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Idées

La résistance flexible, un outil stratégique pour le Hezbollah et le Hamas

Commentaire
Maren KOSS | OLJ
21/07/2018

Après des années de relations plus que tumultueuses, liées notamment aux conséquences des printemps arabes depuis 2011, les deux grandes organisations de la résistance islamiste, le Hezbollah chiite et le Hamas sunnite, connaissent depuis plusieurs mois un nouveau réchauffement, illustré notamment par la rencontre, le 31 octobre dernier à Beyrouth, entre le chef adjoint du bureau politique du Hamas, Saleh al-Arouri, et le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah.

Apparus tous deux dans les années 1980, le Hezbollah et le Hamas ont longtemps été de proches alliés politiques et militaires, au sein d’une alliance plus large avec l’Iran et la Syrie. Transcendant les clivages confessionnels, cet « axe de la résistance » se structurait idéologiquement autour d’une ligne antioccidentale et anti-israélienne – incluant leur critique de l’alignement proaméricain de certains États arabes. Ce qui n’empêchait pas par ailleurs ses membres de poursuivre indépendamment leurs propres objectifs, dès lors qu’ils ne remettaient pas en cause ce cadre plus large.


(Lire aussi : Comment le Hamas tente de jouer dans la cybercour israélienne)


Revirements stratégiques
Cependant, deux évènements vont profondément ébranler cette alliance à partir de 2011. D’abord, l’intensification de la répression militaire de l’opposition en Syrie, qui a poussé le Hamas à critiquer ouvertement le régime de Bachar el-Assad puis finalement à déplacer son bureau politique de Damas (où il était établit depuis 1999) à Doha (de 2012 à 2017). Cette rupture résulte ensuite de la volonté du Hamas d’approfondir ses liens stratégiques avec Le Caire afin de profiter de l’arrivée au pouvoir de son organisation mère, les Frères musulmans, avec l’élection à la présidence de Mohammad Morsi. Avec ce changement d’alliance au détriment de l’ « axe de la résistance », le Hamas espérait renforcer sa légitimité internationale et mettre fin à l’isolement économique et politique de Gaza qui prévaut depuis sa victoire aux élections législatives de 2006 et surtout sa prise de contrôle de la ville en 2007.

Après avoir atteint son plus bas niveau suite à ce réalignement sur les Frères musulmans égyptiens, la relation entre le Hezbollah et le Hamas connaît désormais une reprise sensible depuis plusieurs mois, principalement en raison de trois facteurs. Premièrement, le coup d’État militaire qui, en juillet 2013, a mis fin à la présidence Morsi puis entraîné une répression contre les Frères musulmans et la fermeture complète de la frontière entre l’Égypte et Gaza, laissant ainsi le Hamas dos au mur. Ensuite, les changements successifs intervenus dans le leadership politique interne du Hamas en 2017 (les nominations successives de Yahya Sinwar à la tête de la direction à Gaza, d’Ismail Haniyeh comme chef du bureau politique puis de Saleh al-Arouri comme son adjoint) ont permis à la branche gazaouie de l’organisation – et en particulier son aile militaire, les Brigades Ezzeddine al-Qassam – d’accroître son pouvoir au sein de l’organisation. Enfin, l’éclatement de la crise du Qatar, en juin 2017, s’est notamment traduit par une nette diminution de l’aide financière (la seconde plus importante depuis 2006) au Hamas, lui donnant ainsi une raison supplémentaire d’essayer de combler le fossé avec ses anciens partenaires iraniens et au sein du Hezbollah.
Si ce revirement présente des avantages spécifiques, aussi bien pour le Hamas – qui y trouve un moyen de réduire son isolement et d’atténuer les conditions humanitaires et économiques désastreuses à Gaza – que pour le Hezbollah – qui compte notamment bénéficier de l’aura de la cause palestinienne pour atténuer la confessionnalisation croissante de son image depuis son engagement militaire aux côtés d’Assad en Syrie –, il s’explique aussi et surtout par la volonté des deux mouvements de maintenir leurs positions respectives au Liban et dans les territoires palestiniens.


