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Moyen Orient et Monde

Le fantôme d’Uday Hussein hante encore et toujours le football irakien

Reportage

De 1985 à 2003, le fils de Saddam fait régner la terreur sur le football irakien. Prison, tortures, coups, insultes, il traumatise plusieurs générations de joueurs. Mais quinze ans après, la sélection irakienne peine toujours à retrouver une voix au Moyen-Orient. De quoi réveiller une certaine nostalgie chez les vétérans à l’heure où la FIFA a autorisé l’Irak à accueillir à nouveau des matches à domicile.

05/04/2018

Coincé entre un pont passant et un quartier résidentiel populaire du nord-est de Bagdad, un terrain synthétique de football attire la foule. D’anciennes gloires du ballon rond irakien se retrouvent pour commémorer la perte d’un ami. Les grillages qui délimitent le terrain sont troués de toutes parts et la pelouse en plastique a des allures de moquette verte. À proximité d’un petit banc de touche, des enceintes crachent des musiques d’ambiance arabes. Des chaises ont été placées pour l’événement. De vieux hommes, en costumes souvent trop longs et trop larges, s’échangent des photos en noir et blanc. Les shorts montent haut, les coupes sont courtes et les moustaches épaisses. « C’était la belle époque », lance l’un deux. Une période où le football irakien rafle tout au Moyen-Orient : quatre Coupes arabes des nations (1964, 1966, 1985 et 1988), une qualification pour le Mondial mexicain de 1986 et 3 Coupes du Golfe (1979, 1984 et 1988).

« On m’a tondu les cheveux »
Une époque aussi où un mauvais match collectif ou individuel pouvait causer la prison et la torture. Cette entreprise de la terreur sportive est mise en place dès 1984 par Uday Hussein. Réputé violent, le fils de Saddam Hussein gère d’une main de fer la Fédération irakienne de football, ainsi que le Comité olympique. Karim Saddam, 57 ans, se souvient. L’homme au blazer sombre et aux mains ornées de bagues a longtemps été un grand buteur du championnat irakien. Une vie de rêve pour un joueur ordinaire, mais pas pour un Irakien de cette époque. Selon lui, les attaquants étaient alors plus exposés aux tortures. « Comme j’étais un buteur qui marquait souvent, à chaque fois que je finissais un match sans but, on m’emmenait cinq jours en prison. Au début, on était juste enfermé. Puis après, ça été les coups, ou le fouet avec des câbles… » Autre humiliation, Karim est plusieurs fois tondu après de mauvais matchs en club ou en sélection des Oussoud al-Rafidain (les lions de Mésopotamie). Alors, au al-Rasheed SC, équipe de la famille Hussein, il prend la décision d’un transfert dans un club moins bien classé, mais où l’attention d’Uday Hussein sur ses prestations en club sera moindre. « Je suis parti à al-Zawra’a SC pour échapper à son emprise. »

Shaker Mahmoud, 57 ans, actuel coach assistant de la sélection, a vécu le même type d’expérience malheureuse : « La première fois, on m’a tondu tous mes cheveux, et la deuxième, on m’a emmené de force dans un camp d’entraînement pendant deux semaines. J’étais avec des militaires et on faisait des parcours très physiques de 5 heures du matin à 15 heures. Ces deux semaines m’ont rendu plus vieux. » Les matchs en sélection nationale de l’ancien milieu de terrain d’al-Rasheed SC et d’al-Qowa al-Jawiya deviennent alors des motifs de stress et d’angoisse supplémentaires. « On espérait tous ne pas être sélectionnés, car on avait peur des tortures. Il disait aussi que si on jouait mal, on serait envoyé sur le front iranien. En plus de cela, il nous insultait sans cesse alors que nous étions tous des hommes respectueux. »
En dehors des terrains, la sélection nationale chapeautée par Uday Hussein n’a pas bonne réputation. Elle est pointée par l’opinion publique comme le jouet du fils capricieux et violent de Saddam Hussein. « Tous les Irakiens espéraient que notre équipe nationale perde, car ils haïssaient Uday », confirme Shaker Mahmoud.

Prison et sarcophage
L’enfant roi asseoit d’année en année sa terreur sur le football irakien. Au début des années 90, al-Radwaniyah, prison située à l’est de Bagdad, fait office d’exutoire à la violence contre les footballeurs peu performants. Torture morale, psychologique, physique, tout est fait pour installer la peur dans les esprits des athlètes. « J’ai été emprisonné trois fois. Quand je suis arrivé la première fois, les gardes m’ont traîné par les jambes sur un sol rugueux. J’avais le dos en sang. Ils m’ont ensuite jeté dans le sable et dans de l’eau croupie », détaille Sharar Haïder, actuel vice-président de la Fédération irakienne de football. Tareq Abdul Amir Salmani, ancien défenseur international, va plus loin et évoque une bicyclette dessinée au mur d’une geôle : « Un ex-coéquipier, Saïd Qais, a beaucoup souffert de cette torture. Il m’a raconté que ce jour-là, les gardes lui ont ordonné de mimer de conduire la bicyclette dessinée sous peine de le battre toute la journée. » D’autres tortures, comme la balle de béton dans laquelle il fallait shooter sans arrêt, ou le sarcophage à pointes, seront découvertes après 2003 par des pillards.

Malgré l’extrême violence et les douleurs endurées, un parfum de nostalgie plane au-dessus des têtes des anciennes figures du football irakien. « Aujourd’hui, les internationaux irakiens pensent souvent à l’argent, et moins au devoir national », commente Shaker Mahmoud. Basim Qasim, actuel coach de la sélection et ancien joueur, regrette « la discipline sous Uday et les quelques punitions. Elles portaient leurs fruits à l’époque, sauf les tortures physiques qui pouvaient créer des dommages collatéraux ». L’homme avoue devoir parfois batailler avec quelques internationaux, en clubs en Europe, pour leur faire accepter de prendre des vols en classe économique. « Notre fédération n’a pas les moyens de leur payer des places en classe affaires. Parfois ils viennent, parfois non », affirme-t-il en pointant spécifiquement deux joueurs. Une chose impensable sous Uday Hussein, où les Irakiens avaient de toute façon interdiction de jouer à l’étranger. Eneed Abeed, international irakien de 1979 à 1986, avoue : « Les punitions n’étaient pas mauvaises pour l’équipe. Car après ça on respectait le maillot, le coach, le pays, pour porter l’Irak au plus haut… » Au plus haut, mais au plus loin de la liberté.


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