Crise de l'institution du mariage au Liban : entre le système socio-économique et les systèmes du statut personnel

© Illustration de Razan Wehbi

Société
20/04/2018

Crise de l'institution du mariage au Liban :

entre le système socio-économique et les systèmes du statut personnel


Souad et Sélim se sont mariés dans leur village de montagne, en présence des familles des deux époux et des habitants de la localité.

Agée de 14 Ans, Souad était en classe de troisième lorsqu’elle s’était fiancée à Sélim, de douze ans son aîné. Moins d’un an plus tard, elle quittait l’école pour l’épouser. Lorsqu’on lui avait demandé si elle se mariait de son plein gré ou si elle avait été contrainte de le faire, elle avait répondu que c’était ce qu’elle voulait. Une des principales raisons de cette décision était son désir de se débarrasser du poids que représentaient pour elle ses parents et sa grande famille.

Souad croyait avoir trouvé le salut dans son mariage, mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Avec Sélim, elle n’avait pas tardé à souffrir le martyre. Il la battait, l’insultait et la violentait. Après quatre ans de vie commune, il l’a menacée de prendre une deuxième épouse « si elle ne lui donnait pas un garçon ».

Le mariage des mineures reste donc chose acceptable dans nos sociétés. Plus encore, il a lieu avec la bénédiction des parents, des religieux et de la société. Cette pratique est dotée au Liban d’une structure règlementaire constitutionnelle et juridique. L’article 9 de la Constitution stipule que « l’État respecte toutes les religions (…) et garantit aux populations, à quelque rite qu’elles appartiennent, le respect de leur statut personnel et de leurs intérêts religieux ». Du point de vue juridique, cela signifie que toutes les décisions de mariage et de divorce et ce qui en découle sont du ressort des hommes de religion. Ce sont ces derniers qui déterminent l’âge minimum pour le mariage. Ils comptent le plus souvent pour cela sur leur propre appréciation de la maturité de la jeune fille et de son aptitude à se marier.

Parmi les communautés chrétiennes et musulmanes, aucune n’a fixé à 18 ans l’âge du mariage, à l’exception des grecs-orthodoxes, dont les chefs religieux ont quand même la latitude, dans certains cas, de ramener à 17 ans l’âge minimum pour les adolescents et à 15 ans pour les adolescentes. La communauté chiite a fixé en théorie à 15 ans l’âge de mariage pour les garçons et à 9 ans pour les filles, sachant que la condition principale à une union matrimoniale reste pour les chiites la puberté de ces dernières, même si celle-ci intervient à l’âge de 8 ans !

Les Libanais se sont acclimatés depuis les années trente du siècle dernier à ce phénomène qui a commencé à être réglementé dans les années cinquante, à travers les lois régissant le statut personnel des différentes communautés.

Curieusement, le « mariage précoce » est subitement devenu « un problème » depuis quelque temps seulement. Un problème évidemment attribué « aux autres » parce qu’ils sont différents. Entendre les réfugiés syriens. Aux yeux de l’opinion publique, ce sont eux qui posent problème et ce sont eux qui marient leurs filles, très jeunes, pour les « protéger », ou pour alléger le poids du fardeau socio-économique qui pèse sur eux en raison d’une situation anormale, née de leur exode. Quoi qu’il en soit, le plus important est que ces mariages sont organisés sans tambour ni trompette.

Lorsque Souad a essayé de recourir au tribunal pour obtenir justice, elle s’est vite rendue compte que les choses ne se passaient pas comme elle le croyait. La décision de divorcer et son exécution dépendent strictement du mari. Elle n’a pas non plus pu compter sur le soutien de ses parents. « Pas de femmes divorcées chez nous ». Telle a été la réponse de son père lorsqu’elle lui a fait part de sa volonté de se séparer de Sélim.

