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Moyen Orient et Monde

« Dans le monde arabe, on ne parle jamais de sexe et en même temps on en parle tout le temps »

ENTRETIEN

La jeune auteure franco-marocaine, Leïla Slimani, était l'invitée du Salon du livre de Beyrouth.

13/11/2017

La jeune auteure franco-marocaine, Leïla Slimani, prix Goncourt 2016 pour Chanson douce (Gallimard), et nouvellement nommée représentante de la francophonie par le président français Emmanuel Macron, était l'invitée du Salon du livre de Beyrouth. Connue pour sa plume romanesque, cette ancienne journaliste sait aussi braquer les projecteurs vers une cause qui lui tient à cœur, la sexualité chez les femmes au Maroc. Et elle ne mâche pas ses mots. Dans Sexe et mensonges, La vie sexuelle au Maroc (Les Arènes), la parole est donnée à des femmes, victimes, mais aussi à des activistes et des chercheurs qui tentent de faire évoluer les mentalités. Leïla Slimani tape un grand coup de pied dans la fourmilière d'un système patriarcal et hypocrite, qui persiste encore aujourd'hui, et ce dans la plupart des pays arabes. Rencontre.

Peu d'intellectuels ou de journalistes développent un esprit critique concernant la question de la sexualité dans le monde arabo-musulman, de peur d'être taxés d'islamophobe, ou d'être accusés de véhiculer des clichés orientalistes. Pensez-vous, à l'instar de l'écrivain algérien Kamel Daoud, que ce monde-là est effectivement « sexuellement » malade ?

Heureusement qu'il y a quand même des gens qui osent parler de la question de la sexualité dans le monde arabe. Ce sont, pour la plupart, des femmes, parce qu'étant les premières victimes, les premières spectatrices de ce désastre, de cette hypocrisie, de cette absence de parole, elles se rendent compte qu'elles n'ont rien à perdre mais au contraire tout à y gagner à briser le silence. Je pense à des femmes comme Joumana Haddad au Liban, Mona Eltahawy en Égypte, ou d'autres au Maroc ou ailleurs. Je pense qu'en effet, nous sommes sexuellement malades dans la mesure où on a cette impossibilité à parler de manière apaisée, simple et naturelle de sexualité. On a du mal également à parler de sexualité en dehors d'une vision très culturaliste, d'une comparaison avec l'Occident. Puisqu'« ils » font comme ça, il faudrait qu'on soit différent, alors qu'au fond, s'il y a une chose de vraiment universel, c'est la sexualité. Le désir, le besoin de tendresse, le besoin d'être aimé est quelque chose qui dépasse les frontières, mais on refuse cela au nom d'un certain nombre de codes, d'une culture liée à des mœurs. On n'est pas malade en fait, mais on se rend malade à force de s'enfermer dans des schémas et dans une très grande hypocrisie.

Selon le même Kamel Daoud « le sexe est un énorme paradoxe dans de nombreux pays arabes : on fait comme s'il n'existait pas, mais il conditionne tous les non-dits ». Êtes-vous d'accord avec cela ?

Tout à fait. On ne parle jamais de sexe et en même temps on en parle tout le temps. C'est une obsession permanente. On fait comme si ce n'était pas présent, alors que le marché autour de la sexualité est un marché atroce. Il y a véritablement un capitalisme autour de cet interdit sexuel : le capitalisme des avortements clandestins, de l'hyménoplastie, de la prostitution, de la pornographie. On fait comme si on était dans une forme de pureté, une forme de pudeur, alors qu'en réalité, le sexe est partout, tout le temps, et on en parle sans en parler.

Vous expliquez dans votre livre que certaines Marocaines mènent une double vie. Qu'entendez-vous par là ?

Certains parents se retrouvent dans des situations où les lois qu'ils enseignent à l'intérieur de la maison et les lois qui régissent la société à l'extérieur ne sont pas les mêmes, et se trouvent ainsi en contradiction dans l'éducation de leurs enfants. C'est une culture présente dans beaucoup de pays arabes, qui est une culture du double. On a deux vies différentes. Une vie à l'intérieur, entourés de gens de confiance, avec qui on peut exprimer nos valeurs, notre désir de liberté, avec qui on peut boire de l'alcool, fumer des cigarettes, s'amuser etc... Et on a un visage social qui est conditionné parfois, dans certains pays, par la crainte de l'islamisme et dans d'autres pays par la crainte du conservatisme. Je pense qu'aujourd'hui, cette schizophrénie nous emmène en réalité dans une situation très dangereuse parce qu'elle ne permet plus du tout de garantir la paix sociale, qu'elle pèse énormément sur le bonheur de la jeunesse, et de manière générale sur le projet de société. Je parlais avec Kamel Daoud et je lui posais la question de savoir quel pays arabe aujourd'hui, en matière de projet de société, érige vraiment le bonheur, le plaisir, des valeurs hédonistes, des valeurs simples. Il n'y en a malheureusement aucun, parce qu'on reste sur des valeurs défensives par rapport à notre culture.

