L’édito de Élie FAYAD

Franc(a)phonie

L’édito
Élie FAYAD | OLJ
23/02/2018

La mention « Liban », en français, a disparu des nouvelles plaques minéralogiques. Un vague fonctionnaire en aura décidé ainsi… C’est le dernier en date d’une suite d’actes, de transformations et de négligences qui s’inscrivent dans le cadre d’une entreprise de liquidation programmée de la francophonie dans ce pays.
Au vu des graves problèmes en tous genres qui assaillent le Liban, ce fait, minuscule en soi, peut certes paraître anodin, au point de passer presque inaperçu aux yeux de l’écrasante majorité des usagers. Il n’en témoigne pas moins, assez tristement, du processus par lequel une nation peut, en silence, perdre petit à petit une partie de son âme. Car à côté de l’héritage arabo-levantin, duquel les Libanais n’ont guère à rougir, leurs aïeux ayant grandement contribué dès le XIXe siècle à sa renaissance et son éclat dans les arts et les lettres, la francophonie fut aussi pendant longtemps et reste une autre manière d’être libanais, nullement en rupture avec la première.
Quoi ! N’avoir bravement résisté aux assauts furibards d’un nationalisme arabe moustachu, étriqué et maussade, qui fit des ravages culturels, politiques, militaires et économiques dans toute la région, que pour voir aujourd’hui les digues céder face à l’idéologie utilitariste dominante et à l’uniformisation culturelle de la planète ?
Qu’au Liban le père Noël soit détrôné par Santa (prononcer sènèh…), ou que le « tink you » remplace désormais le « mércé » n’est pas le problème : collectivement, l’anglais, au même titre que le français, n’ira jamais très loin auprès des catégories populaires, tout comme à l’époque romaine, le grec de l’École de droit de Béryte et des élites de la côte n’avait jamais pu défaire l’emprise des langues sémitiques chez les habitants de la montagne et de l’intérieur. La question ne se pose pas vraiment, non plus, dans les décisions gouvernementales ou administratives, malgré la multiplication des appellations, des références et des sites électroniques ministériels en anglais et surtout des transcriptions de plus en plus fantaisistes des noms de lieux (villes, villages, quartiers) sur les panneaux routiers.
Le problème réside plutôt dans l’attitude des élites francophones elles-mêmes, qui ne paraissent plus tellement convaincues de la nécessité de faire des efforts pour défendre ce qui est pourtant une partie essentielle de leur identité culturelle et de leur système de valeurs. Car c’est cela la francophonie : un esprit, une façon d’être et aussi un élément fondamental de la spécificité du Liban. Les banques libanaises peuvent dissimuler leurs raisons sociales françaises d’origine derrière des sigles abstraits, comme on cacherait une maladie honteuse, un vénérable musée peut décider de passer à la trappe la langue de Molière pour faire des économies d’espace, au final, c’est la différence du Liban qu’on enterre ainsi peu à peu.
Combat d’arrière-garde ? Nostalgie déplacée ? Pas si sûr. Qui dit francophonie dit d’abord ouverture. Depuis des décennies, l’apprentissage – nécessaire – de l’anglais n’est qu’une simple formalité pour les écoliers francophones du Liban. En connaît-on beaucoup à avoir été recalés des universités anglo-saxonnes pour faiblesse en langues ? Peut-on en dire autant en sens inverse ? Si la francophonie est une arme, elle cible uniquement la sous-culture homogénéisée, uniforme, qui a envahi le monde. Pas Fitzgerald, Faulkner ou Kerouac...
Mais hélas, le Liban n’est pas seul à perdre cette bataille-là. Il y a du monde, et du beau, à ses côtés. De passage il y a quelques années dans les locaux de L’Orient-Le Jour, la secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie, la Canadienne Michaëlle Jean, se plaignait amèrement du manque de combativité des Français eux-mêmes dans ce domaine (les efforts actuels d’Emmanuel Macron et de sa conseillère Leïla Slimani incitent toutefois à relativiser ce constat). Quant à l’ancien ministre Michel Eddé, PDG du groupe L’Orient-Le Jour/Le Commerce du Levant et grand défenseur de la francophonie, il n’en revient toujours pas de ce qu’il lui est arrivé un jour à Grenoble, où il était invité à une conférence. Quelle ne fut sa (mauvaise) surprise en entendant, à son entrée, un tonitruant et maladroit « Welcome to Grenowbel » !
Si, quoi qu’on fasse, parler français est considéré comme ringard, alors ce journal, seul quotidien francophone à des milliers de kilomètres à la ronde, se fera un point d’honneur de continuer à afficher sa ringardise. Parce qu’à ses yeux, cela veut dire défendre sa différence… et celle du Liban !

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Aractingi Farid

Merci, Cher Élie Fayad, pour votre analyse que je partage intégralement. En effet, ce qui distingue le Libanais des citoyens des autres pays nous environnant, c'est le français, devenu partie intégrante de notre identité.

J'ajoute que la francophonie a caractérisé et façonné, au long des décennies, une certaines partie des Libanais, dont le nombre fait aussi la spécificité de notre pays, seul modèle de diversité dans une région mono-religieuse à 90% dans chaque pays. Or en abandonnant le français, de facto, pour montrer qu'eux aussi pratiquent l'arabe, ces Libanais francophones abandonnent aussi la raison d'être du Liban par rapport à la Syrie.

Enfin, je me souviens de cette enseignante du cours English 201 et 202 de l'AUB, m'indiquant, dans l'avion entre Paris et Beyrouth, que ses meilleurs étudiants provenaient des écoles francophones, bien avant ceux qui étaient "English educated". Non seulement la francophonie est notre identité, mais aussi un chemin d'excellence pour nous. En l'abandonnant, nous devenons plus idiots.

