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Moyen Orient et Monde

Finalement, Bagdad a su préserver une bonne partie de son âme...

Reportage

Quinze ans après l’invasion américaine de l’Irak, la capitale tente de survivre malgré les attentats-suicides et la corruption.

06/04/2018

Une ville complètement délabrée. Des immeubles aux façades sales, presque croulants, des ordures qui bordent les rues et un fleuve dont le niveau baisse de plus en plus, soit à cause du manque de pluie ou encore parce que divers barrages ont été construits, sur son cours, dans d’autres pays qu’il traverse. Mais malgré des années de dictature, de guerre et d’occupation, Bagdad a préservé son âme. 

L’aéroport de Bagdad, construit au début des années 80, témoigne du passé glorieux de la capitale irakienne, quand, malgré sa guerre contre l’Iran, l’Irak était encore riche et prospère. Bâti avec le soutien d’une entreprise française, l’aéroport, avec ses pans de murs dorés et son salon hexagonal, devait rendre fiers, en des temps meilleurs, les habitants de la ville. Aujourd’hui, seules quelques compagnies d’aviation, dont la MEA, Iran Air et la Turkish Airlines, effectuent la liaison avec Bagdad. Et depuis l’embargo imposé par les autorités fédérales irakiennes, interdisant aux compagnies d’aviation étrangères d’atterrir dans les aéroports de Suleimaniya et Erbil, suite au référendum sur l’indépendance du Kurdistan, en septembre dernier, l’escale bagdadie pour se rendre dans le Kurdistan est devenue obligatoire.

Bagdad, qui compte environ huit millions d’habitants, est surtout une ville qui a vu sa population changer, avec la chute de Saddam Hussein en 2003 et l’occupation américaine. Des dizaines de milliers de chiites originaires des régions rurales du sud du pays sont venus s’installer dans la capitale, alors que des dizaines d’autres milliers d’habitants originaires de la ville ont préféré partir, pour d’autres régions d’Irak, ou pour quitter définitivement le pays. D’ailleurs, la présence des chiites est marquée à chaque coin de rue avec des portraits de l’imam Ali, dépeint comme un homme aux cheveux longs et aux yeux verts, et à travers des calicots affirmant : « Il n’y a pas de héros comme Ali (ben Abi Taleb) ; il n’y a pas d’épée comme Zulfikar (l’épée à deux pointes de Ali) ». La présence des sunnites, anciennement majoritaires dans la capitale irakienne, est plus discrète. Celle des chrétiens, avec les églises protégées de deux pans de murs en ciment, est quasi inexistante. 

« C’est comme si on avait remplacé une population par une autre », affirment de nombreux habitants. 


(Lire aussi : En Irak, le riche patrimoine de Bassora s'effrite lentement, dans l'indifférence)



Reconnaître un kamikaze

À Bagdad, comme dans toutes les villes qui ont connu la guerre, on est fouillé à l’entrée des grands magasins, des hôpitaux, des ministères et d’autres services publics. Des barrages de l’armée et de la police se dressent partout en ville. Pour aider la population à la vigilance, des panneaux sont accrochés dans divers quartiers ; ils énumèrent, dans cette ville victime de dizaines d’attentats-suicides, les façons de reconnaître un kamikaze : il ne ressemble pas à la foule dans laquelle il se trouve, il a les mains dans les poches, il est fraîchement rasé…

Dans les quartiers commerçants et populaires de la capitale, comme al-Karrada, théâtre d’un attentat-suicide qui avait fait plus de 320 morts en juillet 2016, l’armée irakienne est plus vigilante. Aux barrages, la fouille des véhicules se fait à l’aide de chiens policiers à la recherche d’explosifs. 

« Je sais que je fais un métier dangereux. À chaque moment, une bombe dissimulée dans un sac risque de m’éclater à la figure », affirme Hind, chargée de fouiller les femmes. « Mon travail est bien rémunéré mais, pour moi, c’est aussi une façon de contribuer à protéger les habitants de ma ville », ajoute cette jeune femme souriante, qui ne porte pas le voile.

Les habitants de Bagdad respirent ces derniers mois : il n’y a pas eu d’attentats-suicides en ville depuis décembre dernier.




