Interview

En Turquie, « le journalisme a été progressivement tué sous les différents mandats d’Erdogan »

Sevgi Akarcesme, ancienne rédactrice en chef du journal d’opposition turc « Today’s Zaman ». Photo archives personnelles

Si la liberté de la presse fait partie des droits fondamentaux de la Constitution turque, elle est menacée et malmenée par le régime du président Recep Tayyip Erdogan. Cette situation, qui a commencé en 2002 avec le rachat d'un grand nombre de journaux par l'AKP, l'actuel parti au pouvoir, s'est aggravée après la tentative de coup d'État du 15 juillet 2016. Dans son dernier rapport sur la liberté de la presse, Reporters sans frontières qualifie la Turquie de « plus grande prison du monde pour les professionnels des médias ».
Sevgi Akarcesme est l'ex-rédactrice en chef du journal d'opposition turc Today's Zaman. En mars 2016, elle a quitté la Turquie après la saisie du journal par le gouvernement. Quatre mois plus tard, Today's Zaman cessait d'être publié. Sevgi Akarcesme, elle, vit désormais en exil à Bruxelles.

Peut-on envisager, aujourd'hui, une amélioration de la liberté de la presse en Turquie ?
Malheureusement, il n'y a aucune raison d'être optimiste pour la liberté de la presse en Turquie, tant que le régime actuel poursuivra sa politique répressive de censure. Les soi-disant derniers médias en Turquie sont autorisés à travailler si et seulement s'ils répètent le discours officiel du président Erdogan. Aujourd'hui, plus de 200 journalistes, jeunes et moins jeunes, sont derrière les barreaux, il y a un vrai climat de peur dans le pays et les journalistes font attention à ce qu'ils disent et écrivent. Il n'y a presque plus aucun journaliste critique qui ne soit poursuivi ou intimidé d'une manière ou d'une autre. Même quand ils ne sont pas officiellement poursuivis, le régime cible les journalistes critiques et les dénigre à travers les médias qui sont dans la ligne du pouvoir.

La pression de la communauté internationale peut-elle avoir un effet, selon vous ?
Malheureusement non. Il y a même quelques journalistes étrangers détenus en Turquie en ce moment, comme Deniz Yucel, un journaliste germano-turc (ou encore le journaliste français Loup Bureau, détenu en Turquie depuis fin juillet, NDLR). Le régime turc fait fi de la pression internationale et les utilise parfois comme monnaie d'échange.

 

(Lire aussi : Rojda Oğuz, journaliste en Turquie : « C'est en résistant que nous vaincrons »)

 

La population s'offusque-t-elle des attaques contre les journalistes ?
La Turquie n'a jamais été autant divisée qu'aujourd'hui. Du fait de la lourde censure frappant les médias, la majorité des gens n'ont jamais entendu parler des violations commises à l'encontre de la liberté de la presse. L'autre partie, même si elle est opposée à la situation actuelle, a peur de s'exprimer sous peine d'être taxée de « gülenisme » (soit partisane de Fethullah Gülen, un prédicateur vivant aux États-Unis et accusé par M. Erdogan d'être à l'origine du putsch de juillet 2016), appellation considérée comme égale à celle de terroriste en Turquie. Le journalisme a été progressivement tué en Turquie sous les différents mandats d'Erdogan. Il ne s'agit plus d'une profession attractive. Devenir journaliste, c'est être sûr d'être emprisonné ou licencié si on ose critiquer le gouvernement. Des dizaines de milliers de journalistes sont aujourd'hui sans emploi en Turquie.

Comment, en tant que journaliste indépendant, vivre et rebondir dans de telles circonstances ?
J'ai quitté la Turquie avant que les choses n'empirent. J'ai pensé qu'il était grand temps de partir après que la police a brutalement envahi la rédaction de notre journal à Istanbul, en mars 2016. Pour les journalistes comme moi, le pays était déjà devenu une prison à ciel ouvert. Mais après le 15 juillet 2016, c'est devenu un véritable enfer pour les journalistes. De mon côté, j'ai poursuivi le métier en exil. Je n'écris plus en turc puisque personne ne comprend, que ça n'a plus d'impact et que ça ne fait plus de différence. Il y a très peu de journaux ou autres médias qui s'expriment et tentent d'informer sur ce qui se passe en Turquie, alors j'essaie de le faire. J'ai peur que la situation en Turquie ne s'améliore jamais, pas seulement à cause du régime, mais aussi à cause de l'échec des élites turques à fédérer autour des droits fondamentaux et des libertés. Les gens soutiennent les mesures répressives du gouvernement contre le mouvement güléniste comme un tout, et rien de bon ne peut sortir d'une telle société. Je suis sincèrement désolée et triste pour mes collègues incarcérés.

 

 

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commentaires (4)

DEMOCRATIE DE L,APPRENTI MINI SULTAN !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

10 h 52, le 15 septembre 2017

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Commentaires (4)

  • DEMOCRATIE DE L,APPRENTI MINI SULTAN !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    10 h 52, le 15 septembre 2017

  • Cest toujours la même rengaine avec l'occicon. Ils traitent avec des individus chelous, jusqu'au jour où cet individu ne veut plus leur servir de pantin desarticulé, alors ils l'incendient . Vous voulez des exemples ? Allons y , saddam, kaddafi..... Yasser arafat .... , encore d'autres ? Noriega , Pinochet, videla .....etc.... Vous verrez demain avec la famille des bensaouds qui financent arment et protègent les bactéries wahabites, ne dit on pas que ce sont les allies de l'occident, alors vous verrez bientôt.

    FRIK-A-FRAK

    09 h 48, le 15 septembre 2017

  • Le journal Zaman, le seul journal turc d'une vraie opposition constructive qui fonctionnait encore dans des conditions à peu près normales, quand ce pouvoir absurde, totalitaire et islamiste a décidé de le faire cesser. Dommage beaucoup comme moi appréciaient ce journal pour son ton libre et indépendant.

    Sarkis Serge Tateossian

    01 h 41, le 15 septembre 2017

  • L'Europe a misé sur l’européanisation de la Turquie à coup de milliards d'euros en quelques années (européanisation = plus de liberté, plus de tolérance, plus d'humanisme et plus de valeurs démocratiques, droits de l'homme ...) Ces efforts ont été engagés à fonds perdus. Pour ceux qui connaissent bien ce pays rien d'étonnant. J'ai une grande peine pour tous les démocrates en Turquie ...journalistes, intellectuels, voir le prix Nobel Orhan Pamouk, qui tous ont été déçu du virage islamiste que leur pays a pris sous ce nouveau petit sultan Erdogan .....leur fermant les portes de l'Europe pour probablement très longtemps. Autant d'espoirs déçus pour tous ces turcs qui commençaient à espérer et à croire.

    Sarkis Serge Tateossian

    01 h 33, le 15 septembre 2017