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Moyen Orient et Monde

IV- De Ben Gourion à Netanyahu, la « dérive de l’utopie » israélienne

Les 70 ans de la Nakba : petites et grandes histoires...

La Nakba. Certains associent cette date à la genèse du malheur arabe. D’autres considèrent qu’elle n’est qu’un événement parmi d’autres dans une histoire contemporaine essentiellement façonnée par les conflits au Proche et au Moyen-Orient. L’histoire de la région aurait-elle été marquée par la paix et la stabilité si la Nakba n’avait pas eu lieu ? Probablement pas. Mais il est peu dire que l’événement, qui fait référence à la création d’Israël le 15 mai 1948, a bouleversé toute une région, a traumatisé plusieurs générations et a fait germer une multitude de conflits au cours de ces sept dernières décennies. Il y a 70 ans, la création d’Israël devenait le symbole de l’humiliation arabe. C’est cette histoire, ce qu’il en reste mais aussi son évolution côté palestinien comme côté israélien que « L’Orient-Le Jour » a voulu faire revivre à l’occasion de cet anniversaire malheureux qui va être commémoré dans un contexte explosif. Le quatrième épisode aujourd’hui..

Julie KEBBI | OLJ
17/05/2018

Faire un choix entre son caractère démocratique et son identité juive : 70 ans après sa création, Israël se retrouve face à ce dilemme qui résume, plus que n’importe quel autre, son évolution durant cette période. La poursuite de la colonisation des territoires palestiniens, la non-intégration des Palestiniens et la marginalisation des Arabes israéliens font peser une menace démographique sur l’État hébreu. La moitié de la population vivant dans l’espace israélo-palestinien est amputée, partiellement ou complètement, de ces droits de citoyenneté. Si Israël décide de sortir de ce système de domination / oppression et d’intégrer les Arabes, il perdra son identité juive. S’il ne le fait pas et maintient donc un système où une moitié de la population n’est pas prise en compte, il perdra indubitablement son caractère démocratique. On est loin de la société modèle rêvée par Ben Gourion, le fondateur de l’État hébreu qui, dans l’une de ses dernières interviews avant de mourir, parlait déjà d’un « État qui n’existe pas encore ». 

Quel jugement le père de la nation, autrefois surnommé le « prophète armé », porterait aujourd’hui sur l’Israël de Benjamin Netanyahu, le Premier ministre actuel en passe de battre le record de longévité de son illustre prédécesseur au sommet de l’État ? « Si j’avais maintenant le choix entre la paix et les territoires occupés, je choisirais la paix », avait déclaré Ben Gourion à plusieurs reprises au début des années 1970. Si l’on s’en fie à sa politique, son lointain successeur semble clairement avoir fait le choix inverse : non seulement il poursuit la politique de colonisation, mais il n’épargne pas en plus ses efforts pour enrayer le processus de paix. « Après des siècles de maltraitance subie par les Juifs, les sionistes de la fin du XIXe siècle rêvaient-ils d’une telle émancipation en forme de domination insécurisante ? » s’interrogent Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud dans leur dernier livre Israël face à Israël : promesses et dérives d’une utopie (Éditions Autrement, 2018).


Rapport à l’autre
Il serait tout à fait exagéré d’opposer un Ben Gourion diplomate et bienveillant à un Benjamin Netanyahu belliciste et xénophobe. Durant ses années au pouvoir, le père d’Israël ne cachait pas sa volonté de conquérir l’ensemble du territoire, lui qui a été l’instigateur de l’expulsion des populations arabes de leurs terres en 1948. Pour la génération de Ben Gourion, Israël était une « terre sans peuple pour un peuple sans terre », ce qui résume assez bien leur complète négation du peuple palestinien. Il n’empêche, les divergences politiques, morales et idéologiques entre les deux dirigeants illustrent les transformations de l’État hébreu dans lequel le facteur religieux a pris de plus en plus de poids et pour lequel le fait colonial est devenu une partie constitutive. 

Il y a 70 ans, la création d’Israël répondait à une volonté de la communauté internationale de donner une terre refuge aux Juifs d’Europe après les horreurs qu’ils avaient subies, en implantant un État juif en « terre promise ». C’était l’aboutissement du projet sioniste, défendu par l’Autrichien Théodor Herzl à la fin du XIXe siècle. Marqués à gauche, les héritiers de Herzl, qui seront les pères fondateurs de l’État hébreu, sont loin d’être de fervents religieux et encouragent plutôt la formation d’un État laïc sur un modèle européen. Alors que la plupart d’entre eux sont athées, ces premiers dirigeants ont paradoxalement basé toute la légitimité politique de leur projet sur des écrits bibliques. En ce sens, ils ont quelque part ouvert la voie à la montée en puissance du fait religieux en Israël. 

