X

Moyen Orient et Monde

Erdogan, « Reïs » d’une nouvelle Turquie

Éclairage

Le président turc gouverne désormais avec des pouvoirs renforcés qui font de lui le dirigeant le plus puissant du pays depuis Mustapha Kemal Atatürk.

10/07/2018

C’est une prestation de serment aux allures d’intronisation qui s’est déroulée hier à Ankara. Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, réélu à la tête de la Turquie le 24 juin dernier après sa victoire au premier tour des élections anticipées, s’est engagé hier pour un second mandat après un discours au Parlement turc et une grande cérémonie organisée au palais présidentiel d’Ankara. « En tant que président, je jure sur mon honneur et mon intégrité, devant la grande nation turque, d’œuvrer de toutes mes capacités à préserver et à exalter la gloire et l’honneur de la République de Turquie, et de remplir les devoirs qui sont les miens, en toute impartialité », a-t-il déclaré hier devant les députés. 

Le « Reïs » turc, au pouvoir depuis quinze ans, peut désormais pleinement revêtir le costume d’hyperprésident et rentrer davantage dans l’histoire de son pays. « Erdogan a marqué l’histoire de la Turquie de son empreinte en devenant le premier président d’un régime présidentiel », explique à L’Orient-Le Jour Gönül Tol, directrice du programme turc au Middle East Institute. « Mais je ne sais pas comment l’histoire se souviendra de lui (…), certainement comme celui qui aura affaibli la démocratie du pays », a-t-elle ajouté. 


(Lire aussi : Turquie : le sacre du sultan)


Architecte de la transformation économique et politique turque (tant au niveau intérieur qu’extérieur), M. Erdogan a très vite su s’attirer les ferveurs des mouvances nationalistes, mais aussi islamistes, les plus importantes (comme le MHP, Parti d’action nationaliste). Il a en effet mêlé les discours nationalistes et religieux, à tel point qu’à chacune de ses apparitions publiques, c’est le signe de la Rabia (salut avec le pouce replié vers la paume de la main, signe des Frères musulmans), qui est effectué par le président. « Erdogan a brisé les tabous en termes de laïcité en accordant une place plus importante à la religion.(…) Il a représenté un tournant en termes de changement de régime politique et de place de la religion dans la culture et les institutions de l’État », explique à L’OLJ Ismet Iksa, chercheur au centre Carnegie, spécialiste de la Turquie. 

C’est cet électorat nationaliste et religieux, qui voit en M. Erdogan le bâtisseur d’une Turquie à nouveau respectée et reconnue sur la scène internationale, qui lui a accordé un renforcement de ses pouvoirs par le referendum constitutionnel d’avril 2017, à l’issue duquel le « oui » l’a emporté avec plus de 51 % des voix. Cette réforme de la Constitution, entrée en vigueur hier, a fait basculer le système parlementaire en système présidentiel. Elle lui permet de fonctionner directement par décrets mais aussi de nommer et de dissoudre le gouvernement, ce qui implique la disparition du poste de Premier ministre. Il est aussi en mesure de nommer six des treize membres du Conseil des juges et procureurs (HSK), lui-même chargé de nommer et de destituer le personnel du système judiciaire. Enfin, il peut, en tant que président de son parti, l’AKP (Parti de la justice et du développement), contrôler directement les actes de ses députés au Parlement. Autrement dit, le président turc est dorénavant omniprésent sur les branches exécutive, législative et judiciaire de son pays.


(Lire aussi : La Turquie parachève son basculement dans la « démocrature »)



À l’image d’Atatürk ?
M. Erdogan tend, à l’aide de son pouvoir, à faire de la Turquie une grande puissance économique et d’œuvrer pour la grandeur de sa nation. Le principal journal d’opposition, Çumhuriyet, titrait hier à sa une : « Un régime d’un seul homme commence aujourd’hui. » Sa chroniqueuse, Asli Aydintasbas, parle de l’avènement d’une « deuxième République » succédant à la Turquie laïque fondée par Mustapha Kemal Atatürk. Son patronyme, signifiant « père des Turcs », lui a été attribué en 1934. Mais cette idée de paternité a traversé les années, et c’est maintenant M. Erdogan qui tend à se présenter comme le nouveau père de la Turquie. Il en a même revendiqué l’héritage en novembre 2017. 

Mustapha Kemal fut l’artisan de l’indépendance de la Turquie au lendemain de la disparition de l’Empire ottoman. Il a mené une « guerre de libération », pour éviter que l’homme malade de l’Europe ne soit démembré par les puissances victorieuses de la Première Guerre mondiale, tel que le prévoyait le traité de Sèvres (1920). Mustapha Kemal aura finalement obtenu raison et en 1923, le califat est aboli et la République turque est née. 

Mais si l’on regarde le passé des deux hommes, ils ont de nombreux points en commun. Ils ont tous les deux œuvré pour une indépendance reconnue de la Turquie sur la scène internationale et sont deux dirigeants considérés comme autoritaires et autocratiques. Mais la grande différence se situe au niveau idéologique. Mustapha Kemal prônait une laïcité à toute épreuve et une Turquie moderne tournée vers l’Occident. M. Erdogan, lui, prétend que la réussite de la Turquie est à trouver dans ses racines ottomanes et mise sur une place plus importante de la religion dans la vie quotidienne. « Les deux hommes sont des dirigeants autocratiques, qui souhaitent gouverner à leur image et qui sont tous deux engagés dans un projet de construction sociale. (…) Mais M. Erdogan a édifié son pouvoir de façon plus personnalisée qu’Atatürk. Il n’y a jamais eu de leader comme M. Erdogan avec un pouvoir comme celui-ci dans l’histoire du pays », conclut Gönül Tol. 



Lire aussi
Vers un changement de la politique turque en Syrie après la réélection d’Erdogan ?    

Après la victoire, les 5 défis diplomatiques d'Erdogan


Pour mémoire
Les dates-clés du pouvoir d'Erdogan

Passer entre les gouttes, le combat des intellectuels turcs

À la une

Retour à la page "Moyen Orient et Monde"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

gaby sioufi

qu'il soit appele neo sultan par son peuple ou seulement par lui-meme ,
qu'il se considere -on quil soit considere comme le papa de 81 millions de turques,

C LE PROBLEME DES TURQUES.
mais que recep 1er ne s'amuse pas a se prendre a son propre jeu et croire en l'instauration a venir d'un nouvel 'empire ottoman !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UNE TURQUIE QUI PLONGE DANS L,OBSCURANTISME CHAQUE JOUR DAVANTAGE !

Dernières infos

Les signatures du jour

Décryptage de Scarlett HADDAD

Janvier 2016-novembre 2018 : tourner les pages de la guerre...

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué