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Liban

Mikati à « L’OLJ » : « Il est temps de sortir du cercle vicieux des crises en série »

Interview

L’ancien Premier ministre estime que la normalisation avec la Syrie n’est pas nécessaire pour le moment.

14/09/2018

La crise des prérogatives qui oppose le chef de l’État, Michel Aoun, au Premier ministre désigné, Saad Hariri, a poussé ces dernières semaines plusieurs ténors de la communauté sunnite, dont les anciens chefs de gouvernement, à faire bloc avec M. Hariri pour le soutenir dans ce qui est apparu comme une défense de la présidence du Conseil et des prérogatives accordées par Taëf à la communauté sunnite.

Dans un entretien accordé à L’Orient-Le Jour, l’ancien chef de gouvernement et député de Tripoli, Nagib Mikati, a clarifié la position exprimée par les différents pôles sunnites, qui, a-t-il insisté, n’ont d’autre souci que de protéger la Constitution, loin de toute considération communautaire ou confessionnelle. M. Mikati a passé en revue les tenants et aboutissants de la crise politique endémique dans laquelle le Liban semble s’enliser, se prononçant en faveur d’une application saine et exhaustive des clauses du texte fondamental, que seule une entente unifiée et concertée autour de l’interprétation de la Constitution rendra possible.


L’impossibilité de former un gouvernement est-elle le prélude d’une crise du système, selon vous ?

Chaque jour qui passe nous pousse de plus en plus vers une situation de crise chronique de plus en plus insoluble. Le problème réside dans la multitude des interprétations que l’on fait de la Constitution qui, pourtant, est claire. De deux choses l’une : soit l’on parvient à s’entendre sur une lecture unifiée de la Loi fondamentale, en ayant recours à d’éminents constitutionnalistes pour recueillir leur avis, soit on tente de trouver une solution à l’amiable.

Le problème est que le confessionnalisme et le cloisonnement communautaire ont fini par prendre le dessus sur la citoyenneté et sur le Liban en tant que nation. Nous sommes malheureusement revenus au système féodal qui prévalait à l’époque des Ottomans, avec les profonds clivages qui en découlent.

Aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous payer le luxe de continuer sur la même voie. Si les vents continuent à souffler dans la mauvaise direction avec une météo régionale inquiétante et des passagers à bord qui se disputent sans cesse, l’embarcation va couler. Pire, chacun va bientôt chercher à jeter l’autre par-dessus bord. Au bout du compte, tout le monde finira à la mer et le navire n’arrivera jamais à destination.


(Lire aussi : Gouvernement : Tout dépendra, encore, d’une éventuelle rencontre Aoun-Hariri...)


La guerre des prérogatives bat son plein. Les pôles sunnites ont récemment fait front avec Saad Hariri pour défendre ses prérogatives, une initiative qui a été interprétée dans une logique communautaire. Qu’en est-il ?

Depuis l’indépendance du Liban, les sunnites ont été le creuset susceptible d’accueillir tout le monde et de traiter avec toutes les composantes de la société.

Lorsque, en tant qu’anciens chefs de gouvernement, nous avons convenu d’un communiqué conjoint en réponse aux propos du président, nous n’avions pas du tout en tête l’angle confessionnel. Notre seul souci était la bonne application de la Constitution. Certains ont mal interprété notre communiqué et en ont retenu le message selon lequel le chef de l’État n’a pas le droit d’avoir son mot à dire dans la formation du gouvernement. Nous sommes, au contraire, en faveur du renflouement de son rôle. Le président est l’autorité suprême qui supervise, en coopération avec le Premier ministre, la politique du gouvernement et, par conséquent, il ne devrait pas se limiter ou réduire ses prérogatives à son attachement au poste de vice-président du Conseil et à trois ministres. Sa part est bien plus grande que ce qu’il réclame.


Vous aviez quand même considéré ses propos comme de la provocation lorsque le président Aoun avait affirmé que c’était à lui de définir les critères de la formation du gouvernement ?

Notre seul souci reste le respect de la Constitution et des prérogatives accordées aux uns et aux autres et non la défense des prérogatives du seul Premier ministre, comme cela a été perçu. Car si chacun veut agir à sa guise, c’est le chaos.

Nous aurions préféré que le chef de l’État puisse définir des exigences de compétence et le profil des personnes ministrables pour inclure les meilleurs, l’élite, dans le nouveau cabinet, afin de provoquer un choc positif et ne pas s’enliser dans des calculs de quotes-parts, un peu comme si on perpétrait le féodalisme dans toutes ses formes.

D’ailleurs, la Constitution ne parle pas de critères mais d’une entente à laquelle devrait parvenir le Premier ministre avec le chef de l’État. Il s’agit d’une mise en garde contre les tentatives de modifier, dans la pratique, les clauses de la Constitution et d’une exhortation à appliquer la loi fondamentale à la lettre.


