Culture

Le soleil noir de Moultaka enfin dans les rétines des Libanais

Installation

Après Venise, l'œuvre-phare du musicien-plasticien se retrouve au cœur du musée Sursock.

14/07/2017

À défaut de décrocher le premier prix, Zad Moultaka (qui occupe le pavillon libanais à la Biennale de Venise jusqu'au 26 novembre) a obtenu les faveurs du public et de la presse. Et non des moins élitistes.

Captivant est l'adjectif récurrent pour aborder cette création qui l'est assurément. Mais aussi, entre théâtralité (bonjour Antoine et la Latifé Moultaka, les parents qui ont bien laissé leur empreinte...), chant, mise en scène et place, cette installation visuelle et sonore est saisissante dans son aspect alien. Tout en jetant racine, dans une subtile mutation, dans le passé aussi bien que dans l'actualité...

Une foule qui n'a pas pu se rendre à Venise se presse à l'Auditorium du musée Sursock, à l'invitation de la galeriste Nadine Begdache, pour jeter un coup d'œil de près sur la curiosité de ce bombardier (avion de chasse Rolls Royce Avon MK209) projeté en bribes d'images (pas souvent nettes) sur écran, qui ressemble et surtout renvoie, dans sa forme de totem dressé, à une stèle de Hammourabi. Et dans une oppressante pénombre, le chant du chœur de l'Université antonine. Chœur perché de part et d'autre sur les marches des escaliers de la salle en gradin, psalmodiant et se lamentant (avec une déclamation d'un texte d'Ur datant de 4 000 ans, traduit en arabe) dans la pure lignée sophoclienne, ou euripidienne, des tragédies grecques.

Rien de planant, mais une atmosphère qui impose le silence, la réflexion et la retenue devant la gravité de la dénonciation des puissances tortionnaires et arrogantes d'hier et d'aujourd'hui. Puissances qui jettent la foudre et la morsure de leurs armes sur les vivants comme autrefois une brûlante huile de poix venue des donjons et des remparts...

 

Onomatopées et chuintements
On a écrit des torrents sur cette création iconoclaste qui interpelle et synthétise musique, chant, chuchotement et représentation insolite d'un veau d'or moderne. Sous l'aspect d'une carcasse de bombardier qui anéantit, massacre, détruit et pulvérise jusqu'à la poussière ce que l'homme construit. À l'image d'une tour gigantesque, solitaire et hostile, entourée de pleureurs et de pleureuses, tous en noir, comme pour une célébration funèbre et funéraire. Digue humaine et conscience vive qui n'ont que les mots (langue akkadienne ressuscitée en onomatopées et chuintements) et les chants (petits cris, souffle haletant) contre le vrombissement de ce frelon monstrueux, star effarante des batailles qui font rage et des carnages à ciel ouvert...

En combinant son art de plasticien (lui qui peint aussi bien avec du brou de noix, de l'huile dans un lance-flamme ou une écuelle) et celui de musicien (lui qui martèle les cordes du piano comme Bartok ou tambourine sur le couvercle du bois lustré du clavier, emprunte au vent ses complaintes les plus improbables et offre à la voix humaine les contorsions les moins attendues) Zad Moultaka, fidèle à son image de marque, surprend, étonne, séduit. En toute désarmante simplicité. Une fois de plus, car c'est sa nature et sa ligne de conduite.

La séance de reconstruction de l'atmosphère de l'Arsenal de Venise est ici avec projection d'images d'archives (juste une suggestion pour un avant-goût d'un rituel singulier) sur grand écran. Sur fond d'un vaste espace à l'allure d'une carte aux frontières imprécises, recouvert de rutilantes pièces de monnaies, le bombardier, tel un redoutable Baal virtuel, Dieu vorace crachant du feu, craint et convoité pour son pouvoir est dénoncé pour sa force brutale, aveugle, dévastatrice.

Le chœur (dirigé live avec précision et concision par Toufic Maatouk) avec ce chant scandé, ponctué, marqué comme une inexorable marche vers la mort, est une présence rassurante, de prière, d'exhortation, de supplique, de consolation, d'apaisement, de pause dans le chaos universel. Un combat sans merci et inégal entre matière sourde, lourde et éléments éthérés, volatiles. Entre profane et sacré.

 

Crocs au ciel
Entre les tesselles ou les pièces de monnaie (hantise des sociétés modernes qui les idolâtrent et les stockent dans leurs banques, jalousement gardées) qui brillent sur le corps dur et lisse d'un bombardier tel un requin crocs au ciel, et les notes, fluides et translucides comme des bulles d'air chargées de tristesse, de deuil, de mélancolie et presque d'impuissance, le monde va vers ses dérives, ses chimères répétées et sa voracité infinie...

Surtout le monde arabe si embrasé, impitoyablement jeté dans un brasier de violence, région pourtant où sont nées de grandes et merveilleuses civilisations. De l'art (et tout aussi bien de l'artisanat), la culture, la justice : la stèle pour les lois de Hammourabi n'est pas là une vaine référence !

Avec cette œuvre monumentale (voyage en principe, déjà prévu incessamment pour Londres, Paris et Helsinki) qui fait appel à tous les sens (aussi bien visuels qu'auditifs), notamment à la conscience humaine et la notion des valeurs, Zad Moultaka s'érige non seulement en un artiste symboliste à la vision grandiose et éloquente, mais, tout en faisant claironner une sorte de sonnette d'alarme, à un authentique éveilleur de conscience.

À la veille de ce 14 Juillet, date pour un hymne de liberté et de paix, un juste rappel à la réalité et au bon sens, une plaidoirie à la non-vanité et frivolité, à l'absence de cupidité, pour un interdit à l'intolérance, dans une anarchie et confusion actuelles généralisées.

Samas ou Le Soleil Noir huit brèves minutes (en fait toute la séance vénitienne dure 11 minutes) est exposé aujourd'hui aux regards et à l'écoute des Beyrouthins. Même en version tronquée et avec des images qui ne restituent pas l'intégralité de l'atmosphère d'un office presque ésotérique, Zad Moultaka, à travers l'art et la culture comme outils et auxiliaires de prise de conscience, offre non seulement un fugace instant de contemplation, de méditation ou de mise en garde, mais une leçon de clairvoyance, de discernement et de sagesse.

 

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