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La Dernière

Pour ne pas oublier ces bâtisseurs modernes qui ont fait la mémoire de Beyrouth

Patrimoine

Au Centre arabe pour l’architecture, des archives originales et une importante base de données constituée de documents graphiques et photographiques, d’articles et d’enquêtes relatent l’histoire de l’architecture libanaise du XXe siècle.

May MAKAREM | OLJ
02/11/2018

C’est l’histoire de l’architecture moderne au Liban que se propose de sauver et de conserver le Centre arabe pour l’architecture, fondé en 2008 à Beyrouth. Considérés comme particulièrement vulnérables du fait de l’inexistence d’outils juridiques de protection et du manque de considération du public, les bâtiments construits entre les années cinquante et soixante-dix sont menacés de disparition. « Or, au-delà de leur aspect esthétique, c’est la signification tant sociale que technique qui en justifie leur sauvegarde » , souligne la vice-présidente du centre, Claudine Abdelmassih, qui a guidé notre visite à travers Beyrouth avec sa collègue, l’architecte Joy Kanaan. « Il y a leur valeur historique. Ils sont le fruit d’une accumulation d’interventions et la juxtaposition de constructions d’époques différentes. Ce sont des jalons qui marquent l’introduction des nouvelles techniques de construction. On est passé de la pierre à l’introduction de nouveaux matériaux, le fer, le béton, le verre, qui nous ont fait changer d’époque. Aussi, notre objectif est de réunir l’information et de fournir une plateforme de débats sur l’architecture moderne de la ville. »

L’initiative de fonder The Arab Center for Architecture (ACA)* a été prise il y a dix ans par un groupe d’architectes, d’urbanistes et de photographes, composé de Georges Arbid, Jad Tabet, Hashim Sarkis, Bernard Khoury, Nada Habis Assi, Amira Solh et Fouad el-Khoury. Dédié à la promotion et à la préservation de l’architecture moderne de qualité, son objectif est de collecter et de conserver les fonds d’archives d’architectes, les sources imprimées, livres et revues professionnelles, portant sur cette période.

Destinés à un large public, aussi bien spécialiste que profane, plans, croquis, dessins, clichés d’époque et parfois des enregistrements d’interviews ont été précieusement assemblés par vagues successives. « On allait, en militants, puiser dans les fonds des architectes actifs à l’époque ; chez les pionniers du béton armé ou encore les derniers modernes à grande notoriété dont les réalisations ont marqué le paysage », raconte Mme Abdelmassih.

Certains de ces documents sont « déposés », d’autres conservés de façon permanente dans le local de l’ACA, à Achrafieh. Parmi ces derniers, toutes les archives de l’architecte polonais Karol Schayer (1900-1971), qui s’est installé à Beyrouth en 1946. Elles ont été offertes, ainsi que son bureau et sa carte d’identité libanaise (il a été naturalisé), par sa fille et par son associé libanais Wassek Adib, à Georges Arbid. Avec ses partenaires libanais, d’abord Bahij Makdisi puis Wassek Adib, Schayer a conçu plusieurs bâtiments iconiques : Dar as-Sayad à Hazmié (1954), l’hôtel Carlton à Raouché (1955-1957, démoli), l’immeuble qui abritait le Horse Shoe à Hamra (1957) et l’immeuble Shell (1959). On y découvre aussi les dessins et les plans pour des meubles conçus par le Polonais avec son associé allemand, Fritz Gotthelf. L’un de ces meubles, un fauteuil, trône au Centre arabe pour l’architecture. Dans une monographie à paraître intitulée Karol Schayer - un pôle à Beyrouth, richement illustrée, Georges Arbid, docteur en architecture, ancien professeur à l’ALBA et à l’Université américaine de Beyrouth et président de la municipalité de Maasser el- Chouf, retrace la carrière de Schayer en Pologne (1927- 1939), ses années d’émigré en Turquie et en Palestine, puis sa période active au Liban (1946-1970). Décédé en 1971 aux États-Unis, il a été enterré, selon ses volontés, au cimetière de guerre polonais à Beyrouth.


(Pour mémoire : Des bâtiments datant du mandat menacés par un promoteur à la rue Abdel Wahab el-Inglizi)


Des vaisseaux repères
On y découvre également les archives du Groupe Five (agence fondée par des architectes et ingénieurs diplômés de l’AUB autour de 1965), de Lucien Cassia, auteur du Sodeco Square et de Georges Doumani (très actif à Tripoli). « Grégoire Serof nous a confié une superbe collection de perspectives représentant ses projets afin que les étudiants puissent les consulter », affirme Abdelmassih, ajoutant au passage qu’une interview où il livre sa conception de l’architecture et son idéal pour l’habitat a été enregistrée. De même, « une partie des archives de Pierre Neema y est déposée », dont les plans du siège d’Electricité du Liban (EDL, bâtiment devenu un repère majeur à Beyrouth. Cofondateur du Centre d’études techniques et d’architecture (CETA) avec l’architecte Jacques Aractingi et l’ingénieur Joseph Nassar, il est le concepteur de la Maison de l’artisan construite à Aïn el-Mreisseh (1963-1965). Les dessins, perspectives, plans et photographies montrent la transparence et l’élégance d’un joyau totalement abîmé par les pastiches décoratifs du Français Jacques Garcia qui l’a rénové après la guerre.


