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Moyen Orient et Monde

En Turquie, les femmes refusent de se soumettre

Reportage

Dans un pays de plus en plus patriarcal et religieux, elles sont nombreuses à s’opposer aux positions rigoristes du gouvernement. La journée de mobilisation du 8 mars est pour elles l’occasion de défendre leurs fragiles acquis.

08/03/2018

Ni la pluie fine ni le froid mordant ne l’empêchent de danser. En ce dimanche après-midi d’hiver, Suzan, une jeune Turque d’origine kurde, est venue manifester en musique pour défendre les droits des femmes. Le rassemblement, organisé quatre jours avant la grande marche prévue aujourd’hui, est très encadré : on compte presque plus de policiers que de manifestantes, et la petite place de ce quartier périphérique d’Istanbul est cernée de barricades. Au centre, quelques centaines de femmes, bras dessus, bras dessous, sautillent devant une scène, dans une ambiance plutôt festive malgré le contexte. Le sujet n’en est pas moins grave. Ces dernières années, il ne fait pas bon être une femme en Turquie. « Je ne me sens plus libre dans la rue, explique Suzan. Lorsque je rentre chez moi seule, le soir, il y a toujours un voisin pour me faire une réflexion et me dire qu’une femme ne devrait pas traîner dans la rue aussi tard. » Quelques mètres plus loin, Dilara, une autre manifestante, renchérit : « On ne peut pas s’habiller comme on veut. Je sais que si je mets une jupe ou un short et que je vais me promener dans certains quartiers, je me ferai forcément insulter ! » 

Sous l’impulsion de l’AKP, le parti de Recep Tayyip Erdogan, la place des femmes dans la société est devenue le terrain d’un combat idéologique. Des droits, comme la dépénalisation de l’avortement ou de l’adultère, sont régulièrement remis en question par le gouvernement. Pour le président turc, qui place la famille au centre de son projet politique, « la femme est avant tout une mère ». Selon lui, les femmes seraient même « incomplètes » si elles n’ont pas au moins trois enfants. Des mots qui imprègnent peu à peu les mentalités d’une partie de la population, sensible à ce discours pieux et traditionaliste. Pourtant, la législation turque, établie en grande partie sous la houlette de Mustafa Kemal Atatürk (le fondateur et premier président de la République de Turquie), favorise l’émancipation des femmes, par exemple en leur accordant le droit de vote dès 1934. Mais aujourd’hui, la donne a changé. Les kémalistes, tenants de la laïcité et d’un mode de vie libéral, ne sont plus majoritaires dans les urnes. Depuis 2003, ce sont les islamo-conservateurs qui dirigent le pays et imposent leur vision rétrograde de la société. À plusieurs reprises, Recep Tayyip Erdogan s’est prononcé contre l’interruption volontaire de grossesse qu’il compare souvent à « un meurtre ». Devant la pression de la rue, le président turc a pour l’instant renoncé à en réduire légalement l’accès. Mais dans les faits, il est quasiment impossible aujourd’hui pour une femme de se faire avorter dans un hôpital public en Turquie. « Les médecins ont peur et refusent presque systématiquement de pratiquer une IVG, sauf si la vie de la mère est en jeu, se désole Selin Top, une activiste féministe. Le gouvernement n’a même pas besoin de changer les lois, il lui suffit de mettre la pression et les gens obéissent... »


(Lire aussi : Meral Aksener, la « louve » qui veut battre le sultan Erdogan)


« Élever de bons musulmans » 

De leur côté, les membres de l’AKP se défendent de vouloir asservir leurs concitoyennes. Principal argument en ce sens ? Avoir autorisé le port du voile dans les écoles, les facultés puis dans toute la fonction publique, permettant ainsi à de nombreuses musulmanes pratiquantes, autrefois mises au ban, de faire des études supérieures puis de devenir fonctionnaires. « Aujourd’hui, on trouve des professeures ou des juges voilées. On ne peut pas nier que dans un pays comme la Turquie, où 99 % de la population est de confession musulmane, cela constitue une ouverture importante. Mais il ne faut pas voir dans cette décision un geste féministe », prévient Ipek Merçil, sociologue à l’Université de Galatasaray. « Même s’il promeut la scolarité des femmes, le gouvernement leur demande avant tout de faire des enfants et d’élever de bons musulmans », ajoute-t-elle. Résultat : d’après des données datant de 2015, environ un tiers seulement des femmes – contre deux tiers des hommes – travaillent en Turquie. 

D’autres chiffres sont encore plus alarmants. Il s’agit du nombre de meurtres de femmes, en constante augmentation ces dernières années. Selon la plateforme Stop aux féminicides, près de 2 000 femmes ont été assassinées en Turquie depuis 2010, la plupart du temps par leur compagnon ou ex-compagnon. Rien que le mois dernier, on dénombre pas moins de 47 homicides commis sur des femmes. Là encore, les féministes pointent du doigt le gouvernement, accusé de ne pas sanctionner suffisamment les auteurs de ces actes, souvent présentés comme « des crimes d’honneur ». Les discours moralisateurs d’une partie de l’opinion publique sont également vivement critiqués. « Que ce soit dans les cas de meurtres ou de viols, les médias vont souvent présenter la victime comme responsable de ce qui lui est arrivé, explique la sociologue Ipek Merçil. On va dire qu’elle n’aurait pas dû tromper ou quitter son mari, ou encore qu’elle avait une attitude provocante. »


(Lire aussi : Les progrès pour les femmes signifient des progrès pour tous, par Antonio Guterres )


« Plus nous serons nombreuses » 

Face à toutes ces attaques, les femmes turques ont depuis longtemps choisi de jouer la carte de la solidarité. À l’approche de la journée du 8 mars, les appels à se mobiliser et à manifester se sont multipliés sur les réseaux sociaux. « Il y a une base militante très active, proche des autres courants contestataires : gauche antilibérale, écologistes, mouvements LGBT... détaille Laurence Monnot, journaliste et auteure du livre Têtes de Turques. Mais les féministes sont aussi soutenues par des femmes issues d’un milieu plus conservateur. C’est grâce à cette capacité de rassemblement qu’elles ont réussi, en 2016, à faire reculer le gouvernement qui voulait faire adopter une loi permettant à des violeurs d’échapper à une condamnation s’ils épousaient leur victime. » Les nombreuses manifestations annoncées aujourd’hui dans toute la Turquie sont une nouvelle occasion pour les femmes de faire entendre leur voix. « Plus nous serons nombreuses à défiler dans la rue, plus nous serons fortes, reprend Selin Top, volontaire pour l’organisation de la marche à Istanbul. Ensemble, nous allons montrer notre joie, notre envie de liberté. Et un jour, nous ferons tomber le patriarcat. Les heures les plus sombres de la nuit sont aussi les plus proches du lever du soleil ! »

 Bientôt l’aube d’une nouvelle ère pour les femmes en Turquie ?



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