Leurs victoires durant les guerres israélo-arabes de 1948 et de 1967 ont, de la même façon, largement contribué à modifier le rapport à l’autre de l’État hébreu, qui est ainsi passé de l’émancipation à la domination. La débâcle arabe de 1967 change d’autant plus la donne qu’Israël impose un nouveau rapport de forces, incontesté depuis, aux pays arabes. En annexant la péninsule du Sinaï, la bande de Gaza, la Cisjordanie, le plateau syrien du Golan et Jérusalem-Est, Israël agrandit considérablement son territoire, mais se retrouve dans le même temps à devoir gérer l’occupation de territoires peuplés par les Arabes. La victoire de 1967 « a empêché, entre autres, l’apparition en Israël d’un mouvement contestataire de jeunes, semblable à celui qui était en train de se répandre dans toute la société occidentale, et l’a remplacé par une vision messianique et providentielle de l’histoire », explique l’historien israélien Asher Salah dans son livre La philosophie israélienne face à la guerre.


« Un racisme proche du nazisme »
L’accession du Likoud au pouvoir en 1977, succédant pour la première fois aux travaillistes, renforce cette vision pour les décennies à suivre. Ce parti libéral de droite est largement issu du parti révisionniste prônant l’établissement d’un « Grand Israël », ralliant de nombreux religieux, sionistes ou non. C’est le phénomène de droitisation et la montée des religieux qui commence alors à transformer l’État israélien. L’impact des voix post-sionistes qui s’étaient élevées dans les années 1980, considérant que le projet du sionisme politique a été parachevé depuis 1948 et encourageant la dissociation du judaïsme de la sphère étatique, ne suffira pas. L’assassinat de Yitzhak Rabin par un extrémiste juif en 1995, soit deux ans après la signature des Accords d’Oslo avec Yasser Arafat, sous l’égide de Washington, marque le point de non-retour. La désignation de Benjamin Netanyahu en 1996 au poste de Premier ministre consolide la droitisation de l’État hébreu appuyée par le sentiment d’insécurité et la nécessité de renforcer Israël dans une région qui lui est historiquement hostile. 

À partir de ce moment, les formations politiques de droite et d’extrême droite sont presque continuellement montées en puissance, enterrant tout espoir de processus de paix. Dans le même temps, la population des ultra-orthodoxes augmente considérablement pour atteindre aujourd’hui 10 % de la population et probablement 25 % en 2040. « Les courants qui dominent aujourd’hui l’arène politique israélienne semblent pleinement assumer ce colonialisme, en sachant qu’ils considèrent que ce sont des territoires retrouvés et qu’il n’y a donc pas de colons », écrivent Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud. « Si on détruit les fondements de la démocratie israélienne, comme cela se passe actuellement, et si l’on ne stoppe pas l’occupation ce sera tout simplement la fin de l’État d’Israël », écrivait l’intellectuel israélien Zeev Sternhell dans L’Humanité en 2014. C’est encore lui qui signait, il y a quelques mois, une tribune au ton très provocateur dans le journal Le Monde, intitulée « En Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts ». Si la comparaison est sujette à de nombreuses polémiques, force est de constater que ce type de discours de contre-pouvoir est aujourd’hui motivé par les multiples dérives de l’utopie israélienne.



Les autres articles du dossier

III – Entre Palestiniens et Arabes, une histoire d’instrumentalisation et d’abandon
II – De Abdallah Ier à David Ben Gourion, les principaux acteurs de la Nakba

I – Les archives orales, pour raconter la Nakba



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Bery tus

il n'y a pas eu qui doit ou veut eliminer l'autre .. les 2 doivent vivre sur cette terre

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

SAINT LUC PARLE DANS SES ECRITS DE SES VOYAGES EN PALESTINE NOM DE CETTE TERRE DEPUIS JESUS CHRIST. IL N,Y AVAIT GUERE D,ISRAEL. IL Y AVAIT LE PEUPLE D,ISRAEL QUI VIVAIT TOUT COMME LES PHILISTINS SUR LA TERRE DE LA PALESTINE. ILS SONT SINON DES FRERES AU MOINS DES COUSINS. TOUS LES DEUX AYANT DES DROITS SUR CETTE TERRE DE PALESTINE. LES UNS ONT EXECUTE LEUR DROIT DE RETOUR (LES HEBREUX ORIGINAIRES DE PALESTINE UNIQUEMENT AYANT CE DROIT CAR IL Y A D,AUTRES VENUS) ET AUX PALESTINIENS ON REFUSE CE MEME DROIT ET LE DROIT D,ETAT ET D,EXISTENCE MEME !
NEGOCIATIONS... DEUX ETATS... ET PAIX !

Marionet

Excellent papier. Enfin quelqu'un qui ne tombe pas dans le panneau médiatique consistant à édulcorer en "romantisant" l'action et la personnalité des fondateurs de l'État d'Israël.

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