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Moyen Orient et Monde

Une journée à « Cumhuriyet », bastion de la presse libre en Turquie

Reportage

Dans un pays où la liberté de la presse est en péril, le quotidien d’opposition d’Istanbul fait figure d’exception. Sa rédaction en paie le prix fort : 14 collaborateurs du journal ont été condamnés mercredi à des peines allant de deux à huit ans de prison. Nous avons partagé le quotidien de la rédaction quelques jours avant l’annonce du verdict.

27/04/2018

De hautes clôtures vertes et grises s’élèvent devant le bâtiment de six étages. Pour entrer dans la rédaction de Cumhuriyet à Istanbul, il faut montrer patte blanche. Décliner son identité d’abord à un premier gardien, avant de pouvoir accéder à la cour. Puis passer un autre contrôle pour pouvoir entrer dans l’édifice.
Il est presque dix heures. Les derniers journalistes arrivent. Certains échangent quelques mots avec les agents de sécurité. D’autres montent directement au dernier étage. La première conférence de rédaction de la journée va bientôt commencer. La pièce mansardée sous les combles est lumineuse et accueillante. Sur la terrasse attenante, quelques personnes terminent leur cigarette un café à la main.

10h30. Les chefs de service se réunissent autour de la grande table en bois, au fond de la pièce. Chacun énonce la liste des articles à l’ordre du jour dans les différentes rubriques du journal. L’économie d’abord, puis le sport, l’international et l’actualité turque. Le tout sous l’œil de Faruk Eren, responsable de l’édition papier. Une demi-heure plus tard, la petite assemblée se disperse. Chacun rejoint son service. Faruk Eren, lui, rallume une cigarette. Dans quelques minutes, il enchaînera avec une seconde réunion, plus confidentielle, avec les membres de la direction du journal. « Lorsque je suis arrivé à Cumhuriyet il y a un an, treize journalistes venaient d’être emprisonnés. J’ai donc voulu rejoindre la rédaction par solidarité », explique-t-il en se passant mécaniquement la main dans la moustache. Après la tentative de coup d’État en juillet 2016, Cumhuriyet a subi, comme beaucoup d’autres médias d’opposition, une vague d’arrestations. En tout, en un an et demi, la rédaction est amputée de 17 membres. Fondé en 1924, le journal défend la laïcité, la démocratie et la liberté. Trois mots à nouveau mis à l’épreuve dans la Turquie d’aujourd’hui.


(Pour mémoire : "La mort du journalisme indépendant" : Erdogan en passe de renforcer son emprise sur les médias)



12h. Trois étages plus bas, seul le bruit des claviers d’ordinateur résonne dans l’open space aéré qui abrite plusieurs services. Seyhan Avsar, veste en jean et baskets aux pieds, a rejoint la rubrique justice il y a trois ans. Un rêve d’étudiante. « Dans ma promo, des centaines d’élèves ont envoyé leur candidature pour faire un stage ici. Cumhuriyet est une référence en matière de journalisme », déclare-t-elle avant d’évoquer son travail. Dans un pays où les arrestations sont quasi quotidiennes, la machine judiciaire turque tourne à plein régime. Et les journalistes des pages justice passent des heures sur les bancs des tribunaux. Y compris pour couvrir les procès de leurs collègues. « On travaille sur ces cas comme on le fait pour les autres. On est très organisés. On envoie trois journalistes à l’intérieur du tribunal et deux autres restent à l’extérieur. Pour l’instant, nous n’avons pas eu de problème pour accéder aux salles d’audience », détaille méthodiquement Seyhan Avsar.
Au service politique en revanche, les refus d’accréditation sont récurrents. Ali Agar travaille pour Cumhuriyet depuis douze ans. Il est chargé de suivre le CHP, principal parti d’opposition, ainsi que l’agenda du Premier ministre. Pour celui du président turc, c’est une autre histoire : « On subit un embargo de la part de la présidence. On n’a plus le droit de couvrir les déplacements d’Erdogan », explique le reporter. Mais les difficultés ne s’arrêtent pas là. Les journalistes font face à la menace, constante, d’une arrestation pour un mot de trop ou une expression qui n’a pas plu. « Dans mes articles, je fais bien sûr attention aux termes que j’emploie car je sais qu’ils peuvent directement me mener devant un tribunal », commente Ali Agar. Avant d’ajouter, comme une évidence : « Mais bien sûr, je ne me censure pas. Jamais. »