Le mariage au Liban tombe sous le coup de plusieurs législations religieuses, puisque la majorité des unions sont scellées par le biais d’une autorité religieuse, à travers une quinzaine de tribunaux qui en régissent tous les droits correspondants : la succession, la garde des enfants, le divorce, la pension, la tutelle et autres. Mais parce que les autorités religieuses n’ont pas la même conception de la gestion de ces dossiers, les femmes, selon les communautés auxquelles elles appartiennent, se voient soumises à des jugements qui varient d’une communauté à l’autre, ce qui les expose à différentes formes de discrimination. Celle-ci se manifeste notamment lors des litiges relatifs à la garde des enfants, la violence conjugale, les mariages forcés ou précoces, entre autres.

Quand le problème de Souad et de Sélim a-t-il débuté ? Qu’est-ce qui a fait qu’ils se sont retrouvés chacun sur sa planète, avec ses propres attentes et ses propres espoirs, vis-à-vis de l’institution du mariage ? En cherchant bien les racines du problème, on se rend vite compte qu’elles remontent à l’enfance. Au Liban, comme dans plusieurs autres pays, les enfants grandissent dans un contexte d’idéologie sociale, mais aussi de genre, qui se manifeste à travers les jeux, la répartition des rôles et toutes formes d’identification, consciente ou inconsciente, à l’entourage dans les deux secteurs vitaux que sont la famille et la société. Cette identification s’articule principalement autour d’une thématique liée au rôle « plus noble » attendue des filles et des garçons, par la société, au sein de l’institution matrimoniale.

Et c’est ainsi que progressivement, les petites filles sont préparées de façon méthodique par l’industrie des jouets, du cinéma, ainsi que par leur milieu social, aux rôles d’épouse et de mère, par la moyen de poupées, de Barbies, et des ustensiles de cuisine.

Les jeux des garçons en revanche portent sur le défi, la force, la violence et la victoire, retrouvés dans l’espace public. Ils les préparent progressivement à devenir des pères et des époux.

Et c’est ainsi que filles et garçons grandissent avec des visions différentes du rôle social qu’ils sont appelés à jouer, comme s’ils venaient de deux mondes différents. Ce qui est sûr, c’est que l’image qu’ils se font du rôle qui les attend au sein de l’institution du mariage n’a rien à voir avec la réalité. Dans le cas des jeunes filles, cette vision est souvent rêveuse et en rupture avec la réalité. Elles attendent souvent le « sauveur » sur son cheval alors que les jeunes gens ont le sentiment que tout leur est dû et s’attendent à ce que leur conjointe gère le domicile conjugal et se limite à ce cadre précis.

Pour ce qui est du divorce et de l’éclatement des relations conjugales, les chiffres et les registres des tribunaux religieux et chériés, répercutés par le quotidien an-Nahar, révèlent qu’en 2014, les tribunaux chrétiens et musulmans ont enregistré 41 717 contrats de mariage contre 7 180 divorces, toutes communautés confondues, soit 17 % de divorces durant cette année( 1) .

En psychologie, on définit la dynamique de la relation conjugale par la formule suivante : un plus un font trois. En d’autres termes, cette dynamique est déterminée par les deux partenaires mais aussi par l’ensemble de positions, de concepts et d’attentes que chacun des deux introduit à leur relation, ce qui en fixe sensiblement le cours, la forme et le statut.

Une enquête au sujet des causes des divorces ou de la fin des contrats de mariage mène immanquablement à une multitude de points de vue savants formulés par des psychologues et des hommes de religion, au sujet « des obligations et des droits conjugaux » ou « des relations virtuelles », compte-tenu du développement technologique. Sauf que le divorce ne trouve pas son origine dans ces causes fallacieuses. La raison principale est que le mariage est édifié sur une relation dynamique inégale qui rend pratiquement impossible son maintien. S’il dure, c’est essentiellement pour des considérations en rapport avec les enfants. L’inégalité au niveau de cette relation dynamique est donc l’une des causes fondamentales du divorce, parce que les épouses ne sont pas perçues, (religieusement et culturellement) comme des citoyennes ayant des décisions et une volonté autonomes au sein de l’institution du mariage. Et c’est ainsi qu’avec la hausse de la proportion de séparation de couples, nous constatons que la capacitation économique des femmes, devenues plus conscientes d’elles-mêmes et de la diversité des choix devant elles, sont devenus deux éléments fondamentaux qui conduisent au choix qu’est la séparation.

