Liban

Gouvernement : la théorie des paris régionaux refait surface

Décryptage
11/09/2018

Alors que le processus de formation du gouvernement est en pause officielle, les véritables raisons du retard continuent de faire l’objet de nombreuses supputations. Selon un diplomate arabe en poste à Beyrouth, une naissance rapide du gouvernement libanais aurait été une grande surprise en raison de la complexité de la situation régionale et internationale.

Selon le diplomate précité, qui a une longue expérience des affaires régionales, le Liban n’est pas un îlot et sa situation interne ressemble plus que jamais à celle de l’Irak, en raison de sa composition pluraliste (en Irak, le poids populaire est réparti entre les chiites, les sunnites et les Kurdes, depuis que le nombre de chrétiens a beaucoup baissé, alors qu’au Liban il y a une plus grande diversité communautaire entre les chrétiens dans toutes leurs variétés et les musulmans dans toutes leurs confessions) et, surtout, à cause de la lutte d’influence régionale et internationale qui se déroule sur son territoire, poussant chaque puissance à utiliser son influence sur une communauté pour obtenir une part du pouvoir. En Irak, la lutte d’influence entre les États-Unis et l’Iran est actuellement à son apogée et empêche les différents blocs parlementaires de s’entendre pour désigner un nouveau Premier ministre alors qu’au Liban, le bras de fer entre l’Iran d’un côté, et l’Arabie saoudite et ses alliés de l’autre entrave la formation d’un nouveau gouvernement.

Toujours selon ce même diplomate, il est peu probable que les parties libanaises puissent s’entendre sur un nouveau gouvernement dans une situation régionale aussi complexe et tendue. Il est ainsi difficile d’imaginer que l’Arabie saoudite puisse renoncer à rétablir l’équilibre ébranlé par les dernières élections législatives (la coalition du 8 Mars a remporté la majorité des sièges parlementaires), alors qu’elle n’a plus que deux scènes dans lesquelles elle peut intervenir, le Liban et le Yémen. Dans ce même contexte, les dirigeants saoudiens pourraient estimer que la formation d’un nouveau gouvernement au Liban serait avantageuse pour le président Michel Aoun et pour son allié le Hezbollah. Pourquoi voudraient-ils, dans ce cas, leur rendre ce service alors qu’au Yémen, l’Iran ne fait rien pour pousser Ansarullah (les rebelles houthis) à réduire leurs exigences ? À cet égard, il faut préciser que la tentative du représentant de l’ONU d’initier un dialogue entre les belligérants yéménites à Genève a échoué, montrant que, dans ce conflit, le fossé entre les acteurs directs et leurs parrains régionaux est encore immense.

En Syrie, la situation qui tourne à l’avantage du régime et de ses alliés est à la veille d’un grand bouleversement. Le régime syrien, aidé par ses alliés russe et iranien, est à la veille de déclencher la grande bataille d’Idleb, la dernière importante avant qu’il ne puisse annoncer sa victoire sur l’ensemble du pays, malgré l’existence de plusieurs poches. Mais si le régime et ses alliés parviennent à prendre le contrôle d’Idleb, il n’y aura plus aucune province ou grande ville entre les mains des forces qui leur sont hostiles. Les dirigeants turcs n’ont certes pas encore donné leur accord pour le déclenchement de cette bataille. Les divergences étaient d’ailleurs claires dans le résultat du sommet de Téhéran qui s’est tenu vendredi dernier entre les présidents russe Vladimir Poutine, iranien Hassan Rohani et turc Recep Tayyip Erdogan. Un nouveau sommet aura probablement lieu au cours du mois de septembre entre le président russe et son homologue turc au cours duquel ce dernier compte réclamer la création d’une zone d’influence turque dans le nord de la Syrie contrôlée par des groupes de l’opposition soumis à l’influence d’Ankara, moyennant la contribution de cette dernière à la bataille. Mais rien n’est encore décidé.

De même, cette bataille d’Idleb, que l’on considère comme déterminante pour l’avenir de la Syrie, risque aussi d’entraîner des frappes conjointes américaines, françaises et britanniques contre les forces du régime, dans une tentative de modifier les rapports de force régionaux et internationaux. Dans ce contexte, on voit mal comment les différentes parties libanaises pourraient s’entendre aujourd’hui sur la formation d’un nouveau gouvernement, alors que la bataille d’Idleb pourrait mélanger les cartes régionales et même internationales.

Enfin, il reste la situation en Iran qui devrait connaître de nouveaux bouleversements avec l’entrée en vigueur des nouvelles sanctions économiques américaines. Comme l’a fait remarquer récemment le président de la Chambre Nabih Berry, les Américains n’ont pas remporté de guerre militaire depuis la Seconde Guerre mondiale, du Vietnam à la Syrie. Mais ils gouvernent le monde à travers le dollar. Dans l’optique des Américains et de leurs alliés, les nouvelles sanctions économiques devraient affaiblir, sinon renverser, le régime iranien et en tout cas le pousser à abandonner sa politique tentaculaire dans la région, en Irak, au Yémen, en Syrie et au Liban. Pourquoi, dans ce cas, pourraient-ils pousser leurs alliés libanais à accepter un gouvernement qui reflète les résultats des élections législatives alors que tout pourrait changer d’ici à quelques mois ?

