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Moyen Orient et Monde

Erdogan peine à mobiliser sa base électorale

Turquie

Bien qu’il soit favori, le président turc doit faire face à une mosaïque d’opposants qui pourraient remettre en cause sa suprématie.

19/06/2018

À une semaine de la double élection anticipée du nouveau président et du nouveau Parlement, la Turquie vit des heures mouvementées. L’actuel dirigeant turc, Recep Tayyip Erdogan, est en quête d’un deuxième mandat de quatre années de plus au pouvoir. Il occupe ce poste depuis son élection en août 2014, après une victoire au premier tour avec près de 51 % des suffrages. Mais cette fois-ci, les choses pourraient bien s’avérer différentes avec une concurrence plus intense que prévu pour la conquête du fauteuil de président. L’élection est en effet largement polarisée autour de la personnalité du président Erdogan, notamment en raison du renforcement des pouvoirs de l’exécutif après le référendum de 2017, où le « oui » l’avait remporté avec 51 % des voix.

Les estimations de ces derniers temps semblent certes donner l’avantage à M. Erdogan, mais avec un score moins élevé que le scrutin de 2014. Une enquête menée par l’institut Gezici les 2 et 3 juin 2018, et rendue publique jeudi dernier, sur un échantillon de 2 814 personnes, donne l’actuel président vainqueur du scrutin, mais avec 47 % des intentions de vote au maximum, ce qui signifierait donc le passage à un second tour. Par ailleurs, avec un tel résultat, l’alliance formée en février 2018 entre le parti du président turc, l’AKP (Parti de la justice et du développement), et le parti d’extrême droite le MHP (Parti d’action nationaliste), n’obtiendrait pas la majorité à la Grande Assemblée nationale, qui compte six cents élus.

Mais le scrutin ne dépend pas seulement des électeurs présents en Turquie même. Les Turcs de l’étranger, au nombre de trois millions, sont également appelés à voter. Présents généralement en France, en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas, ces derniers sont plutôt partisans de l’aile conservatrice, et pourraient donc être un atout pour M. Erdogan. Ce dernier compte bien miser dessus pour remporter des voix. C’est pourquoi il aurait affrété des bus gratuits pour permettre à ces électeurs de se rendre dans le consulat le plus proche, de quoi mettre toutes les chances de son côté. L’AKP doit en effet contrer les assauts des différents partis d’opposition qui, cette fois-ci, ont réussi à concentrer leurs efforts et générer une force capable de rivaliser avec lui.


(Lire aussi : Ibrahim Kaboğlu : Le scrutin du 24 juin est un « combat démocratique »)


Une mosaïque d’opposition
« La situation délicate de M. Erdogan s’exprime de plusieurs manières : d’une part, on sent une certaine fatigue du pouvoir en raison de ces nombreuses années passées aux plus hautes fonctions de l’État (comme Premier ministre, puis comme président de la République) ; d’autre part, l’opposition, d’habitude très divisée et très faible, a cette fois réussi à s’organiser et faire front commun », confie à L’Orient-Le Jour Baryam Balci, chercheur au CERI de Sciences Po Paris et spécialiste de la Turquie. « Concernant les opposants à M. Erdogan, on retrouve toute la mouvance libérale, les prokurdes du HDP (Parti démocratique des peuples), les nationalistes divisés, les islamistes purs (qui ne sont pas toujours d’accord avec les positions du président), mais aussi les déçus de l’AKP », a-t-il ajouté.

Les ténors de l’opposition les plus actifs et les plus menaçants pour le président turc sont également très divers. Il y a Muharrem Ince, figure de la gauche turque (CHP, Parti républicain du peuple), doté d’un charisme et d’une rhétorique qui seraient capables de rivaliser avec ceux de M. Erdogan. Mais si ce dernier a passé sa carrière politique à dominer ses opposants à travers ses discours, il doit cette fois redoubler d’efforts s’il veut mettre en déroute cet ancien professeur de physique avec qui il se bat à coups de meetings.

M. Erdogan devra également se méfier de la nouvelle figure du centre droit, la députée Meral Aksener, ancienne ministre de l’Intérieur, qui prône des idées nationalistes mais surtout un rapprochement avec le HDP. Elle est par ailleurs la première femme à se présenter à une élection présidentielle en Turquie et possède une notoriété qui lui vaut d’être appelée « la Dame de fer turque ». Enfin, c’est le chef du HDP, Selahattin Demirtas, emprisonné depuis novembre 2016 pour ses liens présumés avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), qui pourrait faire pencher la balance s’il récolte suffisamment de soutiens auprès des 15 millions de Kurdes présents en Turquie. Il espère ainsi atteindre la barre fatidique des 10 % de voix, seuil qui lui permettra de disposer de députés à la Grande Assemblée nationale, comme il l’avait déjà fait en novembre 2015 lors des élections législatives. Il a d’ailleurs tenu à rassurer ses partisans en faisant une apparition à la télévision publique depuis sa cellule dimanche soir, en prononçant une allocution d’une dizaine de minutes dans le cadre de sa campagne présidentielle.

Cette opposition a par ailleurs été nourrie par les échecs de la politique intérieure et étrangère du président turc. Au niveau interne, la monnaie turque a chuté de 15 % par rapport au dollar depuis le début de l’année, les capitaux fuient et l’inflation atteint des niveaux inquiétants. Par ailleurs, la question de l’arrivée en masse de réfugiés syriens depuis 2011, la remise en cause de l’indépendance de la justice ainsi que la frénésie contre la presse et l’emprisonnement de journalistes tendent également à profiter à l’opposition. « Erdogan a aussi commis quelques erreurs qui lui ont fait perdre du crédit auprès des Turcs, notamment en raison de son interventionnisme dans la vie privée de la population, mais aussi en raison de sa politique étrangère et sa crispation avec plusieurs pays », conclut Baryam Balci.



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Sarkis Serge Tateossian

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