Il serait intéressant de relever dans ce cadre que cette catégorie de relations n’entre pas forcément dans un cadre communautaire précis. Que le mariage soit civil ou pas, la séparation d’un couple n’est pas forcément classée comme un divorce, mais comme la fin d’un contrat nuptial, décision à laquelle les femmes ont apporté une contribution déterminante.

En faisant des recherches sur des statistiques et des chiffres relatifs au divorce au Liban, nous sommes tombés sur un rapport qui attribue une partie de la responsabilité de la hausse des divorces dans le pays aux réfugiées syriennes. Dans ce cas précis, c’est peut-être l’expression « c’est la faute aux Italiens » qui s’applique le plus… ou plutôt aux Syriens, dans le cas du Liban.


1- Un article de Jean Sadaka, an-Nahar, 2015


*Fondatrice et directrice de l’organisation Abaad


Les articles, enquêtes, entrevues et autres, rapportés dans ce supplément n’expriment pas nécessairement l’avis du Programme des Nations Unies pour le développement, ni celui de L'Orient-Le Jour, et ne reflètent pas le point de vue du Pnud ou de L'Orient-Le Jour. Les auteurs des articles assument seuls la responsabilité de la teneur de leur contribution.



The Crisis of Marriage Institution in Lebanon:

Between Socio-economic Systems and Personal Status Systems


Suad and Selim’s wedding ceremony was held in a mountain village, in the presence of the families of the bride and groom, and the villagers.

Suad was a 14-year-old eighth grader when she got engaged to Selim, who was twelve years her senior. Less than a year later, she dropped out of school to marry him. When asked whether her marriage was consensual or forced, she said she was consenting. Her main reasons were her desire to get her parents off her back and get away from her large family.

Suad expected her marriage to be her deliverance, but things did not go her way. She soon started suffering at the hands of Selim who would beat her, humiliate her and abuse her. Four years after their marriage, Selim threatened to take a second wife as she «wouldn’t bear him a boy».

Marrying off underage girls is not only acceptable in our society, but also encouraged and blessed by the parents, religion and society. This practice is regulated by a constitutional and legal structure known as the Article 9 of the Lebanese Constitution, which calls for the State’s respect for the personal status system «of both parents whatever their religious affiliation». Legally, this means that decisions on marriage and divorce and everything in between are done through and by clerics. The latter decide the minimum age for marriage, and in many cases rely on their own assessment of the girl’s maturity and her eligibility for marriage.

Among Christian and Muslim communities, only the Orthodox communities have set the marriageable age at 18 for men and women, albeit in some cases they may reduce that age to 17 for boys and 15 for girls. In theory, The Shiite community considers the minimum age for marriage 15 for young men and 9 for girls, although the main condition is that girls reach puberty even if this happens when they are only 8 years old!

The Lebanese have been living in this situation since the 1930s. In the 1950s, the regulation of this issue began with laws governing personal status matters of the various religious groups. Remarkably, «early marriage» has unexpectedly and only recently become an «issue». The problem has naturally been pinned on others, such as Syrian refugees who, according to public opinion in Lebanon, have become the problem. They marry off their daughters, motivated by their desire to «protect» them or to take the financial burden off their shoulders, given that they find themselves in irregular displacement conditions. And adding insult to injury, they do it without a zaffa (a traditional wedding procession)!

When Suad tried to have recourse to the court to get justice, she discovered that this course of action was not that simple. The divorce decision and implementation lie exclusively with the husband. She did not find comfort in her parents either. «This family has no divorcee daughters,» came her father’s response after she told him about her wish to separate from Selim.