C’est avec cette argumentation que le diplomate arabe explique le retard dans la formation du gouvernement au Liban en précisant qu’il pourrait se prolonger jusqu’à ce que la situation régionale se clarifie.

Mais c’est justement pour éviter un pari sur les développements régionaux que le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah a laissé entendre, dans son dernier discours, que les développements régionaux ne devraient pas correspondre aux attentes des Américains et de leurs alliés. Si des parties libanaises veulent donc miser sur ces développements, a-t-il dit, cela pourra pousser le Hezbollah à revoir à la hausse ses exigences au cas où son camp confirme sa force...

Face à ces positions, celle du président de la République est plus réaliste. Elle demande d’isoler le Liban des développements régionaux, puisque, de toute façon, quoi qu’il arrive en Syrie ou ailleurs, les rapports de force internes resteront pratiquement les mêmes, puisque le système libanais est basé sur le consensus, c’est-à-dire la participation de toutes les composantes confessionnelles au pouvoir. Cela vaut-il donc la peine de faire attendre les Libanais qui croulent sous le poids des problèmes quotidiens, pour des changements qui n’auront peut-être aucune incidence directe sur le pays ?

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NAB

A lire Les articles de Mme Haddad, on a l’impression qu’elle s’est resigné a avoir un pays fort et independant, acceptant de fait que le liban n’est qu’un jouet qui depent de la conjoncture internationale pour pouvoir “former un gouvernement” et ainisi repondre aux besoin les plus elementaires de la population. Un journaliste est supposé critiquer ce genre de manoeuvre et d’attitude et non les justifier.

Mais je suppose que cette mentalité et symptomatique d’une generation qui a echouer a tout les niveaux afin de batir une nation digne et forte. Et ensuite on se demande okoi tout les jeunes emigrent cers l’etranger, cers des pays qui n’ont ls besoin d’attendre une “conjoncture regionale” pour se developper. Place aux jeunes, baby boomers libanais, merci pour votre aide mais nous en avons assez

Hitti arlette

Merci ma chère pour cet article riche en détails , en explications qui justifient le retard de la formation du gouvernement . Comme à l'accoutumée c'est plausible net et précis .

Wlek Sanferlou

Ce qui fait surface c'est des bulles nauséabondes de déclarations inutiles.
Le président fort et ses deux autres présidents fortifiants doivent avoir un seul et unique plan qui se résume ainsi: remettre le pays sur pieds, redresser l'économie, avoir une vision d'avenir avec un pays où prime l'éducation l'environnement et la détermination pour l'avenir de nos jeunes. Ceci se fera avec un gouvernement d'une dizaine de technocrates, bien choisis hors du cirque politique, avec la seule tâche de remettre le pays sur la voie du progrès et non pas la voie des discussions inutiles sur les pouvoirs régionaux internationaux et interstellaires.

A force de jouer à la fourmi qui insiste à bouger la patte de l'éléphant on finira écraser sans que personne ne s'en aperçoive...

Insistons tous avec une voix unique pour ça.
La réussite dun gouvernement de technocrates sera le salut du Liban et la fierté du président et ses deux autres co-présidents...
Des technocrates, comme le directeur de la banque centrale, valent chacun plus que cent ministres, ne l'a t on pas déjà vu?

A bon entendeur salut

Le Faucon Pèlerin

Malgré toutes apparences locales, régionales et internationales, la solution du problème gouvernemental est simple :
Accorder 9 ministres au quota présidentiel + CPL, accorder 4 ministres aux FL, donner un ministre aux Kataeb et un ministre aux Marada.
Côté druze, accorder 2 ministres au PSP et un ministre druze neutre.
Je ne vois qu'un seule personne obstructive : Gébran Bassil.

Irene Said

Quel "processus de formation du gouvernement",
et qui y croit encore ?
Irène Saïd

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

SI LA THEORIE DES PARIS REGIONAUX EST VRAIE IL N,Y AURA JAMAIS DE GOUVERNEMENT AU LIBAN SURTOUT QUE LA REGION SE DIRIGE VERS DES DEVELOPPEMENTS RADICAUX ET TRES LONGS ! MAIS IL Y A BOYCOTTAGE ET IL EST EXCLUSIVEMENT GENDRISSIMO-BEAUPERIEN TRES CHERE MADAME SCARLETT HADDAD... QUI VEUX CONVAINCRE LES LIBANAIS DU CONTRAIRE...

Zovighian Michel

Les deux dernières lignes du dernier paragraphe contredit tout le reste. La grande liste d'influences externes, du diplomate arabe en poste à Beyrouth, pour expliquer le retard de la formation du gouvernement ne tient plus. Même le CPL a changé son narratif depuis déjà deux semaines.

Selon le Hezbollah et Amal, le problème reside dans la part du President taillée au dépend des formations politiques élues par le peuple et les ambitions de Bassil. Outre ce retard, Il serait honteux de faire sauter l'accord de Meerab. Une bonne partie des Aounistes ne le leur pardonnera pas.

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