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Culture

La cohorte des malheurs féminins à travers le drame historique de l’Orient

Livre

« Bint el-khayata » (La fille de la couturière ; Antoine-Hachette) est le dernier roman en langue arabe de Joumana Haddad, au souffle et à la diaprure épiques pour la cause des femmes. Une fresque pour un livre choral entre larmes, sang, guerre, solitude et sexe des filles d’Ève en Orient.

11/12/2018

C’est devenu coutumier qu’à chaque écrit ou publication de la poétesse, journaliste et écrivaine Joumana Haddad, le scandale pointe son nez. Non parce qu’il fait vendre, qu’il est bon pour la promotion ou qu’il est le signe distinctif d’un tempérament, d’une provocation bien assise, mais parce qu’il y a des causes inextinguibles pour des idées reçues tenaces qu’il faut combattre. Et tout cela a forcément odeur de soufre. Les pharisiens s’offusquent, les libres penseurs applaudissent et les tièdes, comme d’habitude, sont

perplexes. Mais la littérature a dit son mot !

S’est-elle remise de ses émotions et commotions, Joumana Haddad, après toutes les déconvenues, les contestations et les récriminations des dernières législatives où elle n’a pas eu sa place ni accès à l’hémicycle libanais ? Trop grande gueule pour ces voraces mâles ? Peu importe, la politique et ses entourloupes (on sait, hélas, quelles déchéance et corruption elle atteint au pays du Cèdre) pour le moment est au rencart. Car l’auteure de Superman est arabe n’est pas de celles qui tiennent un mouchoir et pleurnichent. La voilà à nouveau, droite dans ses bottes, dans la mêlée littéraire qui a toujours été son chaudron préféré…

En traduisant son ouvrage The Seamstress Daughter, initialement écrit en anglais (phénoménale, cette auteure polyglotte qui écrit aussi aisément en anglais, français, italien, espagnol et arabe, sans compter les autres langues étrangères qu’elle maîtrise en toute fluidité !), Joumana Haddad est décidée à défendre celles que la vie malmène en Orient, terre de soleil, mais pas de miel, de bonheur ou de paix…

Et comme pour rendre à ses sœurs d’infortune une meilleure justice, elle trace ces pages dans leur langue native : l’arabe. Dans ce style aux piques acérées, flamboyant et poétique qui la caractérise.

En exergue, au début de ce chant presque funéraire, comme pour une carte identitaire ou une stèle mortuaire, des citations de Daniel Varoujean, Mahmoud Darwich, Ounsi el-Hajj et Mohammad el-Maghout. Et au haut des premiers chapitres, phosphorescence d’un récit plein de bruit, de fureur, de violence, mais aussi d’amour indompté entre Alep, Jérusalem, Damas et Beyrouth, les paroles de femmes au vécu combatif et difficile. Celles de Fadwa Toukan, Soumayya Saleh, Etel Adnan, Zabel Khandjian, témoins et hérauts d’un siècle belliqueux et fratricide.

Et s’élèvent les voix, telles des figures tutélaires et emblématiques, comme un chœur en détresse, mais porté vers la délivrance et l’espoir, de Siroun l’Arménienne, Missan la Palestinienne, Chirine la Libanaise, Jamila la Syrienne. Voix d’héroïnes marquées par la bonté, le courage, la détermination, la souffrance, la douleur, la faim, l’exode, le viol, la pauvreté, la solitude, le sacrifice, les menstrues, les accouchements , les fausses couches et la volonté d’en découdre avec ce destin à l’adversité si aveugle et cruelle.


(Lire aussi :  « Dans le monde arabe, on ne parle jamais de sexe et en même temps on en parle tout le temps »)


Quatre générations de femmes, depuis le siècle dernier jusqu’à aujourd’hui, qui n’ont pas fini de se battre pour un lendemain meilleur, pour des droits élémentaires, pour une parcelle de paix, pour un brin de confort quotidien, pour un morceau de paradis sur terre. Un horizon, une détresse, un combat, une solitude, un besoin d’amour communs pour ces femmes qu’on croise tous les matins à tous les coins de rue.

Et leurs histoires, calvaire aux stations multiples, se déploient devant le lecteur et s’imbriquent comme des poupées gigognes russes. Mères, grand-mères, épouses, amantes, filles, petites-filles, sœurs, cousines, parentes proches ou lointaines… Toutes racontent un drame historique plombant cette région qui n’en finit plus de s’embraser et de se perdre en combats anarchiques et stériles.

C’est avec ces images fortes que se construit ce roman touffu, nerveux, certes excessif dans sa brutalité, sa crudité, parfois même sa verdeur, sa complainte déchirante, mais où se déploie la voix de l’auteure du Retour de Lilith. Une voix rédemptrice où la poésie, ardente comme une braise vive, nourrie de culture, s’insinue entre deux phrases, illumine deux vocables, incendie une ponctuation, brûle une allitération, gomme un adjectif. Avec un emploi subtil et dense d’une langue arabe superbe dans ses accents gutturaux, haletants, incantatoires, qui se déploie ici comme un somptueux requiem ou oratorio.

Un livre qui interpelle et en appelle à la conscience humaine. Et où les femmes sont certes victimes, mais à y réfléchir de près, sans sexisme, machisme ou parti pris, les hommes, ces hommes qui font la guerre et les lois, différemment, ne sont guère ni enviables ni à meilleure enseigne dans ce chaos et cet enfer sans nom… (250 pages).


Pour mémoire 

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Sarkis Serge Tateossian

Plus sérieusement, il est oh combien important d'encourager les romanciers en langue arabe en général et particulièrement de notre pays, et quand il s'agit de romancières de talents cela devient passionnant. Qui peut prétendre à un voyage plus agréable et plus imagé que dans une lecture, d'un bon roman ?

Sarkis Serge Tateossian

C'est triste de le dire, cela fait un très long moment que je n'ai pas eu l'occasion de lire un roman en arabe.

Est-ce l'occasion ?
J'ai l'impression que oui!

Yalla, anna, wbent el-khayat, menheb ektir, baad

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