(Pour mémoire : Beyrouth, au fil des destructions et relookings)


On trouve également les plans
d’ « un bâtiment exemplaire du mouvement moderne » : la villa Salem (aujourd’hui Dar el-Nimr,) à Clemenceau, construite vers la fin des années 30 par Lucien Cavro. Concepteur avec Antoine Tabet de l’immeuble de l’Union à Sanayeh, Cavro a contribué à la décoration du palais Pharaon (devenu musée Robert Mouawad) et avait participé en sa qualité d’architecte aux fouilles de Jerash en Jordanie en 1953, où il a entrepris les travaux de restauration du théâtre du Sud.

Des photographies, des croquis dévoilent le processus de la conception du bâtiment Arida à Sanayeh. Conçu en 1951 par Georges Raïs et Théo Canaan, l’immeuble vidé de ses occupants semble voué à la démolition !

Il y a aussi les plans de structure de Jacques Liger-Belair pour l’église des sœurs clarisses à Yarzé.

Le centre conserve d’autre part la brochure qui présente le brevet d’invention de Farid Trad relatif à un nouveau système de construction appliqué à l’immeuble Fattal au centre-ville, et une trentaine de croquis déclinant les différentes versions proposées pour les façades du palais de l’Unesco qu’il a conçu en 1947.


(Pour mémoire : Dénouement heureux pour la Maison rose)


De Raouché à Baabda, liberté de création
Ce fond d’archives est couplé à une base de données dont une partie est actuellement mise en ligne et accessible au grand public. Elle livre un florilège de renseignements sur les grands travaux entrepris au siècle dernier par les artisans de l’espace, libanais ou étrangers. Elle accorde une grande place à la génération de pionniers qui constituaient une avant-garde moderne, tel Antoun Tabet qui, marqué par l’influence d’Auguste Perret, avait collaboré avec des spécialistes français à la réalisation d’une des premières architectures modernes de Beyrouth : l’hôtel Saint-Georges. Au Français André Leconte (1894-1966), que le gouvernement libanais a engagé pour concevoir l’aéroport international de Beyrouth à Khaldé, et qui a été l’artisan de l’immeuble Lazarieh et de l’hôpital Rizk (1957) à Achrafieh. À Joseph Philippe Karam aussi, décédé à l’âge de 53 ans au sommet d’une carrière fulgurante et qui, en 1963-1965, avait réalisé le City Center et son cinéma en forme d’œuf (The Egg) ; les immeubles de la façade maritime de Raouché (dont l’immeuble Chams à la façade polychrome) ; les cinémas à Hamra et l’ensemble balnéaire Aquamarina-1 à Maameltein. Aux iconiques des années soixante - soixante-dix, les Suisses Addor et Julliard, qui ont dessiné le Starco, le siège principal de la Banque centrale, le palais présidentiel en 1956-1965. Ce dernier a été remanié à diverses reprises ! au bâtiment Interdesign (place Wardié à Hamra) de Khalil Khoury, un des pionniers d’une architecture moderne pure et dure ; à la basilique de Harissa, œuvre majeure de Pierre el- Khoury ; à la mosquée Khachokji de Assem Salam. Il serait fastidieux de multiplier plus avant les exemples et de citer tous les bâtisseurs modernes qui ont forgé l’identité culturelle et architecturale de notre société. Leurs œuvres font partie d’un patrimoine, d’une page de notre histoire qu’il importe de préserver.

Si la collection du Centre arabe pour l’architecture se concentre pour l’instant sur l’urbanisme libanais, l’équipe a pour objectif de développer le concept dans les différents pays de la région, notamment la Syrie, l’Irak, la Palestine, la Jordanie et l’Égypte.

*The Arab Center for Architecture, immeuble Mrad, 4e étage, rue Sélim Rustom, Achrafieh, face à l’ABC. Heures d’ouverture du lundi au vendredi, de 9 heures à 14 heures.


Pour mémoire
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Au Liban, vaut-il mieux restaurer sa vieille bâtisse ou faire de la prison ?

Non, le patrimoine historique n’est pas à vendre !


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Wlek Sanferlou

Akh ya baladna! Kenit iyéms!
Ceux qui nous ramènent ces souvenirs méritent un grand merci pour de nouveau étaler aux jeunes ce qui se faisait mais surtout ce qui peux se faire!! Le potentiel est toujours là, nos jeunes sont nombreux dans toutes les régions et confessions!
Ceux-ci sont sûrement notre vrai richesse et notre seul espoir!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

RIEN DE VRAIMENT EXCEPTIONNEL !

Marionet

Super intéressant et du coup, pourquoi le ministère du tourisme n'édite-t-il pas sur papier et sur internet un parcours de découverte des joyaux architecturaux du Liban, à Beyrouth et hors de la capitale, en s'inspirant de cette expo? Des touristes, des étudiants en architecture, des amateurs, seraient certainement très intéressés. Un dépliant reproduisant quelques-uns de çes bâtiments les plus représentatifs, avec les adresses de tous les bâtiments cités, ferait l'affaire. À distribuer à l'aéroport par exemple.

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