Liban

« L’imam des déshérités », un précurseur qui a dérangé les gardiens de l’ordre établi

Décryptage
01/09/2018

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, d’année en année, la disparition de l’imam Moussa Sadr prend encore plus d’importance. Au fil du temps, les Libanais ont appris à découvrir le rôle déterminant de cet imam précurseur, en avance sur son temps, dont le sort reste toujours inconnu.

Le quarantième anniversaire de sa disparition, alors qu’il se rendait en Libye en réponse à une invitation du chef libyen de l’époque, le colonel Mouammar Kadhafi, a été célébré encore plus dignement que d’habitude, dans le cadre d’un grand meeting à Baalbeck organisé par le mouvement Amal qu’il a fondé.

En général, cette commémoration est l’occasion pour le chef du mouvement, le président de la Chambre Nabih Berry, de prononcer un de ses rares discours annuels. La célébration a donc un côté solennel et émotionnel, tout en étant hautement politique. En général, le meeting se déroule à Tyr, où l’imam Moussa Sadr a commencé à prendre de l’ampleur, ou alors à Aïn el-Tiné, siège de la présidence de la Chambre. Mais cette année, le choix de Baalbeck est voulu et il constitue en lui-même un message politique, destiné aux habitants de la région qui se considèrent comme défavorisés par rapport à leurs coreligionnaires du Sud. En accord avec le Hezbollah, le président de la Chambre a donc sciemment choisi de s’adresser à la foule rassemblée à Baalbeck pour lui montrer que la Békaa est autant au cœur de ses préoccupations que le Sud. Il répond ainsi indirectement à une critique adressée par le député Jamil Sayyed qui avait laissé entendre que « les chiites de l’État » (ceux du mouvement Amal) ont privilégié le Sud au détriment de la Békaa. Cette phrase en apparence anodine a réveillé les rivalités entre chiites du Sud et chiites de la Békaa, surtout après les troubles sécuritaires qui se sont déroulés dans la région de Baalbeck-Hermel, après les élections législatives, en raison de l’arrestation de certains réseaux de trafiquants. Pour fermer définitivement la page de ces rivalités, le président de la Chambre a donc décidé de s’adresser à la foule à partir de Baalbeck, pour annoncer la création d’un Conseil de la Békaa, à l’instar du Conseil du Sud, chargé du développement de cette région.

Il s’agit donc d’un engagement officiel pour réaliser des projets de développement dans cette région, longtemps oubliée des responsables. Mais ce souci politique et économique actuel n’efface pas l’importance de l’occasion marquée par le rôle déterminant de l’imam Moussa Sadr. De nombreux jeunes ne connaissent de lui que son étrange disparition et le refus de toute une communauté de le considérer comme décédé tant qu’il n’y a pas de preuve formelle pour confirmer ce fait. Mais l’imam Sadr, c’est bien plus que cela.

À l’ère de ce qu’on appelle la prospérité du Liban, il a été le premier à parler « des déshérités » et à réclamer la justice sociale pour tous. Il s’est aussi élevé contre le confessionnalisme et contre les conflits religieux, qualifiant Israël de « mal absolu ». À l’heure où le slogan le plus prisé par le Liban officiel était « la force du Liban est dans sa faiblesse », pour justifier l’incapacité de l’État à affronter Israël et à répondre à ses attaques successives contre le pays, au Sud ou même à l’aéroport de Beyrouth, l’imam Sadr a été le premier à parler d’une résistance populaire contre l’ennemi.


(Lire aussi : Moussa Sadr : un thriller haletant, des théories à la pelle et toujours pas d’épilogue)


C’est d’ailleurs l’une des principales raisons qui poussent le Hezbollah à le considérer comme le père véritable de la résistance au Liban. Aujourd’hui d’ailleurs, l’imam Moussa Sadr n’est plus seulement la figure de proue du mouvement Amal (dont le nom évoque en arabe « les unités de la résistance libanaise »), il est aussi celle du Hezbollah, et dans tous ses discours, le secrétaire général de cette formation parle de lui comme d’une référence absolue.

Quelque part, cette unanimité chiite et même nationale actuelle autour de sa personne et la survie de sa vision de l’avenir de la région sont les grandes victoires de l’imam après sa disparition. Les Libanais redécouvrent (pour certains, il s’agit d’une découverte) ses écrits, ses actes et le fond de sa pensée qui sont à l’origine de ce qu’on appelle « le réveil de la communauté chiite ». Avant lui, le rôle de cette communauté dans le système libanais se résumait à celui des notables. Grâce à lui, elle a pris conscience de son poids et, d’abord avec Amal, puis avec le Hezbollah, elle a pris conscience de sa force.

Pourtant, « l’imam des déshérités » n’a jamais défendu le confessionnalisme, appelant tout le peuple à réclamer ses droits dans le cadre d’une justice sociale. Mais surtout, il a commencé à former des petits groupes de résistance populaire contre les Israéliens au Sud. Nabih Berry a d’ailleurs rapidement fait partie de l’un d’eux.

Aujourd’hui, 40 ans plus tard, sa disparition reste une énigme. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir mené des enquêtes poussées pour tenter de connaître la vérité. Pendant des années, les Libyens ont démenti la disparition de l’imam sur leur sol, affirmant qu’on a perdu sa trace à l’aéroport de Rome. Mais depuis quelque temps, certains anciens responsables sous la dictature de Mouammar Kadhafi ont reconnu que l’imam a disparu en Libye. Des versions circulent sur une rencontre houleuse entre lui et le colonel libyen qui se serait mal terminée. Mais il n’y a encore aucune certitude. Toutefois, la question qui se pose reste la suivante : pour quelle raison les autorités libyennes de l’époque auraient-elles décidé de faire disparaître l’imam? Même après toutes ces années, le mobile n’est pas clair et de nombreux experts ont tenté de trouver une explication. Jusqu’à présent, deux mobiles ont été retenus : le premier porte sur le fait que l’imam a « réveillé » la communauté chiite au Liban. Ce qui a pu déranger de nombreuses parties, notamment arabes. Le second porte sur le fait qu’il a lancé un mouvement de résistance populaire non palestinien contre les Israéliens qui n’existait pas encore dans le monde arabe, la résistance se limitant à l’OLP qui était considérée comme une sorte d’armée palestinienne régulière financée par les pays arabes. Ce qui a pu déranger beaucoup de parties... Quarante ans après, le secret reste bien gardé.


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