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Moyen Orient et Monde

Quand seul un cimetière relie encore les réfugiés chrétiens à leur village natal

Irak

« Je suis rentrée à Qaraqosh à Noël, il y a quelques mois. J’ai visité les tombes de mon père et de mon frère. C’est tout ce qui me reste au village, tout ce qui compte pour moi là-bas... »

11/04/2018

Dans le camp de réfugiés de Zayouna à Bagdad, une centaine de familles chrétiennes ayant fui la plaine de Ninive dans le Nord lors de l’offensive du groupe État islamique le 7 août 2014 vivent encore dans des maisons en préfabriqué.

Originaires notamment des localités de Qaraqosh, de Bartella, d’al-Qosh, de Batnaya et de Tel Keppe, ils ne veulent plus rentrer dans leurs villages, par manque de moyens certes, mais aussi parce qu’ils ne se sentent pas en sécurité, malgré la défaite et le départ des jihadistes en octobre 2016.

Ils veulent, comme de nombreux Irakiens chrétiens, des garanties de la communauté internationale sur leur sort pour un éventuel retour.

C’est que, durant l’été 2014, la plupart de leurs voisins musulmans ont soutenu l’EI, les poussant à l’exode. Ils sont arrivés dans un premier temps à Erbil et sont repartis quelques semaines plus tard à Bagdad, où il leur semblait qu’il y avait plus d’opportunités d’emploi et moins de dépenses. Il reste aujourd’hui deux importants camps de réfugiés chrétiens dans la capitale irakienne.

Beaucoup de ces réfugiés, malgré la reprise des troupes irakiennes de la plaine de Ninive en octobre 2016, n’ont visité leurs villages que de longs mois plus tard, appréhendant le retour, même pour quelques heures ou quelques jours. Leur rêve est simple : avoir les moyens de quitter définitivement l’Irak. D’ailleurs, pour certains, de nombreux membres de leurs familles sont déjà partis.

Dans le camp situé à al-Rassafa, sur la rive est du Tigre, les réfugiés racontent leur épreuve. C’est l’un des seuls endroits de Bagdad où les chrétiens interviewés acceptent de dévoiler leurs noms et de n’omettre aucun détail de leur histoire. Ayant tout perdu, ils n’ont probablement plus peur de rien. 

« Je suis rentrée à Qaraqosh à Noël, il y a quelques mois. J’ai visité les tombes de mon père et de mon frère. C’est tout ce qui me reste au village, tout ce qui compte pour moi là-bas », raconte Nahla, 38 ans, assise dans une petite maison préfabriquée. Cette mère de deux enfants âgés de 10 et de 12 ans est née et a grandi à Bagdad, mais s’est vue obligée de retourner dans son village en 2006, après le meurtre de son frère, tué par un gang fondamentaliste alors qu’il était dans son restaurant de la capitale irakienne. « Le quotidien des chrétiens était devenu intenable et nous sommes rentrés à Qaraqosh. Je n’y avais jamais mis les pieds auparavant. Mon père est mort de chagrin quelques mois après l’assassinat de mon frère. Une fois à Qaraqosh, il fallait s’adapter, se reconstruire une vie. Et nous avons réussi à le faire… Et puis il y a eu l’État islamique. Nous avons été déracinés à nouveau. Je n’en peux plus. Je veux vivre en sécurité. Nous sommes persécutés. Personne ne nous a protégés, ne nous est venu en aide. Je ne veux plus rester ici. Je ne veux plus être obligée de repartir à zéro une fois tous les dix ans », martèle-t-elle.


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« Je ne veux pas m’en souvenir »

Souheila, 26 ans, est de Bartella. Elle a deux filles, l’une âgée de trois ans et l’autre de cinq mois. « Je me suis mariée et je n’ai pas pu avoir des enfants durant cinq ans. Et puis maintenant que je vis dans une maison en préfabriqué et que je suis réfugiée, je suis devenue mère de deux enfants. J’étais enceinte quand nous avons pris la fuite durant l’été 2014 », dit-elle comme pour s’excuser. Et depuis 2014, elle n’est plus rentrée dans son village natal malgré le départ des miliciens de l’EI.

« On louait une maison. Et nous ne sommes pas allés les premiers mois pour récupérer nos affaires. La maison n’a pas été brûlée (à l’instar de soixante pour cent des habitations de la plaine de Ninive). Elle était saccagée. Il semble que l’on pouvait récupérer des affaires mais je ne sais pas pour quelle raison j’ai toujours remis cette visite à plus tard… La peur de retourner chez moi probablement. Il ne me reste plus rien de ma vie passée. D’ailleurs, je ne sais pas si je veux m’en souvenir. Je suis la seule de ma famille à être restée en Irak ; mon mari n’a pas les moyens de nous emmener en Jordanie ou au Liban pour présenter une demande d’asile auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Je veux juste avoir l’opportunité de partir et d’assurer un meilleur avenir à mes enfants », ajoute-t-elle.

Depuis trois ans, la vie s’est organisée dans ce camp en préfabriqué. Pris en charge par l’Église qui les aide dans leur quotidien, en assurant des caisses alimentaires, l’école et les activités pour les petits ou encore en les mettant en contact avec des personnes qui pourraient leur assurer du travail, ils se sont petit à petit adaptés à vivre dans des habitations minuscules.


(Lire aussi : Après le fusil, la pelle: la reconversion de combattants dans l'Irak post-EI)


Nejmé a 19 ans et elle est belle comme le jour. Originaire de Qaraqosh, elle ne va plus à l’école depuis l’exode de 2014. Elle passe son temps dans le camp à aider sa mère ou à visiter les voisins. Le père de Nejmé a été tué il y a seize mois dans la capitale irakienne. « Mon père travaillait dans un magasin où on vendait de l’alcool, un blasphème pour les fondamentalistes, mais c’était pour lui le seul moyen de ramener de l’argent à la maison. Il a été assassiné deux jours avant Noël. C’est mon frère qui a pris la relève, travaillant au même endroit. Bien sûr que nous avons tous peur pour lui, mais nous n’avons pas le choix, il faut bien trouver les moyens pour vivre. »

Comment imagine-t-elle sa vie plus tard ? Elle marque une pause, sourit et répond : « Je veux partir en Europe ou en Australie avec ma famille. Je pourrais peut-être reprendre mes études. Je suis sûre que ça sera mieux qu’ici. »

On ne dispose pas de chiffres relatifs aux chrétiens rentrés à Ninive depuis le départ des jihadistes de l’EI. Selon divers témoignages recueillis, seuls les plus pauvres et les plus âgés sont revenus chez eux. Les autres vivent dans le Kurdistan irakien, notamment à Souleimaniya et à Erbil, attendent toujours dans des pays proches de l’Irak d’être relocalisés en Occident ou ont déjà quitté définitivement le Moyen-Orient.

Selon des sources concordantes, l’Irak comptait 1,5 million de chrétiens en 2003, à la chute de Saddam Hussein. Aujourd’hui, ils ne seraient plus que 300 000.



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