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Idées

Liberté d’expression au Liban : ne baissons pas la garde !

Point de vue
George GHALI | OLJ
28/07/2018

Certains signes ne trompent pas. De l’avocat Nabil Halabi, arrêté en mars 2016 pour des messages sur Facebook accusant les responsables du ministère de l’Intérieur de corruption, à Rawane Khatib et Khaled Abbouchi, deux militants interpellés mardi pour avoir respectivement critiqué le chef de l’État et le ministre sortant des Affaires étrangères, la liste des citoyens et activistes victimes d’une violation manifeste de leur liberté d’expression ne cesse de s’allonger depuis plusieurs mois.

Définition élastique
De fait, la nouvelle configuration politique en vigueur depuis le dernier trimestre de l’année 2016 semble traduire un recul certain en la matière. Un recul par ailleurs corollaire à une diversification déraisonnable des autorités sécuritaires pratiquant la censure et exerçant les poursuites de ces « infractions » : alors qu’elles étaient souvent l’apanage de la Direction centrale de la Sûreté générale (DCSG), cette dernière est désormais rejointe par une multitude d’acteurs : de la brigade d’information des Forces de sécurité intérieure (FSI) à son unité de lutte contre la cybercriminalité en passant par les renseignements militaires et bien d’autres entités.
À cette diversification des autorités de poursuite s’ajoute la définition de plus en plus élastique du champ de la « diffamation », qui porte non seulement sur l’expression de critiques jugées diffamatoires contre des hautes personnalités ou institutions publiques, mais aussi sur la publication sur les réseaux sociaux de messages humoristiques tels que : « Ma femme est comme l’armée, elle est en alerte 24h/24 » (qui conduisit à l’arrestation de Selman Samaha en octobre 2016) ou un post ironisant sur saint Charbel qui a valu à son auteur, Charbel Khoury, d’être interrogé à la mi-juillet. Et que dire lorsque la censure s’attaque à la critique de certains établissements privés, comme pour George Azzi, convoqué pour sa critique d’un magasin d’animaux, ou Imad Bazzi, interpellé par l’unité de lutte contre la cybercriminalité, le 20 juillet, pour un post contre le projet immobilier Eden Park ?
Certes, la plupart de ces procédures ne se traduisent pas par une condamnation judiciaire. Mais que l’on ne s’y trompe pas : à travers les pressions – morales et financières, notamment– qu’elle exerce sur les victimes de ces abus de pouvoir, la multiplication des poursuites conserve à elle seule un caractère dissuasif pour leur liberté d’expression future. A fortiori avec la généralisation de nouvelles pratiques telles que ces engagements écrits à ne pas réitérer leurs actes, que les autorités n’hésitent plus à faire signer aux interpellés.


(Lire aussi : Au Liban, « la liberté de répression remplace désormais la liberté d’expression »)


Certes, la vigilance d’une partie de la société civile n’a rien perdu de sa vigueur : la popularité du hashtag #Contre_La_Répression sur les réseaux sociaux ou le rassemblement de plusieurs centaines de personnes mardi dernier sur la place Samir Kassir à Beyrouth, pour dénoncer le recul des libertés, constituent une piqûre de rappel aussi nécessaire qu’encourageante. Surtout, cette capacité de mobilisation citoyenne constitue d’une certaine manière un rempart contre la tentation pour les autorités libanaises de revenir à leurs vieux démons, du temps de l’occupation syrienne. Avant 2005, la répression s’exerçait en effet à découvert et sans guère de limites. Alors peu soucieux de ses effets sur leur réputation et celle du pays, les hommes politiques et les autorités avaient la main lourde : on ne se souciait guère des raids policiers dans les universités ou les bureaux de partis politiques d’opposition, tandis que le fait d’embarquer des centaines d’activistes dans des camions militaires a même donné naissance à une expression : « Tla3 bel jeep, tla3 bel Rio » (« Monte dans la jeep, monte dans la Rio »). Les chaînes de télévision pouvaient être brutalement fermées – comme la MTV (de 2002 à 2006) ou l’ICN (1997) –, et des journalistes torturés par les autorités, comme Pierre Attalah, ou, dans les cas les plus extrêmes, assassinés, à l’instar de Samir Kassir (en 2005)…


(Lire aussi : Liberté d'expression : les convocations d’activistes libanais se poursuivent)

Limites
Pour autant, cette vigilance militante ne saurait suffire, d’autant qu’elle se heurte à trois types de limite. D’abord, la lutte pour la défense de la liberté d’expression ne se limite pas aux arrestations et ne saurait être dissociée d’un contexte général particulièrement inquiétant ces dernières années. Les violences commises par les forces de l’ordre pendant les manifestations de la crise des ordures en 2015 n’ont par exemple toujours pas été sanctionnées, renforçant le sentiment d’impunité de leurs auteurs. De même, le respect de la vie privée est de plus en plus violé par la collecte massive de données par une multitude d’agences de sécurité, en dehors de tout cadre judiciaire, comme l’ont notamment illustré les affaires Dark Caracal (en janvier) – qui a dévoilé le vol de centaines de gigaoctets de données privées depuis un « bâtiment appartenant à la DCSG », selon des chercheurs de Lookout et de l’Electronic Frontier Foundation – ou la rocambolesque affaire Ziad Itani, lequel a notamment vu ses comptes piratés par des pirates recrutés par une responsable des FSI.


(Lire aussi : Bilan consternant pour la liberté d’expression au Liban)


Ensuite, la tendance qu’ont une partie des groupes sociaux et politiques libanais à opter pour une indignation sélective vis-à-vis des violations des droits fondamentaux et une mobilisation « à la carte » selon leur sensibilité politique ou confessionnelle. Or, oublier la nature universelle du droit à la liberté d’expression, c’est saper les fondements mêmes du contrat social.
Enfin, ce combat ne pourra pas être vraiment gagné au seul moyen de l’indignation citoyenne et médiatique. Son issue dépend aussi et surtout de notre capacité à gagner la bataille des valeurs et obtenir une véritable conversion de l’ensemble de la classe politique et des administrations de ce pays afin qu’elles substituent une logique de protection à celle de répression qui prévaut actuellement.
Dans une région où les droits de l’homme sont sans cesse bafoués, les Libanais doivent moins que jamais baisser la garde et exiger de leurs gouvernants et de leurs administrations, comme de la communauté internationale qui les finance, de garantir réellement et sans réserves leur liberté d’expression.

George Ghali est directeur exécutif de l'association ALEF « act for human rights ».


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