(Lire aussi : Comment l’Iran peut rester en Syrie malgré la pression israélienne)


Interprétation doctrinale flexible
Un objectif auquel répond également l’adoption, depuis la création des deux mouvements, d’une stratégie globalement similaire dans ses fondements : une interprétation flexible du concept de résistance islamiste et de ses implications. Certes, il existe des différences sensibles en matière d’orientation religieuse : celle du mouvement libanais est étroitement liée au concept iranien du « wilayet al-faqih » développé par l’ayatollah Khomeyni et qui confère au guide de la révolution une autorité politique absolue jusqu’au retour du douzième imam des chiites duodécimains ; tandis que celle de l’organisation sunnite palestinienne est basée sur la vision des Frères musulmans, qui considère que « l’islam est la solution » aux problèmes politiques et sociaux. Cependant, les deux mouvements partagent certaines croyances, et plus particulièrement une acceptation commune du principe de l’ « ijtihad », qui leur permet de ne pas appliquer les principaux textes islamiques dans un sens littéral ou rigide, mais de les réinterpréter rationnellement pour rendre leur pensée politique adaptable aux circonstances pratiques.

C’est notamment le cas s’agissant du concept central de « résistance », dont les conceptions respectives du Hezbollah et du Hamas se recoupent de deux manières : les deux groupes le lient directement à la lutte contre Israël et ont une branche militaire qui fonctionne hors du contrôle de l’État libanais ou de l’Autorité nationale palestinienne. La résistance militaire est un objectif essentiel et l’aspect le plus important de cette conception commune, puisque le maintien d’une capacité militaire indépendante permet aux deux groupes de maintenir leur position de pouvoir. Elle n’est cependant pas exclusive dans la mesure où le Hezbollah et le Hamas complètent ce volet armé par ce qu’ils définissent comme une résistance « culturelle » ou « politique ».

Mais malgré ces similitudes dans la définition du concept de « résistance islamiste », il existe des différences dans la façon dont le Hezbollah et le Hamas l’interprètent et l’appliquent. Cette flexibilité dynamique, moins liée à des clivages idéologiques ou confessionnels qu’aux contextes particuliers dans lesquels opèrent les deux groupes, leur a permis d’adapter leurs objectifs stratégiques à des environnements changeants tout en essayant de légitimer leurs actions et de maintenir leur autonomie armée.


(Lire aussi : Le Hamas « pris au jeu » du Jihad islamique ?)


Instrument d’influence ou de gestion des conflits
Depuis sa fondation, le Hezbollah a redéfini plusieurs fois son concept pratique de la résistance. À l’origine, son but était de la libération du Liban-Sud de l’occupation israélienne établie depuis 1982, et le retrait unilatéral d’Israël en mai 2000 fut décrit comme une victoire pour la résistance et le Liban dans son ensemble. Cependant, ce retrait israélien risquait aussi de rendre obsolète la justification initiale par le Hezbollah de la conservation de ses armes. Par conséquent, celui-ci a, d’une part, insisté sur le fait qu’Israël continuait d’occuper une partie de la terre libanaise (les hameaux contestés de Chebaa), et a, d’autre part, élargi sa définition de la résistance pour y inclure la dissuasion vis-à-vis d’une menace israélienne permanente contre le Liban. Le Hezbollah a même réussi à intégrer cette double notion de résistance – libération et dissuasion – dans la déclaration inaugurale du gouvernement libanais de 2005, le premier auquel il a participé.

En 2013, le Hezbollah a de nouveau élargi sa définition du concept de résistance au moment de son engagement officiel dans le conflit syrien aux côtés d’Assad, qui dénote avec sa revendication historique de lutte pour les opprimés. Hassan Nasrallah a donc inséré la définition de la résistance par l’organisation dans un nouveau cadre, visant à dépeindre les opérations militaires du Hezbollah en Syrie comme une lutte contre la menace des jihadistes salafistes, notamment au nom de la stabilité du Liban. En réinterprétant la résistance en fonction de circonstances changeantes, le Hezbollah a réussi à s’adapter aux nouvelles menaces tout en conservant son activité militaire – relégitimée auprès de sa base chiite comme au sein d’autres communautés libanaises, ce qui a son importance dans une société aussi fragmentée – et par conséquent le pouvoir qu’il exerce au Liban.
De son côté, si le Hamas n’a pas changé sa définition principale du concept de résistance depuis sa création (1987), il fait montre d’une réelle souplesse dans son application, accentuant ou atténuant son recours en fonction de la situation. Ainsi, pendant la campagne électorale pour les élections législatives palestiniennes de 2006, le Hamas cherchait à faire appel à un large éventail d’électeurs de différents camps politiques dans les territoires palestiniens – des électeurs qui ne soutenaient pas tous la lutte militaire contre Israël –, et les références à la résistance étaient largement absentes de sa plateforme programmatique.


