotte ensuite à ses Natures mortes, Les (saisissantes) mains de Miles Davis, Icônes, Vanités/Memento Mori et Décomposition où le photographe se prend à devenir alchimiste, broyant les frontières entre sublime et répugnant à la faveur de sa série Cigarettes aux accents baudelairiens, en passant par Cranium Architecture née d’une visite au Národní Muzeum à Prague ou Sociétés du monde qui le font rêver des personnages d’ailleurs. Là où semblent se télescoper le temps et les mondes, les images tracent en filigrane le fil rouge de l’œuvre de Penn que Matthieu Humery résume de la sorte :

« Il était animé par cette pulsion de jusqu’au-boutisme qui faisait que rien, dans sa démarche, n’était laissé au hasard. Il était dans la maîtrise la plus totale, à l’antipode de bien de ses contemporains, par exemple Henri Cartier-Bresson qui privilégiait, de son côté, le hasard et l’instant décisif. Il avait cela de génial également, savoir pertinemment comment changer le statut d’une image.

La faire passer d’un médium destiné à une grande consommation, comme ses photos pour le Vogue, à une œuvre d’art brillamment composée, ce qui fait de lui un maître de l’art et non seulement de la photographie. »

Car, par-delà le contenu de ses visuels qu’il sublimait comme nulle autre, c’est d’un objet photographique dont il est en fait question avec Untroubled, tant Irving Penn obsédait sur les tirages qu’il maniait à la façon d’un chimiste exalté. En artisan du papier, il les faisait migrer d’épreuves à la gélatine d’argent, vers celles au platine ou au dye transfer, octroyant ainsi d’autres épidermes, d’autres nuances, d’autres vies, à ses sujets. Ces papiers animés qui, aujourd’hui sous nos yeux (chanceux) à Beyrouth, resteront, en définitive, ses plus beaux personnages…

*Mina Image Center

Irving Penn, « Untroubled » (œuvres de la collection Pinault), curation de Matthieu Humery.

Immeuble Stone Gardens, rue Darwich Haddad, quartier du port, Beyrouth, jusqu’au 28 avril 2019.

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Remy Martin

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