12h30. La salle de réunion du sixième étage se remplit à nouveau. Les rédacteurs en chef et les chefs de rubrique se réunissent pour faire le point à la mi-journée. Au fil des discussions, certains sujets sont laissés de côté, d’autres font leur apparition au sommaire du lendemain. Comme cette histoire de places de parking réservées aux femmes dans la ville de Kahramanmaras dans le sud du pays. Autour de la table, un mot revient régulièrement dans la conversation : « comique ». Il y a en effet de quoi sourire, tant la situation peut paraître absurde : sur 1 500 places de stationnement, seules 50 sont réservées aux conductrices. Une histoire qui reflète le virage conservateur de la société turque. Elle s’affichera en page 3 le lendemain. Et comme tous les articles du journal, elle sera également reprise sur le site internet. Bülent Mamay en est le rédacteur en chef. Une fois la réunion terminée, il rejoint son bureau quatre étages plus bas.


(Pour mémoire : Putsch manqué en Turquie : prison à vie pour trois journalistes renommés)

14h30. Le service web n’est pas épargné par les pressions du gouvernement. En 2014, une loi a considérablement simplifié la procédure de blocage d’une page internet. Désormais, plus besoin d’une décision de justice. Il suffit que la BTK, l’agence gouvernementale des technologies de communication et d’information, le décide. Bülent Mamay a rejoint Cumhuriyet il y a à peine une semaine. Même s’il est encore nouveau à la rédaction, il saisit déjà tous les enjeux de son travail : « En théorie, on pourrait se dire que sur le web, on peut être plus libres que sur le papier. Mais en réalité, le gouvernement prend des mesures pour empêcher cela. Régulièrement, on constate que certaines de nos pages ont été bloquées. » Malgré ces obstacles, le site du journal attire 900 000 visiteurs par jour.

16h. Bülent Mamay reprend le chemin de la salle de réunion. Cette fois, le comité est plus restreint. Autour de la table, le chef maquettiste, le chef d’édition et le responsable du pôle photos. L’objet de cette dernière entrevue de la journée est d’élaborer la une du lendemain. Elle est orchestrée par Murat Sabuncu, rédacteur en chef du journal. Tout au long de la réunion, un sourire communicatif ne quitte pas son visage. Difficile de deviner qu’il y a un peu plus d’un mois, il dormait derrière les barreaux de la prison de Silivri, à la lisière d’Istanbul.

17h30. « Cela fait quatre ans que je travaille pour Cumhuriyet, dont un an et demi passé en prison », confie le rédacteur en chef qui a rejoint son bureau. Le 9 mars dernier, il a été remis en liberté conditionnelle avec son collègue Ahmet Sik, journaliste d’investigation. Depuis, il a repris son travail, comme avant. Ou presque. « Bien sûr, au fond de moi, je ressens une peine profonde. Le gouvernement a enlevé les petites joies de nos vies », raconte celui qui, chaque matin, commence sa journée par un café devant le Bosphore. « Je le regarde tous les jours en pensant à tous ceux qui sont en prison. Pendant dix-huit mois, je n’ai pas pu respirer à l’air libre. Mais mon cas n’est pas isolé. C’est le lot de tellement de personnes, ici, en Turquie. » Les paroles sont graves, le contexte est lourd, mais il y a chez Murat Sabuncu un optimisme qui désarçonne : « Je sais que Cumhuriyet va sûrement survivre à cette situation. Mais surtout, je crois en l’avenir de mon pays. Car à la fin, les bons seront vainqueurs », conclut-il avec ce sourire qui ne le quitte presque jamais.


(Lire aussi : "Graves" violations des droits de "centaines de milliers de personnes" en Turquie, accuse l'ONU )


Mercredi, Murat Sabuncu a été condamné à sept ans et demi de prison, reconnu coupable d’avoir aidé des « organisations terroristes ». Il reste en liberté conditionnelle et compte faire appel, comme les treize autres membres du journal, dont le patron du quotidien Akin Atalay, ainsi que Ahmet Sik et le caricaturiste Musa Kart, qui ont écopé de peines de prison.


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