Helou Nelly

J'avoue que ca a ete ma première réaction lorsque j'ai vu les nouvelles plaques!
Et vous avez eu parfaitement raison de soulever ce détail, anodin en apparence mais qui dénote un état d'esprit qui nous enferme dans une bulle, alors que notre bacground est le multiculturalisme.
Comment se fait il qu'aucun responsable n'ait réagi ? Ils sont tous obnubilés par les législatives? Où sont donc les francophones dans çe pays?
Croyez vous qu'il soit encore possible de corriger cette omission? ..... Volontaire....,

Sarkis Serge Tateossian

Bel article , merci à Monsieur Élie Fayad

Jean Michael

Mr Fayad. Je vous propose d'ecouter la chanson d'Alain Barriere intitulee "Pauvre Francois". Un extrait des paroles : Et au train ou mles choses vont; Quand Edgar Poe reviendra sur terre; Il nous faudra traduire Beaudelaire; Et toi mon pauvre Francois Villon; Sur que tu dois te retourner dans ta tombe; En constatant pareille hecatombe; Sur que t'es pas fier de tes rejetons.

Le Faucon Pèlerin

Certains feignent de savoir que la cour royale d'Iran du Chah Mahommad Reza Pahlawi s'exprimaient tous en français.

Le Faucon Pèlerin

Rien ne m'étonne dans ce Liban qui serait rebaptisé très bientôt "Dariustan" par le Hezbollah et ses alliés CPL.

IMB a SPO

Encore bien qu'il n'ait pas choisi d'ecrire Liban en farsi...mais ca viendra prochainement du train ou vont les choses...

Bercin Thierry

Cher M. Fayad,
Votre éditorial de ce matin vous honore et honore LOLJ. Vous avez parfaitement raison de dire que "la francophonie est un élément fondamental de la spécificité du Liban". Elle l'est, à n'en pas douter. LOLJ en est le témoin vivant par la pertinence de ses articles et la qualité du français de l'ensemble de ses journalistes.
C'est avec impatience que j'attends chaque matin d'ouvrir mon IPAD (j'habite à des milliers de kilomètres du Liban) pour prendre en direct la "température" du pays...
Continuez d'être ringard M. Fayad pour notre plus grand plaisir ! Bien à vous.

LA TABLE RONDE

Ne trouvez vous pas que vous confondez francophonie et l'Orient le jour, un journal qui écrit en français ?
Votre conclusion est catastrophique dans le sens où n'importe quel journal qui se voudrait être francophone pourrait en français , désirer écrire avec une autre orientation politique .

N'y voyez aucune attaque contre notre journal libanais pour lequel je me battrait pour qu'il continue à publier son quotidien en francais .

Hitti arlette

Si ce sont les prémices d'une arabisation du pays à l'instar de la Syrie et autres pays arabes . Ils n'ont rien compris parce que tout bêtement,nous ne leur ressemblons pas . Ce "vague fonctionnaire" ( arabomane) n'a certes pas eu un coup de fantaisie en prenant cette décision . Il faudrait plutôt chercher le vrai acteur de cette comédie de mauvais goût et qui plus est ,mine de rien,grave et malsaine . Vouloir changer à petites doses insidieuses notre culture pluraliste serait inadmissible. Nous ferons tout pour tuer ce projet dans l'œuf au cas où il évoluerait vers d'autres décisions du même genre.

crebessegues jean-guy

Merci Mr FAYAD pour ce cri de révolte s'élevant dans les affres d'une mondialisation oecuménique tartinée de ketch-up.
Oui, la langue française a vocation à demeurer le lien ombilical entre mon pays la France et le Liban, afin de perpétuer le Siècle des Lumières au sein du dramatique obscurantisme du Moyen-Orient actuel. C'est pour cela qu'en 2015 j'ai choisi d'éditer à Beyrouth mon ouvrage de motivations "P A R I S".

Jean-Guy CREBESSEGUES

C. F.

Vous écrivez : ""Le problème réside plutôt dans l’attitude des élites francophones elles-mêmes, qui ne paraissent plus tellement convaincues de la nécessité de faire des efforts pour défendre ce qui est pourtant une partie essentielle de leur identité culturelle et de leur système de valeurs.""

Voilà vous touchez le fond du problème, surtout ""identité culturelle"" et ""système de valeurs communes"", fondatrices, qu’il faut défendre à tout prix . Nous ne sommes pas les seuls francophones à s’attacher à l’usage du français, les pays du Maghreb le sont également, mais notre exception, par rapport à notre poids économique dans cette région donne une autre dimension au rayonnement du français. On ne peut pas demander un effort supplémentaire à ""l’élite francophone"", où à ceux qui sont scolarisés dans cette langue, face à la dollarisation de l’économie, et quand la France favorise dans bien des domaines l’anglais, l’autre langue du commerce.
Les étudiants des instituts de traductions ont tendance à favoriser l’apprentissage du chinois, plutôt que l’espagnol, quand on sait que tout est ou presque ""made in China"".

C. F.

Si l’OLJ n’existe pas, la presse au Liban aurait été différente. N’ayons pas peur des mots, chaque parution est un acte de ""RESISTANCE"" face à la cacophonie ambiante, que je salue avec admiration. L’Orient-Lejour, c’est le Liban…

Soeur Yvette

Felicitations...Bravo Mr Fayad...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

FELICITATIONS POUR CET ARTICLE CHER MONSIEUR ELIE FAYAD ! NOUS COMPTONS SUR L,OLJ POUR GARDER LE FLAMBEAU DE LA FRANCOPHONIE VIVANT ET BIEN HAUT !

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