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Liban

Âge légal du mariage : le débat fait rage, mais les instances islamiques ne cachent pas leurs réticences

droits

Les députés du Futur ont fait défection en dernière minute, sans explication.

05/12/2018

Le débat sur le mariage précoce se démocratise. Il prend même de la voix depuis qu’il est porté par une cinquantaine d’organismes de défense des droits de l’homme, menés par le Rassemblement démocratique des femmes libanaises (RDFL) avec le soutien du ministre d’État aux Droits de la femme et du Conseil national de la femme libanaise. Hier, à la bibliothèque du Parlement et dans le cadre de la campagne internationale « 16 jours d’activisme » contre la violence fondée sur le genre, la Consultation nationale sur le mariage des enfants au Liban », organisée par le RDFL, le Conseil national de la femme libanaise et le secrétariat du Parlement, a non seulement fait salle comble. Elle a aussi regroupé des élus de différents bords politiques – à l’exception de ceux du courant du Futur qui ont fait défection en dernière minute sans explication – qui n’ont pas hésité à donner ouvertement leur avis sur une proposition de loi élevant l’âge du mariage à 18 ans. En présence de la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la violence contre les femmes, Dubravka Simonovic, cette consultation a surtout donné la parole à des femmes victimes de mariage forcé avant l’âge adulte, qui ont exhorté la classe politique à aller au-delà des lois communautaires pour protéger les femmes du Liban.


(Lire aussi : La société libanaise se prononce contre le mariage avant 18 ans, mais peine à aller plus loin)


Fusion de trois propositions de lois

Pourquoi est-il si difficile d’adopter une loi sur l’âge légal du mariage au Liban ? Parce que, en matière de statut personnel, de mariage, de divorce, d’héritage… l’État a cédé ses prérogatives aux 18 communautés religieuses. « Ces dernières autorisent toutes le mariage avant l’âge de 18 ans, principalement entre 14 et 17 ans », parfois dès l’âge de 9 ans, dénonce la présidente du RDFL, Laila Mroueh. Une réalité qui n’a pas manqué de s’exacerber depuis l’afflux des réfugiés syriens.

Débordées par les drames que vivent les jeunes victimes, impuissantes face à la recrudescence de la violence domestique et du trafic d’êtres humains, les associations de défense des droits de l’homme ont tôt fait de se regrouper pour pousser les autorités à doter le pays d’une législation civile contre le mariage précoce. « Trois propositions de lois ont été présentées au Parlement », parmi lesquelles celle du RDFL soutenue par l’ex-député des Forces libanaises Élie Keyrouz, qui criminalise le mariage avant l’âge de 18 ans et n’admet aucune exception, et celle de l’ancien député Ghassan Moukheiber (bloc du CPL), qui autorise les exceptions, dès l’âge de 16 ans, sous certaines conditions.

« Un brouillon de loi acceptant les exceptions a été retenu par la commission parlementaire de l’Administration et de la Justice. Il résulte de la fusion des trois propositions », constate Mme Mroueh, faisant part de son refus de toute exception. « Car l’exception devient la règle. C’est comme si on encourageait le mariage des mineures », note-t-elle, invitant les militantes à poursuivre le combat. Un refus que partage la présidente du Conseil national de la femme libanaise, Claudine Aoun, qui réclame « une loi civile juste » « interdisant le mariage avant l’âge de 18 ans », « le mariage des mineures étant une forme de violence envers les filles ». Même refus du président de la commission parlementaire des Droits de l’homme, l’ancien député Michel Moussa (bloc Amal), qui insiste sur la nécessité de respecter les droits de l’enfant à l’éducation, au jeu, à la santé et à la protection, et reconnaît que « les adolescentes sont des enfants jusqu’à l’âge de 18 ans ». Et d’insister sur la nécessité de « mettre la pression » pour empêcher les mariages précoces et « de multiplier les campagnes de sensibilisation auprès des populations vulnérables ».