Ultracorruption

Aujourd’hui, quinze ans après l’invasion américaine, la ville qui devrait vivre des revenus pétroliers du pays manque de tout et la corruption bat son plein. Le pays est classé par Transparency International parmi les dix pays les plus corrompus du monde. Des chiffres révélés par les autorités irakiennes, l’année dernière, font état de plus de 300 milliards de dollars détournés depuis le renversement de Saddam Hussein. 

Le système mis en place après la chute du dictateur privilégie les chiites même s’il donne du pouvoir à toutes les factions représentées au gouvernement. C’est un système consensuel qui ressemble un peu à celui du Liban et qui, en cas d’abus, facilite la corruption. Il avait été adopté après 2003, suite aux conseils dispensés par l’ancien ministre libanais, Ghassan Salamé, qui était à l’époque le conseiller politique de la mission onusienne en Irak.

Aujourd’hui, Bagdad manque de tout. Les embouteillages étouffent la ville et les routes devraient être réhabilitées. Depuis les bombardements américains, Bagdad a perdu la quasi-totalité des installations de son réseau téléphonique fixe et aucune entreprise, publique ou privée, n’a pris en charge sa restauration. Les coupures du courant électrique sont quotidiennes en ville, et les Bagdadis sont obligés de payer deux abonnements, celui de la compagnie nationale d’électricité et celui des générateurs privés. 




La rue al-Moutanabbi

Entre la population et ses dirigeants, il y a un gouffre : la zone verte, qui abrite les membres du gouvernement, les parlementaires, les diplomates américains et onusiens, et où personne n’a droit d’accès à moins d’avoir un  laissez-passer. Le reste des ambassades, notamment européennes, se  trouvent hors de cette enclave hautement sécurisée. Mais Bagdad préserve son charme avec ses couchers de soleil roses sur le Tigre, ses statues de personnages des contes des Mille et Une Nuits, ses rues qui portent le nom des poètes arabes et ses commerçants courtois. 

Malgré divers attentats dont elle a été la cible, la rue al-Moutanabbi rassemble toujours avec son souk Oukaz – compétition de poèmes – tous les vendredis des centaines et des centaines de personnes venues se promener ou acheter des livres. Pour des raisons de sécurité, le périmètre qui entoure cette rue est quadrillé et tous ceux qui veulent s’y rendre sont minutieusement fouillés. 

Une promenade dans la rue al-Moutanabbi rappelle l’adage arabe qui dit : « Le Caire écrit des romans, Beyrouth les publie et Bagdad les lit. » Et malgré sa misère et ses déboires, la capitale de l’Irak n’a pas arrêté de lire. 

Au début de la rue, un vieux bouquiniste étale sur le trottoir des livres en papier glacé, des ouvrages en allemand, en grec et en français sur le tourisme et les musées européens : « Je n’ai même pas besoin d’acheter les vieux livres, je les prends dans les jardins des villas abandonnées. Les gens partent sans rien prendre avec eux », affirme-t-il tristement.

Dans la rue al-Moutanabbi, on trouve toutes sortes de livres neufs ou d’occasion. Il y a de nombreux ouvrages sur le communisme, de la littérature traduite, notamment des romans de Gabriel Garcia Marquez, qui rappellent probablement aux Irakiens l’atmosphère fantastique des contes des Mille et Une Nuits. Chez la plupart des marchands, un livre est exposé : Mein Kampf (Mon combat) d’Adolf Hitler, qui demeure l’ouvrage le plus traduit vers la langue arabe, et dont la couverture est flanquée du portrait de son auteur. Cela, à Bagdad même, ouvre la porte à la réflexion : pourquoi les peuples arabes acceptent, aiment et admirent tant les dictateurs ? 

Mais, à Bagdad, la scène la plus éloquente reste celle d’un terrain vague au milieu d’un grand square, en plein ville. C’est là que trônait la fameuse statue de Saddam Hussein, déboulonnée en direct, sur toutes les chaînes de télévision internationales, lors de la chute de Bagdad le 9 avril 2003. Depuis quinze ans, les Irakiens n’ont pas su par quoi la remplacer...



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