(Lire aussi : Gouvernement : Les appuis à Hariri se multiplient... les appels aux concessions aussi)


Êtes-vous une alternative à M. Hariri si la décision de former un gouvernement de majorité est prise ?

Non, il n’en est pas question. J’ai soutenu, avec les membres de mon bloc, la désignation de M. Hariri et je maintiens ce soutien en lui souhaitant tout le succès dans la formation du gouvernement.

L’important est que ce cabinet puisse naître. Cela dit, ce ne sera probablement pas la fin de nos problèmes puisque le cercle vicieux risque de reprendre. Si le gouvernement est formé, certains vont applaudir, d’autres vont bouder, d’autres encore vont boycotter. Nous allons assister à des épisodes de crises en série qui ne vont pas s’arrêter de sitôt. Les parties politiques vont se disputer de nouveau autour de la déclaration ministérielle, qu’elles vont finir par enfouir rapidement au fond d’un tiroir. Elles vont ensuite enchaîner les crises à chaque Conseil des ministres, en s’étripant sur l’électricité, l’aéroport, les appels d’offres et les nominations. Un cercle infernal que l’on connaît trop bien désormais. Il est temps de sortir de ce cercle vicieux.


Vous entreteniez, dans le passé, de bonnes relations avec le régime syrien. Quelle est votre position sur le dossier de la normalisation avec la Syrie, une autre question qui divise aujourd’hui les Libanais ?

Je n’ai aucune relation avec le régime syrien pour le moment. D’ailleurs, ce qui compte ce sont les relations entre les États et non entre les individus. Le principe directeur est celui de l’intérêt du Liban au regard de la géopolitique, à condition que cet intérêt fasse l’objet d’une entente globale au sein du gouvernement. C’est à lui de trancher. Pour le moment, nous avons un système de coordination sur le plan sécuritaire et au sujet des réfugiés. Il y a des ambassadeurs qui doivent remplir leur rôle en cas de besoin. Nos ministres n’ont pas besoin d’aller en Syrie. Cela est suffisant, selon moi.


Êtes-vous aussi inquiet de la situation économique que ceux qui affirment que le Liban ressemble à la Grèce à la veille de la crise ?

La dette publique ne m’inquiète pas en tant que telle. Mais lorsque la progression de la dette, qui est aujourd’hui de 7 % annuellement, dépasse de loin le taux de croissance, qui est inférieur à 2 %, il faut tirer la sonnette d’alarme. Nous devons donc plancher sur les moyens de remédier à cette situation en relançant l’économie de sorte à augmenter le revenu national brut.. Il ne faut pas oublier que nous sommes parmi les États qui ont le plus haut taux de corruption. Par ailleurs, aucun effort n’est fait pour attirer les investissements afin de sortir le pays de sa torpeur. Il faudrait peut-être prendre exemple sur la Jordanie qui, en dépit de tous ses problèmes, a réussi en 2016 à attirer des investissements étrangers directs d’une valeur de 2 milliards de dollars.

Il faudrait également que l’on puisse définir une nouvelle vision économique pour sortir de l’ornière. Le Liban n’est ni dans une situation similaire à la Grèce à la veille de l’effondrement de son économie ni même proche de la situation turque. Nous sommes dans une situation difficile, mais la situation monétaire est relativement stable.


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Wlek Sanferlou

Ce qui prolonge cette crise aux dépends de tout un chacun des citoyens c'est l'importance et la diffusion qu'on donne à cette classe, soit disant, politique qui répète des refrains dérisoire pour ne rien dire.
Chacun de nos journaux, chaînes de TV, radios etc... Doit se limiter à annoncer des programmes utiles et positifs sans le moindre nom, image ou autre indication de celui qui parle. Ceux qui sont négatifs, qui nous vendent des soap opéras a la noix de coco en seront bannis...
Rêvons toujours...

gaby sioufi

""Nous aurions préféré que le chef de l’État puisse définir des exigences de compétence et le profil des personnes ministrables pour inclure les meilleurs, l’élite, dans le nouveau cabinet""
JOLIMENT DIT !

Irene Said

Tout le monde y va de ses théories et raisons "des crises en série"...à imputer de préférence aux autres.
Mais aucun de ces "grands" n'a su, depuis des années, changer quoi que ce soit à la situation du Liban...au contraire, elle empire chaque jour !
Irène Saïd

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ON NE SORTIRA DU CERCLE VICIEUX QU,AVEC LE DEPART DE TOUS LES ABRUTIS ET LE VRAI CHANGEMENT A COMMENCER PAR LA COMPREHENSION POPULAIRE !

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