X

Liban

« A Paris, c’était comme un mauvais remake de la guerre »

Témoignages

Les Libanais vivant à Paris racontent les scènes de violence dont ils ont été témoins.

04/12/2018

Les violences qui ont accompagné les manifestations des gilets jaunes contre la taxe sur le carburant, samedi, n’ont laissé personne indifférent dans la capitale française, et certainement pas des Libanais qui y résident depuis plusieurs années, et pour qui les scènes d’agitation ont une réminiscence toute particulière.

Yasmina, mère de deux filles de huit et de deux ans, habite avenue Kléber avec sa famille. « C’étaient de vraies scènes de guérilla urbaine, raconte-t-elle. Ma fille aînée rentrait chez nous avec son père quand un moteur de voiture a explosé dans la rue. La plus jeune tentait de se réfugier dans les coins les plus reculés de la maison. Les commerces de mon quartier ont été presque tous saccagés. Pour moi, c’était comme revivre la guerre, dans un mauvais remake. Mes voisins et moi avons appelé la police mais celle-ci n’est jamais intervenue. »

Cynthia, qui travaille depuis sept ans à Paris, vit également dans le 16e arrondissement, à dix minutes à pied des Champs-Élysées où le gros des violences a eu lieu. « Il n’y a pas eu de dégâts dans ma rue, quelques grilles jetées sur la chaussée et des vitres qu’on a tenté de briser, raconte-t-elle. Pour ma part, en bonne Libanaise qui a vécu la guerre, je n’ai pas modifié mes plans de la journée et je me suis adaptée, changeant juste d’itinéraire. » Elle n’en ressent pas moins de l’inquiétude par rapport à cette foule déchaînée.

Teddy est le seul Libanais interrogé à ne pas être un résident, bien qu’il se rende très souvent à Paris, et qu’il s’y trouvait samedi, avenue Kléber. « Nous ne sommes pas sortis de chez nous tant que les violences ont duré, souligne-t-il. Nous avons vu un déchaînement de voitures renversées, de vitrines brisées à la hache, de commerces éventrés. Les slogans étaient exclusivement dirigés contre (le président français Emmanuel) Macron, et on sentait beaucoup de haine à son encontre. Dans ces circonstances, les casseurs n’ont pas été freinés parce qu’ils ont nécessairement un avantage sur les forces de l’ordre, qui obéissent à des ordres stricts. »

Rudy, qui réside au Trocadéro depuis une dizaine d’années, n’a rien vu de chez lui bien que les manifestants ne soient pas passés loin. « L’ambiance m’a ramené à la guerre israélienne de 2006 au Liban, dit-il. Cela ne m’a pas empêché, une fois le gros des violences passé, de prendre ma voiture pour faire un tour du quartier. Toutefois, ce que j’ai découvert dans les rues était moins dramatique que ce que l’on voit à la télévision, avec le zoom de la caméra. Il y avait, certes, des voitures calcinées, mais en tant que Libanais, j’avais vécu mille fois pire. Toutefois, il y avait quelque chose de surréaliste à vivre cela en plein Paris. »


(Lire aussi : Tournée de Rami Adwan auprès des établissements libanais endommagés samedi à Paris)


« Ils devraient se méfier des casseurs infiltrés »

Face à ces scènes de saccages, les témoins sont partagés. Rudy rationalise le déroulement des événements. Selon lui, le président français avait suscité une énorme attente, mais les taxes s’accumulent. « Aujourd’hui, de facto, il existe une sorte de seuil de pauvreté à Paris autour de 3 000 euros, alors à 1 000 ou 1 500 euros, on calcule au centime près, affirme-t-il. Normal donc que le mouvement de protestation se soit radicalisé. » Malgré les débordements, il ne peut qu’admirer la propension du peuple français à revendiquer ses droits, souhaitant que les Libanais en fassent de même.

Teddy exprime beaucoup d’empathie à l’encontre des gilets jaunes et de leurs revendications, reconnaissant que vivre de salaires pareils à Paris est impensable. « Mais les gilets jaunes devraient se méfier des casseurs qui s’infiltrent dans leurs rangs et qui comptent entre autres des militants d’extrême gauche et d’extrême droite, assure-t-il. Sinon ils se laisseront voler leur mouvement. »

Cynthia, elle, comprend les revendications des gilets jaunes mais considère comme « injustifiés » les saccages qui ont lieu à Paris, notamment de symboles comme l’Arc de triomphe. « Pour moi, c’est de la violence gratuite, dit-elle. Je suis triste de voir Paris dans cet état. J’ai quitté mon pays pour vivre là, et voilà que j’y rencontre l’instabilité. »

De la révolte, c’est ce que Yasmine ressent le plus, même si elle ne prend pas position pour ou contre ce mouvement. « Tout ce que je constate, c’est que les gilets jaunes n’ont pas essayé d’arrêter les casseurs, qui s’en prenaient à tout ce qui leur semblait symbole du capitalisme, raconte-t-elle. J’ai comme l’intuition que ce qui se passe dépasse de loin un simple mouvement social. J’ai vu de l’anarchie plutôt que de la colère. »



Lire aussi

« C’était comme un mauvais remake de la guerre »

Démocratie en péril ?, le commentaire de Anthony Samrani 

Les Gilets jaunes aux Tuileries : derrière le symbole, l'édito d'Emilie Sueur

"Ça crame!" : scènes de guérilla urbaine en plein cœur de Paris
"Gilets jaunes": les étapes d'une fronde inédite en France
Les « gilets jaunes », ou « la France des fins de mois difficiles »
Les "gilets jaunes", un mouvement de colère qui dure en France
"Honte" de Macron après des violences des "gilets jaunes"

Les sans-gilets, l'éditorial de Issa Goraieb

À la une

Retour à la page "Liban"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Tabet Ibrahim

2 décembre 1805 : victoire de Napoléon à Austerlitz. Jour de gloire pour la France.
1er décembre 2018 : profanation de l’Arc de triomphe. Jour de honte pour les gilets jaunes.
La « chienlit » comme dirait un autre géant de l’histoire de France : Charles de Gaulle

Dernières infos

Les signatures du jour

Décryptage de Scarlett HADDAD

La délicate position du Liban aux rencontres de La Mecque

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants