Les funérailles d'Ali Hassan Abdullah, commandant de la Résistance islamique en Irak, et de ses compagnons tués lors d'une frappe aérienne qui a ciblé leur véhicule au sud de Bagdad, en Irak, le 5 mars 2026. Photo Thaier Al-Sudani/Reuters
Les gardiens de la révolution islamique d’Iran (CGRI) ont mis en place de nouvelles cellules secrètes en Irak pour mener des attaques contre les pays du Golfe accueillant des forces américaines, contournant les réseaux de ses milices alliées traditionnels afin d’échapper à la détection, ont révélé à Reuters plusieurs sources irakiennes concordantes.
Trois ou quatre cellules, chacune composée d’environ dix combattants chiites irakiens d’élite, ont lancé au moins sept attaques de drones depuis des zones désertiques proches des villes méridionales de Bassora et Samawa contre des sites situés au Koweït, en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis entre le 20 avril et le 17 mai, selon ces sources. Certains membres de ces groupes proviennent de la « Résistance islamique en Irak », une coalition de factions chiites radicales regroupant des milliers de combattants. Mais ces nouveaux groupes opèrent en dehors de cette structure de commandement et relèvent directement des gardiens de la révolution, précisent les sources, parmi lesquelles figurent deux responsables militaires irakiens, un autre responsable de la sécurité et cinq chefs locaux de milices.
Des groupes plus petits et endurcis
La création de ces nouvelles cellules irakiennes, qui n’avait pas encore été révélée, traduit un changement de stratégie du CGRI visant à préserver la capacité de projection de force de l’Iran dans la région à un moment où ses groupes armés mandatés sont fortement affaiblis et où ses ressources militaires et économiques sont limitées, selon les cinq chefs de milices.
L’Irak, pays à majorité chiite, abrite de nombreuses milices dont beaucoup entretiennent des liens étroits avec Téhéran. Elles constituent un pilier-clé de « l’Axe de la résistance » régional de l’Iran s’étendant de Gaza et du Liban au Yémen et à l’Irak, que Téhéran a consacré des décennies et des milliards de dollars à bâtir.
Des groupes opérant sous la bannière de la « Résistance islamique en Irak » ont revendiqué des dizaines d’attaques de drones et de roquettes contre des intérêts américains dans le pays, entraînant des frappes de représailles meurtrières depuis le début de la guerre le 28 février, date du lancement de l'attaque israélo-américaine contre l’Iran.
Toutefois, la mobilisation de ces « proxies » iraniens en Irak est restée limitée, à l'heure où plusieurs factions chiites locales font savoir depuis l’an dernier qu’elles sont prêtes à déposer les armes et à se concentrer sur la politique intérieure afin d’éviter une escalade du conflit avec les États-Unis. Deux de ces factions, Asaib Ahl al-Haq et les Brigades de l’Imam Ali, ont annoncé ce mois-ci qu’elles commenceraient à remettre leurs armes aux autorités après de multiples avertissements américains au gouvernement irakien lui enjoignant de dissoudre les groupes armés opérant sur son sol.
Cette évolution aurait poussé le CGRI à établir des groupes sous son contrôle direct, selon Jassem al-Bahadli, général irakien à la retraite. « Les nouveaux groupes créés semblent plus petits, plus endurcis idéologiquement et mieux contrôlés, reflétant la nécessité pour l’Iran de préserver ses ressources dans un contexte de pressions économiques », estime ce spécialiste des groupes armés chiites.
Les forces de sécurité irakiennes disposent encore de peu d’informations, mais mènent des investigations pour remonter les chaînes de commandement et prévenir de futures attaques de ces groupes opérant souvent sous des noms inconnus du public et avec une faible exposition médiatique. Selon les responsables irakiens interrogés, ils sont composés de « combattants d’élite spécialisés dans l’utilisation des drones et les communications ».
Le soutien iranien aux « proxies », angle mort de l'accord Iran-US
Les présidents américain et iranien ont signé jeudi un protocole d'accord visant à mettre fin à la guerre régionale, y compris au Liban d'après le texte, avec des négociations à venir sur des points sensibles comme l’avenir du programme nucléaire de Téhéran.
Mais les responsables iraniens ont d’ores et déjà affirmé que le soutien de Téhéran aux « groupes de résistance » n’est pas négociable et que l’accord ne traite pas ce sujet. De son côté, le département d’État américain a réitéré « ses attentes envers le gouvernement irakien qui doit prendre des mesures immédiates pour démanteler tous les outils des activités déstabilisatrices de l’Iran en Irak, y compris le CGRI et les milices terroristes alignées sur l’Iran ».
Ces nouveaux groupes créés par le CGRI ont effectué au moins trois attaques de drones contre le Koweït, deux contre l’Arabie saoudite et deux contre les Émirats arabes unis, selon des sources de la sécurité irakienne, s’appuyant sur le renseignement humain, les interceptions de communications et les preuves récoltées sur les sites de lancement. Les cibles comprennent la base aérienne Ali al-Salem au Koweït, où sont stationnés des soldats américains, ainsi qu’un terminal militaire à l’aéroport international du pays, précise-t-on de même source sans plus de détails.
Premier test pour Zaïdi
Au cours d’une rencontre lundi dernier, le nouveau Premier ministre irakien Ali al-Zaïdi, et l’émissaire américain Tom Barrack ont évoqué le projet irakien d’assurer « le désarmement et le démantèlement complets de tous les groupes armés opérant en dehors du contrôle de l’État » et de garantir « qu’aucun acteur ne puisse utiliser le territoire irakien pour menacer la paix dans la région », selon un communiqué conjoint.
Ali al-Zaïdi a condamné les attaques, les qualifiant d’actes criminels, et a promis une enquête conjointe avec les pays du Golfe pour vérifier si le territoire irakien avait effectivement servi de base à ces opérations. La question de ces nouveaux groupes représente un premier test pour le Premier ministre irakien, qui a accédé au pouvoir le mois dernier avec l'appui des États-Unis pour empêcher le retour de l’ex-Premier ministre Nouri al-Maliki, proche de l’Iran.
Bagdad tente constamment de ménager ses deux principaux alliés, Washington et Téhéran, dans un exercice d’équilibre encore plus complexe durant la guerre. Mais ces attaques lancées depuis le sol irakien risquent de faire capoter ces efforts pour renouer patiemment des liens avec les riches voisins du Golfe – avec qui les relations sont tendues depuis l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1990, mais qui s’étaient réchauffées ces dernières années.