(Pour mémoire : Le Hezbollah derrière l’État : véritable changement ou nuance verbale ?)


A contrario, le Hamas a employé le concept de résistance très différemment après avoir pris militairement le contrôle de Gaza en 2007. Le groupe a institutionnalisé la résistance dans les structures politiques du territoire. Sa branche armée, les Brigades Ezzeddine al-Qassam, est devenue responsable de la garantie de la stabilité extérieure de l’ordre politique de Gaza contre Israël et le Fateh, ainsi que de la stabilité interne face aux groupes salafistes violents. Par ailleurs, face aux tensions inhérentes à sa double qualité de gouvernement local et de mouvement de résistance, le Hamas a différencié ce qu’il appelle la résistance tactique et stratégique : s’il accepte tacitement la prémisse d’un État palestinien basé sur les frontières de 1967 ; stratégiquement, le groupe vise toujours à libérer toute la Palestine d’avant 1948.

Dans le cadre de l’adaptation de sa conception de la résistance à différentes situations, le Hamas a également introduit le concept de « résistance populaire ». Cette idée a été soulevée pour la première fois en 2011, à la suite des pourparlers de réconciliation avec le Fateh, par Khaled Mechaal, alors à la tête du bureau politique du Hamas. Pour Mechaal, la résistance populaire signifiait l’agitation civile non violente dirigée contre Israël, dans le contexte des mouvements des printemps arabes. Cette position visait à montrer sa capacité de compromis avec le Fateh, qui avait choisi, lui, la voie de la diplomatie. Un concept par ailleurs réactivé début 2018, lorsque le Hamas a appelé de manière proéminente les Palestiniens à rejoindre pacifiquement la grande marche du retour initiée par des acteurs de la société civile à Gaza, qui revendiquaient leur droit au retour dans les territoires de 1948.


(Pour mémoire : Le chef du Hamas Ismaïl Haniyeh sur la liste noire américaine des « terroristes »)


Contrairement au concept de « résistance populaire », le Document de principes et de politique généraux du Hamas publié en 2017 – qui constitue le premier amendement doctrinal à sa charte fondatrice de 1988 – réaffirme que la résistance armée reste l’objectif principal du groupe. Mais il explique en même temps que l’accentuation ou l’atténuation de cette résistance fait partie de la stratégie de gestion des conflits du mouvement. Autrement dit, si la résistance armée demeure au cœur de son approche, le Hamas n’hésitera pas à recourir à d’autres moyens – dont la résistance populaire – lorsque ces derniers peuvent l’aider à renforcer sa position dans les territoires palestiniens ou à l’étranger.

L’interprétation flexible du concept de résistance par le Hezbollah et le Hamas constitue donc, en définitive, un instrument majeur de leur politique. Et ce aussi bien dans la gestion de l’évolution de leurs relations tumultueuses dans le contexte politique postérieur aux printemps arabes; qu’au regard de la capacité des deux groupes à justifier leurs actions sur les plans interne et externe ; et enfin comme ressource stratégique de préservation de leur pouvoir, au Liban et dans les territoires palestiniens.

Ce texte est une traduction synthétique, validée par l’auteur, d’un article publié en anglais sur le site internet du Carnegie Middle East Center.

Maken Koss est une spécialiste des réseaux islamistes transnationaux et chercheuse à l’Institut allemand des études mondiales et régionales (GIGA) de Hambourg. Dernier ouvrage : « Resistance, Power, and Conceptions of Political Order in Islamist Organizations » (Routledge, 2018)



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HIJAZI ABDULRAHIM

Lorsque l'ennemi est mobile, pourquoi voulez vous que la résistance reste figée? Mme Koss part du principe que la résistance n'a pas d'autres objectifs que de s'accaparer le pouvoir. Faut il lui rappeler 2006? si le Hezbollah n'était pas dans le pouvoir, Israël aurait gagné la bataille politique. Je ne vous parle pas de la bataille pétrolière....

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