Nos Lecteurs ont la Parole

Un cœur divisé entre le Liban et le Québec

par Dina DAHER
OLJ
25/04/2018

Ce texte n’est pas le résultat d’une crise d’identité comme certains pourraient le penser. Bien au contraire, c’est la réalité de beaucoup d’immigrés qui ont quitté le Liban pour s’établir ailleurs et contribuer positivement et activement à leur nouveau pays d’adoption.
Je suis née au Liban, de parents libanais « pure laine » portant un héritage familial riche en valeurs humaines et en patriotisme. J’ai grandi au sein d’une famille aimante et ouverte d’esprit. Mon père a investi tout ce qu’il a gagné au cours des années dans nos études. C’était prioritaire pour lui et pour ma mère. Ils peuvent être (et le sont) fiers de leurs cinq enfants car chacun a réussi à sa manière et dans son domaine.
J’ai toujours aimé l’idée d’immigrer au Canada et précisément au Québec à cause de la langue française. Vivre en Amérique du Nord mais en français, une langue qui me représente et traduit tout ce qui est à l’intérieur de moi, était une idée tentante et délicieuse. Vivre le rêve américain mais... en français!
Après la naissance de notre première fille, mon ex-conjoint et moi avons décidé de concrétiser ce projet. En effet, trois ans plus tard, le Québec décide de nous adopter. Nous plions bagage et quittons tout ce qui nous est cher, tous nos souvenirs d’enfance, tout ce que nous avons connu jusque-là. Une grosse partie de nous demeure au pays du Cèdre, pays du lait et du miel comme vanté dans la Bible. Quitter tout pour recommencer à zéro dans un nouveau pays demande beaucoup de force intérieure et de résilience.
Notre parcours n’a pas été, heureusement, difficile. L’adaptation s’est faite assez rapidement et notre nouvelle vie a débuté. Comme tout nouvel arrivant, nous vécûmes des moments difficiles surtout à l’approche des différentes fêtes ou lors des événements auxquels on ne pouvait pas participer (mariage des frères et sœurs, naissance des neveux et nièces...). J’ai également perdu des êtres chers, mon grand-père et mes deux grands-mères, alors que j’étais loin. Faire le deuil, seule, à des milliers de kilomètres est l’expérience la plus dure qu’on puisse imaginer. J’avais l’impression que je faisais en même temps le deuil de l’enfant qui restait encore en moi.
Une crise d’identité commença à émerger. D’un côté, je suis tombée en amour avec mon nouveau pays adoptif, mais d’un autre côté, je me sentais coupable de le faire. J’avais l’impression que je trahissais mon pays de naissance avec mon pays d’adoption. J’étais tiraillée entre les deux. Incapable de lâcher prise pour bien m’établir ici. Une période difficile et éprouvante. Je m’ennuyais de mon ancienne vie parmi les miens au village mais faire marche arrière était hors de question. J’étais sous l’emprise de crises nostalgiques.
Eh oui, j’ai vécu une crise identitaire majeure ! Je n’étais plus la même personne qui vivait au Liban. J’ai cheminé, vécu de nouvelles expériences au Québec, appris à vivre et me débrouiller seule. De nouvelles valeurs ont commencé à faire leur chemin vers moi. J’ai pris goût à ce que je découvrais. J’ai fini par réaliser que j’étais devenue une nouvelle personne, plus épanouie et plus sereine. Une femme portant deux cultures, deux pays. J’ai eu la chance de choisir mes propres valeurs sans qu’on me les impose. En effet, j’ai gardé le meilleur de ce que j’ai hérité et j’ai délaissé ce qui ne me convient plus. Et j’ai adopté ici le meilleur des valeurs québécoises. Donc je suis porteuse du meilleur des deux mondes.
Je ne peux plus trouver ma place à 100 % dans mon pays d’origine mais je ne suis pas non plus une Québécoise à 100 %. Je suis une bicitoyenne dont le cœur et l’esprit sont ici et là-bas. Un cœur divisé entre le Liban et le Québec. Je suis une Libano-Québécoise maintenant. « Home is where the heart is ! » Je savoure la tourtière du lac St-Jean autant que le kebbé nayyé (tartare libanais) de Baalbeck (ma ville natale). J’aime les bières artisanales du Québec autant que la bière locale du Liban. Je fais avec brio le pouding chômeur comme le baklava. Je raffole du sirop d’érable et je connais ses différentes classes comme n’importe quel Québécois de souche autant que je raffole du sirop de mûres que ma grand-mère et ma mère faisaient. Je ne me considère pas comme une expatriée. Au Québec, c’est chez moi. Et au Liban, c’est chez moi. J’inculque ces valeurs à mes enfants aussi. J’ai appris à connaître le Québec comme je connais mon Liban. Je me suis promenée dans beaucoup de ses régions et je connais presque par cœur sa géographie. Je suis le hockey et je crie « Go HABS Go » comme je criais pour Hekmeh au basket ! La voix de Ginette Reno me fait vibrer autant que ma Feyrouz libanaise. Je suis émerveillée par les femmes d’ici qui sont capables de jongler entre famille et carrière. Des femmes qui s’assument ! Mais aussi par la douceur et l’intelligence des femmes libanaises porteuses d’amour. Des mamans poules ! Désormais, je suis une maman poule qui s’assume et qui a de l’ambition !
Il ne faut pas oublier les hommes. L’homme québécois par sa sensibilité et son respect pour la femme. L’homme libanais pour sa bravoure et son sens de protection et de débrouillardise. Impensable de faire marche arrière. Mais retourner au Liban pour me ressourcer de l’amour de ma famille, des voisins, de l’épicier, du mécanicien, du boucher, du vendeur de lait est primordial pour mes gènes phéniciens-libanais. Quand je suis au Québec, je suis en manque du Liban et le contraire est vrai. Pleurer en arrivant et pleurer en partant est plus fort que moi. Mais on apprend à vivre avec et à l’accepter. Quoi qu’il en est, nous demeurons ambassadeurs et ambassadrices du Cèdre imprimé sur notre cœur et ancré dans notre âme!


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