Cette problématique dans le monde arabe touche également les autres composantes de la société arabe, à savoir les minorités religieuses, comme chez les chrétiens libanais, par exemple...

Oui, d'ailleurs Joumana Haddad en parle. Je pense qu'il s'agit d'une question d'éducation. Nous sommes dans des sociétés extrêmement patriarcales dans lesquelles il est considéré que le corps de la femme ne lui appartient pas et que sa sexualité est l'affaire de tout le monde. La première chose à faire est de détruire la société patriarcale afin de permettre l'émergence d'une femme qui n'appartienne à personne et dont la sexualité est un objet purement intime et dont elle est la seule maîtresse.

Vous écrivez que « le problème des sociétés musulmanes est qu'elles ne supportent pas leur propre reflet quand vous leur tendez un miroir ». Qu'on touche aux mœurs, à la société, à la religion ou à la politique, les sociétés arabes osent-elles parler de leurs maux ?

Je m'en suis rendu compte en tant que journaliste puis en tant qu'écrivain. Quand on pointe les problèmes dans un livre, les gens ne nient pas leur existence, mais ils disent en revanche qu'il ne faut pas les montrer, ne pas en parler, qu'il ne faut pas montrer à l'Occident qu'on a des faiblesses. Ce serait nous affaiblir que de parler de nos faiblesses selon eux, alors que j'estime que c'est exactement l'inverse. Nos pays arabes sont en train de se scléroser à force de déni, à force de refus de regarder en face un certain nombre de problèmes. J'évoque dans mon livre le film Much love du réalisateur marocain Nabil Ayouch, traitant de la prostitution. Tout le monde sait qu'il y a au Maroc une prostitution endémique, mais il est très difficile de faire un film là-dessus parce qu'on ne supporte pas de regarder cette réalité, même si personne ne peut la nier.

La dénonciation des agressions sexuelles en Occident, qui fait aujourd'hui un tollé, est-elle possible au Maroc ? Le système judiciaire et policier protège-t-il les femmes victimes de ce genre d'abus ?

Dans un pays comme la France, où il y a une vraie politique contre les violences faites aux femmes, il y a seulement 1 % des criminels, ou des agresseurs sexuels qui sont en prison. Dans des pays où il n'y a même pas cette politique-là, ou même dans l'éducation, dans la culture on n'a pas infusé cette idée qu'il faille lutter contre les violences envers les femmes, on est malheureusement très loin. Il y a beaucoup d'associations, beaucoup de gens de la société civile qui se battent sur le terrain pour essayer de faire voter des lois, pour lutter contre le harcèlement sexuel, ou les violences conjugales, mais le chemin à parcourir est immense. Il y a une femme à la télévision qui a donné un cours de maquillage pour femmes battues, leur proposant de les aider à cacher leurs bleus. Cela dénote le fait que, pour beaucoup de femmes, ça fait partie de la vie de se prendre une gifle ou un coup de poing.

Peut-on imaginer un mouvement comme #metoo au Maroc, et plus généralement dans le monde arabe ?

J'ai une amie qui m'a dit : une Marocaine qui dit qu'elle s'est faite harceler, c'est comme quelqu'un qui dit que la pluie ça mouille. Je pense que toutes les femmes au Maroc ont déjà vécu le harcèlement. Vous vous promenez dans la rue, vous vous faites insulter, soit draguer lourdement, toucher les fesses. C'est un combat pour moi, celui d'une vie. Je suis optimiste et à la fois réaliste, je sais que les choses ne vont pas changer rapidement. Mais il faut faire un travail de terrain, il faut écouter les gens, il ne faut pas se braquer et accepter que certains n'ont pas la même vision de la liberté. Dire ce que je dis ce n'est pas venir de l'Occident. Il subsiste toujours cette espèce d'obsession dans les pays arabes que vous êtes colonisés, alors qu'on doit tous défendre des valeurs qui sont universelles. Qu'on soit chinois, libanais ou marocain, il y a un certain nombre de droits dont on peut se prévaloir en dehors de notre religion et en dehors de notre nationalité. L'égalité n'appartient à personne et devrait concerner tous les êtres humains. Le féminisme n'appartient à personne et ce sont ces idées-là que je voudrais faire passer.

Sexe et mensonges, La vie sexuelle au Maroc, Leïla Slimani, Les Arènes.
Et, Paroles d'honneur, Leïla Slimani, Laetitia Coryn. Les Arènes BD.

 

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