Marriage in Lebanon is subject to several religious authorities, where the majority of marriages are officiated with religious or spiritual legitimacy through their respective courts. They regulate all matters relating to marriage, including inheritance, custody, divorce, alimony, custodianship, guardianship, among others. However, given that religious authorities diverge in their views of these matters, women, depending on their sects, are subject to various provisions that differ from one sect to another, leaving women in Lebanon vulnerable to various forms of discrimination. This is perhaps most evident in matters relating to custody, domestic violence, forced marriage and minimum marriageable age, among other inequalities in social rights.

When did Suad’s and Selim’s problem start? What left them both in two parallel worlds with different expectations and hopes for the marital institution? In the search for the roots of this problem, we find that it goes back to childhood. Children in Lebanon, as in many other countries, grow up on a path of gender and social ideologicalization, manifested in games, role divisions, and conscious or unconscious forms of identification with those around them in the vital family or social spheres about what society expects of girls and boys in preparation for their «supreme» roles, as determined by society within the context of the marital institution. Thus, girls are systematically exposed to the role of the mother-wife by the toy, movie and cinema industries and the social environment through dolls, Barbies, kitchen utensils and ironing tools, which all relate to the private sphere. As for boys, their toys and games are predominantly challenging, focusing on physical strength, violence, winning, etc., and are carried out in the public sphere, gradually preparing them to become «men» and husbands as expected of them.

The two sides therefore grow up with different views of the social roles they will have to play, as if they come from two separate worlds. Without a doubt, their visions of their expected roles in marital life have no grounds in reality. In the case of girls and young women, the view is often fanciful and dreamy, and far from reality, as they often dream of a «knight on a white horse». Young boys, on the other hand, have a sense of entitlement and expect their partners to maintain the household and remain within the boundaries of the men’s personal space.

Regarding divorce and marital problems, according to An-Nahar daily, the figures and data from religious and spiritual courts in Lebanon indicate that in 2014, Christian and Islamic courts registered 41,717 marriage contracts, while divorce contracts reached 7,180 for all the religious communities in Lebanon in the same year, indicating that the divorce rate was 17% in 2014.(1)

In defining the dynamics of the marital relationship between the two partners, psychology indicates that one plus one is equal to three, in reference to the fact that the dynamics of the marital relationship are determined by the two sides of the relationship and by the sum of attitudes, concepts and expectations borne by them, which determines to a large extent the course, form and status of this dynamic relationship.

Those looking for reasons for divorce or termination of marriage between spouses often come across many opinions by psychologists or clerics about «marital duties and rights» or «virtual relationships» brought by the technological wave. Divorce, however, is not rooted in these trivial reasons. The main reason lies in the fact that marriage is founded on an unequal dynamic relationship between the two sides, which makes it impossible to sustain. When it does live on, it is mainly due to considerations relating to children. This is one of the root causes of divorce, as women are not seen, either religiously or culturally, as citizens with independent decision-making and independent will in the marital institution. Thus, with the increasing rates of separation between spouses, we find that the economic empowerment of women, the shift in their self-awareness and their growing choices have become essential factors in pushing them towards separation. It should be noted that this category of relations may not necessarily belong to any of the religions, whether the marriage contract is civil or religious, separation between spouses is not necessarily classified as a divorce, but as a termination of the marriage contract in which women’s decision is fundamental and pivotal.

In the context of the search for ratios and statistics on divorce in Lebanon, we find a report that places part of the responsibility for those high rates on Syrian women refugees. Perhaps the Arabic sayings «my leader can do no wrong» or «it’s probably the Italians who did it» apply to Syrians in the case of Lebanon?

Regarding this crisis facing the «marital institution» today, the question remains: How can program and policy-makers deal with the disintegration of values and principles governing choice, decision and mechanisms of managing marital relationships to ensure the building of healthy, non-violent societies that spread the concepts of peace?

(1) An article published in An-Nahar by Jean Sadaka, 2015


* Abaad Founder and Director


The articles, interviews and other information mentioned in this supplement do not necessarily reflect the views of the United Nations Development Programme, of L'Orient-Le Jour, nor of the Pnud. The content of the articles is the sole responsibility of the authors.

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