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Moyen Orient et Monde

Le vote kurde : l’inconnue des élections turques de 2018

Analyse

La répression du pouvoir contre les Kurdes pourrait faire perdre au président turc leur soutien lors du prochain scrutin.

08/05/2018

« Nous sommes ceux qui allons déterminer l’élection présidentielle. Nous sommes le cadenas. Nous sommes la clé », déclarait le leader kurde Selahattin Demirtas lors de sa dernière audience. Détenu en prison depuis 18 mois pour « complicité avec une organisation terroriste », il a été désigné le vendredi 4 mai par les partisans du Parti démocratique des peuples pro-kurdes (HDP) pour défier le président turc Recep Tayyip Erdogan lors des élections anticipées (présidentielle et législatives) du 24 juin pour rallier le vote kurde.
Le vote des kurdes, qui forment 18 à 20 % de la population, sera un enjeu majeur des élections anticipées de juin 2018. Jusqu’à présent, celui-ci fait peser une lourde incertitude sur cette échéance : est-ce que M. Erdogan, malgré son opération militaire contre les Kurdes de Syrie à Afrine cet hiver et son alliance avec les ultranationalistes turcs, peut-il tout de même compter sur le vote de sa base électorale kurde ?
L’AKP de M. Erdogan a constitué ces dernières années le deuxième, et parfois le premier parti de la communauté kurde en Turquie. Traditionnellement, l’AKP et le parti prokurde de gauche, le HDP, se partagent les votes des régions kurdes de l’est et du sud-est de la Turquie. En effet, M. Erdogan bénéficie d’un soutien idéologique d’une partie de l’électorat kurde conservateur et islamiste, qu’il rallie autour de l’identité musulmane et du désir de stabilité et de progrès économique. Jusqu’en 2015, l’AKP a renforcé son ancrage électoral dans les régions du Sud-Est en menant une stratégie d’apaisement vis-à-vis du mouvement kurde, notamment en se rapprochant du GRK (le Gouvernement régional du Kurdistan d’Irak) et en entamant un processus de paix, officialisé en 2013, avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, considéré comme une organisation terroriste par la Turquie, les États-Unis et l’UE). Ainsi, à la dernière élection présidentielle de 2014, Recep Tayyip Erdogan avait pu compter sur le soutien du mouvement kurde dans ces régions. Et aux élections locales de mars 2014, l’AKP avait réalisé des scores équivalents dans les régions kurdes à ceux d’autres régions de Turquie, perdant même proportionnellement moins de voix à l’Est et au Sud-Est.
Cependant, l’AKP a été poussée à réajuster sa politique kurde à l’aune de l’évolution du conflit syrien. Inquiétée par la prise de contrôle des zones kurdes de Syrie par les forces du Parti de l’union démocratique (PYD), proche du PKK, Ankara a renouvelé les opérations militaires à la frontière méridionale pour endiguer la poussée kurde. S’ensuivirent en 2015 une vague d’attentats à la bombe, d’attaques des militants du PKK et d’une contre-insurrection brutale des forces de sécurité turques dans le sud-est du pays. Enterrés, les espoirs de paix. Si le HDP a tiré partie de cette situation aux élections de juin 2015 pour réaliser 13 % des voix, son succès électoral, qui empêcha l’AKP de retrouver sa majorité absolue, acheva de convaincre M. Erdogan d’adopter une stratégie de négation des aspirations de la population kurde. Dès lors, la priorité principale de la Turquie est de briser, notamment à travers des opérations militaires et un langage de criminalisation, le PKK et son allié en Syrie, les Unités de protection du peuple kurde (YPG). Pour le Dr Bayram Balci, expert franco-turc et chercheur de Sciences Po CERI, contacté par L’Orient-Le-Jour, c’est un peu « le drame de ce pays » : « Recep Erdogan était dans une logique de dialogue avec les Kurdes, donc faisait progresser la démocratie en Turquie, mais comme les kurdes ont rompu avec lui – bien que les erreurs soient partagées des deux côtés –, il s’est senti affaibli et trahi par la cause kurde. »