La conformité des lois locales avec les conventions internationales est alors abordée. La rapporteuse spéciale aborde la délicate question de la violence et de la discrimination envers les femmes, précisant qu’elle est très liée au mariage des jeunes filles. Le représentant du Comité onusien pour les droits de l’enfant, Hatem Kotrane, invite à son tour le pays du Cèdre à adopter « une loi ferme et sans exception », conforme à ses engagements internationaux, plus particulièrement dans le sens de la Convention internationale des droits de l’enfant et de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes. Le ministre d’État aux Droits de la femme, Jean Oghassabian, qui se prononce pour un état civil et une loi civile du statut personnel, déplore enfin « le refus des chefs religieux d’amender les lois communautaires patriarcales ».


(Pour mémoire : Trois dignitaires religieux débattent de l’âge du mariage)


Lors de ma nuit de noces, je me suis évanouie

À ce lent processus, les victimes de mariages précoces opposent leurs témoignages, soutenues par le docteur Fayçal el-Kak, chiffres à l’appui. À visage découvert, Fawzia, Jana, Fodda, Fadia et Rawda, libanaises ou syriennes, racontent leur calvaire. Le mariage imposé, la violence conjugale physique et morale jusqu’au viol, les grossesses précoces, la maternité, la dépression, la solitude, la tentation du suicide. « Lors de ma nuit de noces, je me suis évanouie », raconte l’une. « J’ai tenté à trois reprises de me suicider », renchérit une autre. « On m’a retirée de l’école pour me marier », dit une troisième. « Mariée à 16 ans, victime d’hémorragie lors de mon premier accouchement, j’ai multiplié les fausses couches et n’ai jamais pu avoir d’autre enfant », regrette encore une femme. « J’ai trimé pour assurer à mes filles l’éducation que je n’ai pas eu la chance d’avoir, afin qu’elles ne souffrent pas comme j’ai souffert », conclut la dernière.

La réponse des députés ne se fait pas attendre. Sur sept participants à la conférence, six députés, Élias Hankache (Kataëb), Chamel Roukoz (CPL), Fayçal Sayegh (joumlattiste), Eddie Abillama (FL), Fouad Makhzoumi (sunnite indépendant) et enfin Paula Yacoubian (société civile), font part de leur engagement, au nom des bloc parlementaires qu’ils représentent, à adopter la proposition de loi au Parlement visant à élever l’âge du mariage à 18 ans, avec quelques exceptions. Certains font même part de leur volonté de n’autoriser aucune exception, comme Fayçal Sayegh, Eddie Abillama, Chamel Roukoz et Paula Yacoubian. Les applaudissements fusent. Pour sa part, Nawaf Moussaoui (Hezbollah) explique que « toute décision liée au statut personnel ne peut être prise par les députés chiites car elle est du ressort des autorités religieuses, et donc du Conseil supérieur chiite ». Les députés du Hezbollah s’abstiendront donc. S’il se prononce « personnellement pour le mariage pas avant le mastère », pour l’homme et la femme, il ne cache pas qu’au sein de la communauté chiite, « un débat s’installe sur la définition de l’âge adulte ». Les militantes ne cachent pas leur exaspération. Sans le soutien des députés chiites et sunnites, la loi n’a aucune chance d’être adoptée.



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Sarkis Serge Tateossian

Nous devons avancer sur tous ces sujets sociétaux et pour cela nous devons bien sur harmoniser nos codes confessionnels en mettant la barre au plus haut possible selon les standards internationaux des pays qui respectent les droits des femmes, des enfants et de l'homme en général.

Un des critères essentiels est la primauté de la loi, nous devons se mettre tous d'accord sur la supériorité de la loi républicaine qui prendra en compte l'avis des différentes confessions sur toutes autres lois, qu'elles soient religieuses ou autres.

Une république renforcée, forte et puissante c'est une république qui protège.

Le pont

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