L’offensive en Syrie
Pour beaucoup d’analystes, l’offensive militaire du président turc à Afrine à l’encontre des Kurdes de Syrie a été le point de rupture qui lui coûtera le vote kurde aux élections de juin 2018. Néanmoins, « si les kurdes ont condamné à l’unanimité la violente opération d’Erdogan, tous ne lui retireront pas leur vote pour autant », nuance l’expert Bayram Balci. Un sondage cité par al-Monitor anticipe une perte de « seulement » 4 points de pourcentage pour l’AKP chez ses sympathisants kurdes. Cette inertie d’une partie du vote kurde s’explique par le manque d’alternative satisfaisante pour cet électorat. D’abord, « parmi les supporters conservateurs kurdes les plus fidèles au président Erdogan, existe une minorité qui estime que des erreurs stratégiques et les provocations du PKK ont rendu l’attaque à Afrine inévitable », poursuit M. Balci. « En ne condamnant pas assez fermement le militantisme et l’insurrection de partisans du PKK, par effet d’association, le HDP est tenu responsable par une partie des partisans kurdes de l’AKP pour la vague de violence qui a marqué 2015 et 2016. D’autant plus que le penchant idéologique de cet électorat ne s’aligne pas avec l’orientation progressiste de gauche du HDP », ajoute George Dyson, analyste Risque pays pour la firme Control Risks et spécialiste de la Turquie.
Quand bien même une majorité de l’électorat kurde déciderait d’accorder son vote au HDP, le parti – qui avait pourtant réussi à séduire au-delà de sa base kurde en juin 2015 – sera incapable de passer le premier tour des législatives, trop affaibli par une répression systématique des autorités. Neuf de ses élus, dont les deux codirigeants Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag, ainsi que des centaines de partisans sont derrière les barreaux, accusés de faire la propagande de la guérilla kurde du PKK. De plus, la loi électorale qui impose aux partis de dépasser la barre des 10 % pour siéger au Parlement dissuade certains d’accorder leur voix à un parti dont le succès semble compromis d’avance. Quant au choix de l’abstention au second tour chez les Kurdes, il profiterait indirectement à M. Erdogan.
Par ailleurs, il sera très difficile pour les autres partis de l’opposition de convaincre les Kurdes de leur accorder leur vote, même au nom d’un front anti-Erdogan. L’hostilité historique et les nombreux sujets de divisions qui opposent les partis laïcs d’héritage kémaliste et nationaliste, comme le CHP et le Bon Parti, des Kurdes, rendent peu probable une « union sacrée » entre eux aujourd’hui. D’autant plus que certaines branches du CHP sont alliées à l’extrême droite, profondément antikurde. Toutefois, leur objectif commun de remporter les élections pour réinstaurer l’ancien régime parlementaire – dans lequel il est plus facile de se mettre d’accord quant à la répartition du pouvoir – laisse une chance à une stratégie de coalition si second tour il y a. Sans quoi le président Erdogan pourra mettre en pratique les changements constitutionnels qui lui attribueront les pleins pouvoirs.
Pour le chef de l’État turc, l’offensive à Afrine s’inscrit dans un calcul électoral qui, tout compte fait, lui permettrait d’assurer sa survie politique. Effectivement, si dans son combat Recep Erdogan a fait le pari de s’affranchir du vote kurde, c’est pour mieux jouer sur la fibre nationaliste des Turcs et récupérer leur soutien. « Ce qu’il perd chez les Kurdes, il le regagnera chez les Turcs qui sont plutôt nationalistes », conclu M. Balci. Choix stratégique officiellement scellé lors de l’alliance conclue en février 2018 par le AKP avec le parti nationaliste d’extrême droite, le MHP. Un autre coup dur qui met à l’épreuve même les plus loyaux des sympathisants kurdes de M. Erdogan. Reste à voir si le jeu de bascule du président turc ne finira pas par se retourner contre lui aux élections de juin 2018.

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